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50 ans de cinéma belge avec Nabil Ben Yadir : « Notre job, c’est de remettre Molenbeek au centre des pages culture »

Nabil Ben Yadir est le réalisateur des Barons, et plus récemment d'Angle mort. | © Franck Castel/Wostok Press/Maxppp

Cinéma

Son film sélectionné pour ouvrir une année de festivités cinématographiques autour du cinéma belge, Nabil Ben Yadir revient sur la crise d’un secteur et son rôle d’exemple pour des jeunes qu’on semble préférer électromécaniciens plutôt que cinéastes.

 

« Je suis honoré et je suis mal à l’aise », avoue Nabil Ben Yadir. « Je suis face à des potes : Luc, Jean-Pierre, Jaco… Mais ça me touche, donc je vais prendre ». Les « potes », ce sont ses amis du cinéma : les frères Dardenne et Jaco Van Dormael. Les « grands », ceux qui ont marqué la pellicule belge de la trace de Rosetta, ou encore de Toto le héros. Face à ces films de légende, c’est pourtant Les Barons qui a été choisi pour lancer, lors d’une projection spéciale à Flagey le 15 juin, une année d’hommage au cinéma belge.

« Revenir avec un film de 2009 pour parler des 50 ans du cinéma belge, je pense que c’est un signal », estime le réalisateur de 38 ans, born and raised à Molenbeek-Saint-Jean. Un clin-d’œil aux spectateurs belges, qui ont fait de son film l’un des grands succès locaux des dix dernières années ? Un rappel peut-être, celui qui veut qu’on peut faire beaucoup, avec peu ? Un appel du pied aux grands acteurs du cinéma de demain, Netflix et consorts, peut-être ?

La crise des salles belges, il la balaye d’une maxime : « Nul n’est prophète en son pays ». Et puis, les chiffres n’ont pas d’yeux pour s’émerveiller, pas de cœur pour sentir, et surtout, ne parlent pas comme il le faudrait du cinéma de chez nous : « local » et « universel » à la fois. « La force des films qui ont fait notre cinéma, c’est que ce sont de vraies histoires belges – qui n’ont pas essayé d’être des films français », décrypte Nabil Ben Yadir.

Netflix, le faux ennemi

Quant aux moyens aloués à son art, il le concède, il en faudrait davantage. L’anniversaire peut alors servir de porte-voix. « C’est le nerf de la guerre, l’argent. On n’en aura jamais assez. Il en faut pour produire plus de films et pour avoir plus de liberté artistique ». Pour le coup, Netflix a ces derniers mois des airs de voie royale. Alors qu’Almodovar et les Dardenne boudent, voire méprisent la plateforme, lui se montre plus accueillant, paraphrasant un collègue : « Tout le monde a peur, mais ils disaient la même chose du walkman ».

Je ne ferme aucune porte. D’ailleurs c’est très simple, je n’ai aucune porte.

« Il faut que Netflix fasse aussi vivre nos pays, en produisant du local, avec des cinéastes belges. L’idée, c’est de voir comment on peut travailler avec, même si rien ne changera l’émotion qu’on a dans une salle de cinéma », concède-t-il. Le distributeur de films et séries en ligne pourrait représenter une vraie opportunité, puisque le cinéaste molenbeekois est en contact avec Netflix. « Moi je ne ferme aucune porte », dit-il. « D’ailleurs c’est très simple, je n’ai aucune porte ».

Le 1080 et les autres

Mais le véritable signal des Barons, c’est qu’il est un film de rassemblement. Une histoire qui « parle d’un autre Bruxelles – pas spécialement le Bruxelles de l’Atomium ». De Molenbeek aussi, autrement qu’à travers les journaux, les descentes de police, le racisme et le terrorisme. Son job, dit celui qui a été électromécanicien dans une autre vie, c’est de remettre la commune « au centre des pages cultures ». Pour le coup, le choix des Barons, comédie en forme de pied de nez au déterminisme communautaire, est judicieux.

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Un peu trop même, quand on voit les visages bien pâles de l’assemblée présente pour l’introduction de « 50/50 : Cinquante ans de cinéma belge, cinquante ans de découvertes » à la presse. Nabil Ben Yadir le reconnait : « II n’y avait qu’un seul mec avec une casquette, et c’était moi ». Et pourtant, « il y a des gens qui ont des choses à dire, mais qui ne connaissent pas le ‘chemin officiel’ d’un financement de film », explique-t-il. « En Belgique, il y a tellement de choses qui se sont passées ces dernières années, il y a tellement de gens qui ont envie de raconter des choses, qu’il faut juste leur tendre non pas le micro, mais la caméra ».

©Black – Les films qui traitent des banlieues belges avec un œil d’insider sont rares. Et quand ils sortent, la distribution peut s’avérer compliquée, à l’instar de Black, jugé « trop dangereux ».

Et puisque personne ne semble décidé à jeter un œil aux talents qui poussent dans le terreau des « quartiers », le réalisateur a pris la tâche à bras-le-corps avec sa propre structure de production, 1080 Films, notamment. C’est elle qui co-produit le prochain film d’Adil El Arbi et Bilall Fallah, les jeunes papas de Black, « qui sont un peu les Barons de Flandre », selon lui. De barons à barons, on se serre les coudes – en croisant les doigts pour qu’on se souviennent d’eux dans cinquante ans, pour le centenaire d’un cinéma unique.

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