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Jacques Audiard: « Les réseaux sociaux détruisent l’attention des gens »

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Jacques Audiard. | © ©FRANCK CASTEL/MAXPPP.

Cinéma et Docu

Le cinéaste surprend avec Les Olympiades, une comédie sentimentale où les cartes du jeu amoureux contemporain ne cessent d’être rebattues. Il nous explique son changement de cap.

D’après un article Paris Match France de Karelle Fitoussi

On ne l’attendait pas sur ce terrain-là. Avec Les Olympiades, état des lieux des nouveaux codes amoureux au temps du romantisme Tinder, Jacques Audiard réactualise la carte du Tendre dans un quartier métissé du XIIIe arrondissement de la capitale. Il cloue le bec à ceux qui ne voyaient en lui qu’un cinéaste de la violence exacerbée et de la virilité vacillante. Inspiré de trois nouvelles graphiques du bédéiste Adrian Tomine et aidé dans son entreprise de féminisation de son univers par Céline Sciamma, coscénariste de marque, le réalisateur d’Un prophète ausculte dans un noir et blanc rutilant les liaisons dangereuses entre désir et sentiments, intimité et virtualité. Avec l’ambition d’élargir les représentations d’un cinéma français cantonné habituellement aux intérieurs haussmanniens. Loin du triangle d’or parisien où il a longtemps habité, nous avons rencontré le metteur en scène le plus récompensé aux César moins en colère qu’autrefois, pour un bilan post-#MeToo et post-confinements.

Paris Match. “Les intrus”, la BD d’Adrian Tomine, parlait de la violence engendrée par les ego fragiles d’hommes blancs à la virilité défaillante… Un sujet raccord avec votre univers. C’est ce qui vous a donné envie de l’adapter ?

Jacques Audiard. À vrai dire, c’est Rebecca Zlotowski qui m’a conseillé l’album, parce que j’ai une culture BD extrêmement lacunaire. J’ai trouvé ça très juste. Psychologiquement, c’est d’une très grande finesse, avec un sens de l’ellipse très abrupt. Un peu comme Éric Rohmer, Adrian Tomine est un moraliste : à la fin de ses histoires, les personnages semblent avoir appris quelque chose sur la vie et sur eux-mêmes.

On vous a souvent reproché de faire un cinéma viriliste, sans femmes. On peut dire que “Les Olympiades” est un film post-#MeToo ?

Oui, sans doute… Mais je n’ai jamais compris cette critique de “viriliste”. Je n’ai même pas envie de me défendre… Ça veut dire quoi ? Peut-être qu’Emmanuelle Devos était vachement virile dans Sur mes lèvres parce qu’elle était très en colère.

Il s’agit donc d’un malentendu ? Vous avez raconté que, petit, la pension vous a tellement marqué que, depuis, vous avez en horreur les sociétés masculines, fermées sur elles-mêmes…

Oui, moi je déteste les mecs. Enfin, les mecs ensemble. Un mec, c’est vachement bien, deux c’est pas mal. Trois, ça commence à devenir compliqué. Mon premier film s’appelait Regarde les hommes tomber, un programme que j’ai tenu.

Ce film, très loin de l’univers noir de vos précédents longs-métrages, répond aux codes de la comédie romantique. Vous comprenez qu’on puisse être surpris ?

On me dit : « Oh, vous avez travaillé avec des scénaristes femmes ! » Mais, sur la place de Paris, les scénaristes sont des femmes. Regardez une classe de la Fémis, les pools d’écriture de séries, vous comprendrez : ils sont très féminisés !

En vous adjoignant les services de Céline Sciamma et de Léa Mysius au scénario, vous effectuez un vrai virage. Qu’ont-elles apporté à votre cinéma ?

J’y réfléchis seulement à l’instant, mais peut-être que, parce que j’étais en face de femmes, il y a des trucs que je n’osais pas formuler ou que je n’osais pas faire ! [Il rit.] Plutôt que de savoir ce qu’elles ont apporté à mon cinéma, il faut se demander ce qu’elles ont canalisé en moi. Franchement, tout cela est très théorique car, dans la pratique, ce sont juste de très bonnes scénaristes.

Vous avez fait ce film contre le précédent ? En l’occurrence ici la jeunesse et le contemporain contre les mythes américains du Grand Ouest ?

Oui. Je savais qu’il fallait que j’aille contre ce western, et le tournage me l’a confirmé : j’avais envie de l’exact opposé. De modernité, de recul des personnages masculins, de petits espaces, de femmes, d’amour exprimé, d’amour fait… C’est simple : vous faites un film et ça ouvre un autre tiroir qui contient toutes les frustrations du premier.

Que reste-t-il de vos obsessions dans cette comédie : la question de la filiation et de l’héritage familial ?

J’ai une autre obsession, c’est le roman d’éducation qui a à voir parfois avec la filiation, mais, là, c’est plutôt le fait de refaire sa vie. Qu’est-ce que je dois savoir pour refaire ma vie ? À quoi je dois renoncer ? La filiation traverse quand même tout ça, la question des origines, d’où on vient. Tous mes personnages, sauf Camille, sont en conflit avec leur famille…

Vous avez dit : “Il y a un problème du casting en France : tous blancs, rosés à l’arête, ce n’est pas la société dans laquelle je vis.” Ce désir de filmer d’autres visages a précédé tous les autres ?

Avec Un prophète, j’avais déjà envie de sortir du casting franco-français, d’avoir affaire à des types différents et des langues différentes. Ça faisait aussi partie de mon projet sur Les Olympiades : représenter une classe moyenne bac +4 diverse qui est une réalité. En tant que spectateur, c’était quasiment un besoin esthétique, une chose que j’avais envie de voir, alors c’est peut-être un peu idéalisé mais je ne crois pas. J’étais plus radical à l’époque d’Un prophète. Plus en colère. Sans doute parce que les choses ont un peu changé, même si c’est très lent. Les Olympiades est aussi l’exact opposé de Regarde les hommes tomber, un film sur la jeunesse, sur la génération Z et ses nouveaux codes amoureux à l’ère du virtuel… Je voulais interroger le discours amoureux. Est-ce qu’il y en a un ? De quelle nature est-il ? Quels en sont les mots, les protocoles ? J’ai beaucoup pensé à Ma nuit chez Maud de Rohmer qui a été un film capital pour moi d’un point de vue existentiel et personnel. Un choc tel que, lorsque j’entreprends mon premier long-métrage, Regarde les hommes tomber, en 1994, je demande à Jean-Louis Trintignant d’en interpréter le rôle principal. Je devais avoir entre 15 ans et 20 ans quand Ma nuit chez Maud est sorti et je l’ai vu quatre fois dans la même semaine. Ce qui me fascinait, c’était le roman d’éducation. Je me disais : « Tiens, Jean-Louis Trintignant, qu’est-ce qu’il dit ? Comment il se comporte ? » Ce qui m’intéresse dans ce Rohmer, c’est que ces deux-là ne s’étreignent jamais. Le discours de cette nuit passée ensemble à parler aura épuisé tout leur désir. À la fin, alors qu’ils devraient s’aimer, ils ne le font pas. Pourquoi ? Parce que tout a été dit et que la séduction, l’érotisme sont entièrement passés par les mots. Les Olympiades, c’est exactement l’inverse. [Il rit.] Comment cela se passe-t-il à l’époque de Tinder et du “couchons donc le premier soir” ?

Où avez-vous observé ces histoires et ces codes d’une autre génération que la vôtre ? Chez vos enfants ?

Je suis concerné par le monde ! Mes enfants ont 27, 22 et 14 ans. Je n’ai pas l’impression d’être à l’écoute de leurs histoires. Non, je crois que c’est de l’observation générale. Les situations d’aujourd’hui dans le registre amoureux sont de vraies propositions de scénario. Toutes ces histoires d’applications, de coloc, sont des terrains de comédie formidables. Dans Les Olympiades ce sont trois personnages qui se trompent au départ sur ce qu’ils recherchent amoureusement, qui se mentent à eux-mêmes. Émilie pense qu’elle est une petite punkette de l’amour alors que c’est juste une fleur bleue, c’est très amusant de déplier ça. C’est du Musset inversé.

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Il faut être très modeste pour écrire une comédie, parce que c’est un travail d’orfèvre. Or moi, j’aime casser l’horloge

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Il y a quelques années, vous affirmiez : “Je ne pense pas être d’une assez grande humilité pour la comédie.”

Oui, il faut être très modeste face à l’écriture d’une comédie. J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui s’y attaquent parce que c’est un travail d’orfèvre. Or, moi j’aime bien l’idée de casser l’horloge assemblée en Suisse. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire ce film. Quand on se lève le matin pour aller tourner une comédie, on est dans un autre état d’esprit, c’est très agréable.

Ne pas être sur les réseaux sociaux aujourd’hui, c’est presque un manifeste de votre part ?

Je ne veux pas y être. Ça ne m’intéresse pas du tout. Cela détruit l’attention des gens, c’est insupportable. Avant, dans le métro, les gens lisaient. Maintenant, ils sont accrochés à leur téléphone, ils jouent à des trucs. Ils regardent même des films, ils sont en train de devenir zinzins. C’est pour ça, on devrait s’interroger : qu’appelle-t-on le cinéma désormais ?

Cannes résiste aux plateformes, estimant que seuls les films sortis en salle peuvent concourir dans un festival de cinéma…

Thierry Frémaux a raison. Il défend sa position comme un juste, il désigne ce qu’est le cinéma. Mais il le sait, vous le savez, le monde entier sait que c’est un combat perdu d’avance.

Pour vous, le film de Jane Campion “Le pouvoir du chien” sur Netflix, ce n’est pas du cinéma ?

Il n’est pas dit que moi-même je ne passe pas sur une plateforme à l’avenir… C’est comme les gens qui tournent encore en argentique. Je ne comprends pas cette résistance. Ça pose la question de la redéfinition du cinéma. Les lexicographes devraient se pencher sur le sujet et trouver un autre mot.

Vous avez cosigné en mars une tribune adressée au président qui protestait contre la non-réouverture des salles et le danger du “tout-plateforme”.

Oui. Et c’est exactement ce qu’il s’est produit pendant le confinement… Il y a tout un public qui n’est pas retourné au cinéma, les seniors notamment. Or, le socle du marché des films jusqu’à présent, c’était la population des 40-50 ans et plus. Aujourd’hui le public est majoritairement jeune, il s’est beaucoup segmenté, ce qui implique qu’il va voir majoritairement les gros bazars, les franchises…

Que retenez-vous de votre expérience américaine avec “Les frères Sisters” ?

Mais je n’ai pas fait de film aux États-Unis. Annapurna produisait en effet mais je l’ai tourné en Espagne et en Roumanie. C’était nous ici et eux là-bas…

Vous avez refusé beaucoup d’offres ?

Non. La seule commande qu’on m’ait passée, c’était les Frères Sisters et c’est un acteur, John C. Reilly, qui est venu me chercher parce qu’il avait acquis les droits du livre. Il savait qu’à Hollywood il ne trouverait pas de réalisateur parce qu’il n’était pas assez célèbre. Donc il est allé voir un réalisateur européen.

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Je n’aime pas Marvel. On assiste à un rétrécissement de l’intelligence du cinéma américain

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D’où vous vient votre dégoût du système hollywoodien ?

La politique des auteurs n’existe pas là-bas. Pour les gens qui ont beaucoup aimé le cinéma américain comme moi, on assiste à un rétrécissement de la pensée et de l’intelligence. On savait ce qu’il se passait dans ce pays par le cinéma, que ce soit celui des années 1930 ou des années 1970, absolument extraordinaire de ce point de vue-là. Il y avait une information très juste sur la société, sur les paysages, sur l’urbanisation. La première fois que je suis allé à New York, le cinéma m’avait fait connaître cette ville avant de manière très précise. Ce n’est plus le cas. Moi, je n’aime pas Marvel et je ne vais pas voir ces films. [Il rit.]

Lorsqu’une réalisatrice indépendante comme Chloé Zhao réalise “Les éternels”, un Marvel, vous n’avez pas la curiosité d’aller voir ?

Non, ça ne m’intéresse vraiment pas. Ou alors sur recommandation, peut-être… Je marche beaucoup aux recommandations.

Vous allez souvent en salle ?

Non. Ça fait longtemps que je n’y ai pas vu de films à part Titane, Annette. Ducournau, Carax sont des cinéastes incroyables. Chloé Zhao, Julia Ducournau, Audrey Diwan : cette année tous les prix importants, des grands festivals aux Oscars, sont allés à des réalisatrices…

Que pensez-vous de cet avènement du “female gaze” ?

C’est très bien. Je me pose juste des questions concernant l’effet d’opportunisme dans ce phénomène. J’ai tendance à diaboliser les États-Unis, ils sont tellement cinglés avec ça… Mais, au résultat, je trouve ça formidable. Et pour Julia, c’est mérité. Titane est culotté par tous les bouts, il faut être très courageux pour faire ça. On parle de réalisateurs et de réalisatrices mais ce ne sont pas tant les prix qui sont révélateurs d’un changement… Il faut aussi parler des équipes techniques, il faut parler de ceux qui font le cinéma.

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Je ne vais pas soupeser la parité sur mes plateaux avec un trébuchet. Mais l’abus de pouvoir des hommes, c’est tout ce qui me fait horreur

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Vous êtes attentif à la parité dans vos équipes ?

Je ne vais pas soupeser la parité avec un trébuchet, la parité pour moi est un fait. Ça se produit très naturellement. De toute façon, le cinéma a énormément évolué. Ce qui n’existait pas avant, et que je vois aujourd’hui, ce sont des femmes à la machinerie, à l’électricité. Et ça nous paraît très naturel. Il y a trente ans, ça ne l’était pas du tout ! Désormais, autour de la caméra, il y a beaucoup de femmes. Si c’est un symptôme, c’est bien.

Des stages #MeToo sont imposés aux producteurs par le CNC pour les sensibiliser aux abus.

Oui, c’est ce qui va m’attendre en janvier-février puisque je suis producteur. Je trouve ça navrant ! [Il rit.] Je veux bien qu’on me mette en garde contre les violences mais… d’abord en garde de quoi ?

Vous ne pensez pas qu’il en va de la responsabilité d’un cinéaste ou d’un producteur de prendre en compte le comportement hors plateau des professionnels qu’il engage ?

Ça ne sera pas en tant que producteur ou réalisateur. Si je vois quelqu’un mal se comporter, je péterai un câble, c’est à peu près certain. L’abus de pouvoir – qui implique souvent des hommes il faut bien le dire – c’est tout ce qui me fait horreur.

Vous estimez que ces mesures sont des dérives post-#MeToo ?

Cette espèce de surattention à ces choses-là ? Oui. Après, si la société en a besoin, je vais essayer de le comprendre mais ça me demandera un effort. Je crois plutôt en un système d’autorégulation. Qui n’a pas marché, certes… Mais ce système de délation qu’on peut observer, que ce soit sur un plateau, dans la rue, dans le métro, est aussi dégueulasse et révoltant.

Vous savez quel sera votre prochain film ?

Oui. Une comédie musicale en mexicain. Enfin, c’est plutôt une tragédie musicale : ça joue, ça chante et ça danse, mais la comédie s’arrête là. Ça part d’une idée qui m’a traversé la tête en lisant un livre d’un ami, Boris Razon. J’ai écrit très vite, c’était bizarre, j’étais moi-même surpris. Et j’ai contacté une musicienne et un compositeur, Camille et Clément Ducol. Là, je reviens des repérages et le casting a commencé. On devrait tourner en février-mars.

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Qu’est-ce que vous espérez de la sortie de ces Olympiades ?
Je trouve assez étonnant qu’il sorte, il y a tant de films sur les étagères, certains prêts depuis un an et qui sont programmés pour 2022… Ce que f

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