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Arnaud Ducret : « Ce qu’on nous met dans notre assiette est proprement scandaleux »

Arnaud Ducret : "Ce qu’on nous met dans notre assiette est proprement scandaleux"

« Le commerce de proximité doit continuer à vivre. Ce sont de petites sociétés familiales, bâties de père en fils, qui font bien les choses. D’une certaine façon, ce film leur rend hommage » | © Aurore Marechal / ABACAPRESS

Cinéma et Docu

Incarnant un artisan-boucher dans Tendre et saignant, une comédie sentimentale divertissante, Arnaud Ducret est beaucoup plus sérieux en interview : il dénonce l’abattage industriel et la qualité de notre alimentation, tout en prenant la défense d’une profession trop souvent attaquée depuis plusieurs années.

 

Par Christian Marchand

Humoriste et acteur français né le 6 décembre 1978 à Rouan, Arnaud Ducret s’est fait connaître par la série humoristique « Parents mode d’emploi ». Il a également incarné le papa de Grégory Lemarchal dans le biopic consacré au jeune chanteur disparu.

Au cinéma, on l’a vu notamment dans Les Profs 2. Dans Tendre et saignant, sa nouvelle comédie sentimentale à succès, il incarne un artisan-boucher face à Géraldine Pailhas, rédactrice en chef d’un magazine de mode qui hérite de la boucherie familiale et s’apprête à la vendre. Il va se battre pour sauver le commerce. Arnaud Ducret vient aussi de triompher à Paris dans un show humoristique.

Paris Match. En filigrane de cette comédie légère, le film évoque la difficile profession de boucher, les règles de l’élevage et les dérives de l’abattage industriel. Des sujets qui ne vous laissent vraiment pas indifférent.
Arnaud Ducret. Avant tout, parlons de la qualité de ce que nous mangeons. Ce qu’on nous met dans notre assiette est proprement scandaleux. La faute au monde industriel et à ses improbables lobbies. J’ai 43 ans. Dans les années 1990, on en a mangé de la merde ! Et ça doit encore arriver maintenant, parce qu’on n’a pas le contrôle sur tout. Notre alimentation quotidienne est un vrai problème et chacun devrait être responsabilisé. Par exemple, il est bien de consommer de la viande modérément. C’est même mieux, par rapport au passé. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille accepter tout ce qu’on nous vend. Avant tout, nous devons revendiquer une certaine qualité globale, ce que fait mon personnage dans le film. Il va même à la rencontre des bêtes pour les tâter carrément, afin de vérifier si elles sont bien élevées.

Êtes-vous sensible au bien-être animal ?
Bien sûr. Les abus sont insupportables. Comme tout le monde, j’ai découvert des vidéos. On y voit des choses horribles. Devant de tels traitements, nous ne pouvons rester les bras croisés. Les gens responsables de cette violence sont des malades, ils méritent la prison. On oublie aussi les personnes qui travaillent dans ces usines de la mort et qui n’ont pas le choix. Tous les jours, ils baignent dans le sang des bêtes. Ils sont témoins du massacre. Et que fait-on ? Rien, sinon hurler au scandale. Nous devons penser à une autre forme de société de consommation et fermer tous ces trucs. Chacun, à sa place, doit dénoncer ces atrocités. Il ne s’agit pas de défoncer des boucheries, comme certains le clament. Les bouchers ne sont pas à la base de cette horreur. Nous devons plutôt tout remettre à plat et repenser le système. Car en matière de violence animale, on a franchi les extrêmes. Arrêtons donc d’être complices.

Ne trompons pas les lecteurs : vos idées n’empêchent pas votre film d’être une délicieuse comédie romantique. Mais vous avez pris votre rôle à cœur.
Oui, mon personnage est totalement ancré et passionné par son métier. C’est un artisan. Il veut défendre corps et âme sa boucherie. Il est dans la transmission et la tradition. Le réalisateur Christopher Thompson a parfaitement réussi à sublimer cet amour. Quand le boucher touche la viande, c’est même parfois assez sexy ! Je m’en suis rendu compte en suivant quelques formations. J’ai appris à découper, à m’imprégner de l’ambiance : comment ils parlent à leurs commis, comment les autres travaillent, comment ils charment les clients. On voit bien que c’est un métier de passionnés. Par exemple, ils m’ont expliqué comment bien présenter la viande aux clients. C’est beau, attachant. Le boucher est au théâtre et c’est lui le chef d’orchestre.

Vous auriez aimé être à sa place ?
Non, cette profession est trop difficile ! De surcroît, vous êtes la tête dans la viande toute la journée. Pour bien travailler, il faut la vocation. En revanche, j’ai aimé rendre à l’écran, du mieux que je le pouvais, la beauté de cette profession. Malheureusement, les boucheries souffrent beaucoup actuellement. Nous assistons à un changement des habitudes. La vie est de plus en plus chère et les gens ne cessent de galérer. Certains ne peuvent plus se payer de la viande. Ils sont obligés de faire des choix, ou disons plutôt que la vie les leur impose.

 

©Jerome Domine/ABACAPRESS.COM

Les petites boucheries, comme d’autres commerces, créent aussi un lien social de proximité. Hélas, elles disparaissent de nos jours pour laisser place à la grande distribution. Votre sentiment sur ce bouleversement de nos habitudes, même si, en dehors des grandes villes, les gens reviennent vers les artisans ?
Le commerce de proximité doit continuer à vivre. Ce sont de petites sociétés familiales, bâties de père en fils, qui perdurent et qui font bien les choses, avec passion. D’une certaine façon, le film leur rend hommage. Comment les sauver ? Peut-être en choisissant plutôt les petits producteurs, en évitant les intermédiaires et les grandes surfaces. Je sais de quoi je parle. J’ai tourné un film dans lequel je tenais le rôle d’un directeur commercial dans un supermarché. Je voyais les cuisses de poulet dans des sachets avec des sauces curry, mexicaine, ketchup… Les industriels imaginent tous les dégradés de sauce pour que cela plaise à un maximum de personnes. Le tournage en devenait écœurant. Il m’arrive bien sûr d’aller faire mes courses dans une grande surface, mais quand vous devez goûter ces plats tous les jours, c’est à vomir. Notre seule chance est de ralentir la course effrénée à la consommation par un choix plus intelligent. Les gens prennent enfin conscience de l’importance de la qualité de l’alimentation. Restent ceux qui nous vendent la nourriture. La nouvelle génération est responsable de ce qu’elle donnera aux gens.

L’impact de l’élevage industriel ou de la pêche intensive sur l’environnement ne cesse d’être dénoncé par les experts du développement durable. Il en va de notre survie. Selon vous, cette « urgence écologique » éveille-t-elle réellement les consciences?
Oui, mais cela prend du temps. C’est comme l’effet désastreux de la cigarette. Il y a quelques années, on fumait tous dans les boîtes de nuit. On sortait et nos fringues étaient dégueulasses. Il a fallu un certain temps avant que les gens comprennent qu’ils se tuaient à petit feu et que la cigarette soit bannie des espaces publics. C’est la même chose pour l’alimentation. Aujourd’hui, pas mal de consommateurs ne veulent plus manger n’importe quoi. Moi en premier. Je regarde les étiquettes, ce que je ne faisais pas du tout avant.

Sur un plan plus général en matière de vie plus saine, pouvez-vous encore faire confiance à ceux qui nous dirigent ?
J’ai envie de répondre par une question : « Qui se soucie réellement de l’avenir de la planète ? » À entendre les uns et les autres, j’ai parfois l’impression d’être au centre d’un immense capharnaüm où personne n’arrive à se comprendre. Certains se bougent et d’autres affirment qu’il est déjà trop tard. Comment rendre encore confiance aux gens ? Heureusement que les artistes sont là pour les faire réfléchir tout en les distrayant. Même si nous ne sauvons pas des vies, nous essayons de les sortir de leur quotidien. Lorsque vous allumez la télévision ou ouvrez un magazine d’informations, tout est négatif. Entre l’écologie, les animaux, les virus, le chômage, il n’est pas évident d’encore faire confiance.

Plus que jamais, les artistes ont leur raison d’être, surtout les comiques ?
Au cinéma, on est parfois confronté à des expériences déplaisantes. Alors, au lieu de se plaindre, il faut agir, c’est profitable pour tout le monde ! J’ai une envie claire, celle de mettre en scène et de produire. Et puis, j’ai toujours aimé diriger des acteurs. Je déteste les gens qui prennent les comiques pour des paresseux. Moi, je travaille au quotidien sur tout ce que j’entreprends. J’ai exploré un registre plus dramatique dans « Mine de rien », une comédie sociale et désabusée. Résultat : un prix du public au Festival de l’Alpe-d’Huez ! Je ne cherche pas la comédie à tout prix. Je ne suis pas le vecteur comique de « Mine de rien », c’est même le contraire. Le film parle d’un village du Nord abandonné de tous et de ses habitants qui se battent pour survivre, jusqu’à transformer leur ancienne mine en parc d’attractions. Sans misérabilisme. Mathias Mlekuz m’avait proposé le film il y a plusieurs années, alors que je débutais. Il a eu beaucoup de mal à le monter. Les choses ont changé pour moi par la suite, mais je tenais vraiment à ce projet. J’ai donc évidemment répondu présent. Et je me rends compte que le propos sur la désertification et le malaise social est encore plus d’actualité aujourd’hui, dans une France qui va mal.

C’est pour cela que vous adorez la Belgique ?
J’ai l’impression que les Belges ne se prennent jamais la tête. En France, c’est tout le contraire. D’ailleurs, les Français sont un peu prétentieux. Et on est beaucoup plus snob sur Paris. Attention, je précise : je suis très fier de mon pays. Mais en Belgique, il règne un trésor humain : la bienveillance. Avec Fabrice Leclerc
« En raison du monde industriel et de ses improbables lobbies, notre alimentation quotidienne est un vrai problème. Chacun devrait être responsabilisé »

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