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Les frères Dardenne, Jaco Van Dormael et Nabil Ben Yadir : Le cinéma belge est-il le mal-aimé des salles ?

Vidéo Cinéma et Docu

Avec une diminution significative de la fréquentation de ses salles, on ne peut pas dire que le cinéma belge se porte particulièrement bien… statistiquement, du moins. Les cinéastes Jean-Pierre et Luc Dardenne, Jaco Van Dormael et Nabil Ben Yadir reviennent sur les enjeux actuels de leur secteur, à l’occasion des 50 ans du cinéma belge.

 

Il est des fiertés que les Belges portent en étendard, depuis si longtemps : un folklore éclaté en mille traditions précieuses, un patrimoine culinaire iodé et frit, réhaussé par les saveurs d’une nouvelle gastronomie, des mousses à ne plus savoir que boire et une attitude surtout, celle qui veut que rien n’est jamais grave – jusqu’à ce que ça le soit. Et il en est d’autres qu’ils semblent parfois bouder, ou encore tarder à reconnaitre. Le cinéma belge, par exemple.

Les chiffres parlent d’eux-même : en 2016, « seuls » 19,4 millions de spectateurs ont tâté du tissu rouge des sièges de cinémas belges – contre 21 millions l’année précédente, soit une baisse de fréquentation de 8%. Alors quoi, les Belges n’aiment pas le cinéma ? Ils ont pourtant été voir Le monde de Dory en masse et se sont globalement rués à 78% sur les films américains, qui représentent près de la moitié des films projetés. Pire encore, les Belges n’aimeraient donc pas… le cinéma belge ? En février, la meilleure pellicule locale en terme de places vendues est la Flamande De Premier, de Erik Van Looy. Elle arrive en septième position, avec près de 400 000 spectateurs.

Les films belges qui ne sont pas vus dans les salles belges ne sont vus nulle part ailleurs. – Jean-Pierre Dardenne

Pas mal. Mais pas encore ça. Pourtant, les films de chez nous ont du cachet. Des nominations, des trophés même, parfois. Comment oublier Toto le héros, sa caméra d’or et son réalisateur, Jaco Van Dormael. Rosetta et sa Palme d’Or en 1999, glânée à raison par Jean-Pierre et Luc Dardenne. Et près de dix ans plus tard, Les Barons, le succès populaire de Nabil Ben Yadir. Ceux-là et tous les autres, films et documentaires, portés par des francophones reconnus ou déjà tristement oubliés : André Delvaux, Benoît Lamy, Chantal Akerman, André Soupart, Annick Ghijzelings, Ursula Meier, Stéphane Vuillet, Manu Bonmariage, les duos Rémy Belvaux et André Bonzel, Vincent Patar et Stéphane Aubier, Picha, François Pirot, Joachim Lafosse, Bouli Lanners…

©Rosetta – Emilie Dequenne en Rosetta, rôle qui lui a valu le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes.

Pourtant, la plupart du temps et malgré la gloire de certains, « les films belges qui ne sont pas vus dans les salles belges ne sont vus nulle part ailleurs », rappelle Jean-Pierre Dardenne. « Les politiques belges pensent qu’on résout tout par la communication, que c’est en disant ‘Allez voir des films belges’ que les gens le feront. Non, on manque de salles, c’est tout », accuse la moitié du duo cinématographique le plus connu hors de nos frontières. Plus de cinémas pour plus de Cinéma.

La guerre des écrans

Rien d’étonnant que les deux réalisateurs ne voient pas d’un très bon œil Netflix, qui a rappliqué en Belgique et menace le grand écran avec des films sur laptops, qu’on trimbale de la cuisine à son lit. Car si le géant a installé sur Sunset Boulevard ses propres studios de cinéma – d’une taille de 8 500 m² -, il vient aussi piocher du côté du vivier local pour garnir son catalogue. Netflix est notamment actuellement en contact avec Nabil Ben Yadir, qui assure qu’il « ne ferme aucune porte ».

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« Nous pensons comme Almodovar », lâche quant à lui Luc Dardenne, en référence au grand débat de l’ouverture du Festival du film de Cannes : pour ou contre Netflix, qui y présentait deux films en compétition. « Netflix ne peut pas, sous prétexte d’être puissant financièrement et d’avoir le public avec lui, supprimer la chronologie des médias. Les films sont d’abord faits pour les salles. Pas les séries, mais les films de cinéma », revendique le cinéaste, avant d’ajouter, saluant le combat français à ce sujet : « Il faut nous permettre à nous, les auteurs, d’avoir encore cet accès aux salles – et au public aussi. Ce qui donne la renommée à un film, ce sont les salles. Pas les petits écrans, pas Internet ».

Le cinéma du grand écran est destiné à être vu par des gens qui respirent en même temps. – Jaco Van Dormael

Et entre les « anciens et les modernes », comme les qualifiait au Point le directeur de la communication de Netflix en Europe, il y a Jaco Van Dormael. Le géniteur de Toto le héros, Mr. Nobody ou encore le récent Tout dernier testament, verrait bien certains de ses films sur Netflix, même s’il a « un grand plaisir à ce que [ses] films soient vus dans une salle avec d’autres personnes ». Pour lui, le problème est tout autre : on ne crée pas de la même façon pour une télévision ou une salle : « Le cinéma du grand écran est destiné à être vu par des gens qui respirent en même temps, qui ressentent la même chose au même moment. Quelque part, le spectateur a choisi de s’asseoir. Pour le petit écran, il faut éviter qu’il zappe, qu’il change ».

©BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ – En 2017, Jaco Van Dormael a été récompensé pour Le tout dernier testament aux Magrittes du cinéma.

Quels qu’ils soient, jusqu’ici, Jaco Van Dormael les aime, ses films. « Les films belges qui m’ont le plus marqués », avoue-t-il, un brin insolent, « ce sont les miens. J’ai beaucoup de chance de les aimer… avec une tendresse particulière pour ceux qui n’ont pas marché ». Et tant pis pour les Belges qui les ont boudé au cinéma.

50 films pour 50 ans de soutien

Mais pour ceux qui regretteraient de les avoir manqués en salle, il y a, jusque mi-2018, une alternative. Ses quatre longs métrages et l’un de ses courts seront projetés dans le cadre de « 50/50 : Cinquante ans de cinéma belge, cinquante ans de découvertes », une année consacrée aux films francophones. 1967 marquait l’une des premières pellicules soutenues financièrement par la Fédération Wallonie Bruxelles – qui portait alors un tout autre nom. Un demi-siècle plus tard, en 2016, l’enveloppe audiovisuelle globale est de 27,4 millions d’euros, dont près de 18 millions apportés directement par la FWB.

Un anniversaire à marquer et une occasion de mettre à l’honneur le cinéma belge, à travers 50 films qui l’ont marqué. Le premier de ces hommages, c’est Les Barons, de Nabil Ben Yadir, qui sera projeté ce 15 juin à Flagey, en ouverture des festivités cinématographiques. Ensuite se bousculeront 49 autres films à la cinémathèque, à Flagey, à Bozar…

Sur son site, aux côtés de l’agenda des projections, l’initiative présente chacun de ces longs, courts et documentaires sur une ligne du temps interactive, réhaussée d’images, de vidéos et d’interviews. De quoi rattraper 50 ans de cinéma perdus pour certains, et retrouver leur fringante vingtaine pour les autres cinéphiles.

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