Paris Match Belgique

Thierry Michel : « L’histoire du Congo est un désastre absolu de rendez-vous manqués… »

L'Empire du silence est le dernier film de Thierry Michel au Congo. Il clôture ainsi son "cycle" congolais vieux de plus de trente ans. | © Belga

Cinéma et Docu

Thierry Michel parcourt la République démocratique du Congo depuis plus de trente ans. Il conclut avec L’Empire du silence sa carrière de réalisateur au Congo. Avec ce film, il veut dresser un bilan de son expérience, et réclame une justice pour les victimes que le pays déplore.

 

Le nom de Thierry Michel résonne au Congo depuis trois décennies. Le réalisateur carolo s’intéresse depuis des années aux conflits qui secouent le pays depuis la chute de Mobutu (en 1997, lorsqu’il est éjecté du pouvoir par Kabila père). Il s’est rendu souvent au Congo, et y a fait la rencontre du prix Nobel de la paix, le Dr Mukwege, « l’homme qui répare les femmes ». Avec L’Empire du silence, Thierry Michel donne un point final à son histoire cinématographique avec le Congo. Les premières images du film portent son dernier message : à travers le discours du Dr Mukwege d’Oslo, il veut briser le silence qui règne autour des crimes congolais.

Le Dr Mukwege fait un discours sur les crimes congolais lors de la cérémonie des prix Nobel de 2018, à Oslo.

Le film explore l’histoire du Congo depuis la chute de Mobutu. Le général règne alors sur le pays (alors appelé Zaïre) depuis plus de trente ans. En 1997, le Zaïre devient la République démocratique du Congo, et Laurent-Désiré Kabila prend le pouvoir. La RDC n’a de démocratique que son nom, et tous les espoirs de paix s’envolent rapidement. Le pays connait des massacres, tandis que la justice congolaise et internationale restent muettes.

Lire aussi > Marcher sur l’eau : la dignité magnifique des Peuls face à l’inexorable au Niger

L’Empire du silence explique tous ces conflits vieux de plusieurs décennies. Il concentre des images d’archives inédites et des témoignages de tous les grands acteurs des conflits (des Nations Unies en passant par Kabila aux témoins des atrocités commises). Humain, le documentaire veut d’abord raconter. Liée à la richesse de ses sols (exploitation du cuivre, cobalt, uranium, germanium…), la tragédie congolaise à fait de nombreuses victimes. Le film met aussi la lumière sur les origines des génocides que le pays porte en lui, et incrimine les responsables que les victimes pointent du doigt.

 

Les réfugiés se comptent par milliers au Congo.

À travers cette dernière œuvre congolaise, Thierry Michel veut aussi dénoncer l’immobilisme international autour de cette souffrance humaine. Il pointe le rapport Mapping, qui recueille plus de 600 crimes commis en RDC et prend la poussière dans les tiroirs de la justice internationale.

Au final, le réalisateur belge propose un document historique qui comporte des revendications politiques importantes. En informant sur les enjeux et en sensibilisant sur les conflits congolais, le film veut montrer les solutions qui peuvent mener à la justice et à la paix. Car, comme un prêtre témoin de massacres l’énonce dans le film : « sans justice, il n’y aura jamais de paix ». 

Paris Match Belgique. Avec la sortie de L’Empire du silence, quelles sont vos ambitions ?
Thierry Michel. Avec ce film, on va bouger les lignes. D’abord lutter contre l’oubli, le déni, le négationnisme des crimes congolais. La mémoire, c’est important pour les victimes, ça leur rend un peu de dignité. Ensuite, il y a toutes les ouvertures pour engager des actions : trouver les preuves, mettre en place des actions judiciaires. Il faut pousser dans le dos les Nations unies, sécuriser les fosses communes, instaurer des tribunaux au Congo et un tribunal pénal international, rendre public les listes des criminels… Il y a beaucoup de travail pour rendre justice à toutes ces victimes.

Comment décririez vous votre film ?
Il porte des enjeux concrets, bien sûr. Mais c’est aussi une œuvre culturelle à part. J’ai voulu lever le silence sur les atrocités que ce pays connait, mais aussi lui rendre justice en mettant en avant sa culture et ses paysages magnifiques. Les musiques ont une certaine qualité artistique. Les chants congolais qui accompagent le film sont des chants profonds et extraordinaires, inspirés de chants slaves mais réadaptés dans la culture congolaise. C’est très puissant.

Le Congo, c’est des tragédies, mais c’est aussi un magnifique pays, un paradis sur terre.

Et puis il y a le travail sur l’image, les paysages notamment. Le Congo, c’est des tragédies, mais c’est aussi un magnifique pays, un paradis sur terre. Et pour faire respirer le spectateur, j’ai aussi voulu montrer les forêts, les fleuves magnifiques qui font partie du Congo et de toute sa beauté. Le film joue dans des alternances, pour ne pas suffoquer.

Après avoir passer trois décennies à parcourir le Congo quel est votre regard sur ce pays ?
L’histoire du Congo est un désastre absolu, des rendez-vous manqués permanent de l’histoire. A chaque fois on a espéré… Mobutu, on a espéré, juste après les guerres. Puis on s’est dit que les guerres prendraient fin et que ça irait mieux. L’émergence d’un processus démocratique a été complètement détourné et a abouti à des nouveaux massacres. Tous les rapaces du monde entier sont venus se faire la guerre économique. Le Congo est un désastre. Mais avec sa jeunesse, il a le droit d’avoir beaucoup d’espoirs. Il ne faudrait pas grand chose pour que ce pays émerge. Il faut des leaders et des personnalités d’envergures, qui ne sont pas là pour se servir, mais pour servir.

L’Empire du silence sort dès aujourd’hui dans les salles de cinéma belges.

Mots-clés:
RDC Congo Denis Mukwege
CIM Internet