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Film « Aya » : La montée des eaux n’est plus une fiction

Film "Aya" : La montée des eaux n'est plus une fiction

Aya vit aujourd'hui à Abidjan : "La réalité s'est inspirée du film en quelque sorte, et ça fait mal." | © AYA - Simon Coulibaly Gillard

Cinéma et Docu

Le réchauffement climatique a des conséquences qui se voient déjà bel et bien aujourd’hui à l’autre bout du monde. « C’est possible qu’Aya soit la seule héroïne Avikam de l’histoire du cinéma. Je trouve ça nécessaire dans un monde globalisé, car toutes ces spécificités-là disparaissent », nous confie le réalisateur du film Aya.

 

Sortie il y a quelques jours au cinéma, Aya est une histoire saisissante qui ne laissera pas le spectateur insensible à ces conséquences si concrètes du réchauffement climatique. Cette « fiction du réel » raconte l’histoire d’une jeune fille qui refuse de quitter son île alors que l’océan la ronge petit à petit. La douceur du sable et des noix de coco est vite contrastée avec la montée des eaux qui détruit progressivement le village. On découvre à l’écran une jeune fille forte et déterminée, qui garde malgré tout en elle une légèreté infantile. Rencontre avec Simon Coulibaly Gillard, le réalisateur du film.

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

La rencontre avec cet endroit a été un hasard. Soit on dit un accident, ou alors un cadeau. J’ai découvert cette île quand je faisais des repérages pour un autre film, et j’ai découvert un territoire paradisiaque : noix de coco, le sable, la mer… Et j’ai décidé d’y rester un peu. Le lendemain, on m’a fait visiter cette île, et j’ai compris qu’il n’y avait plus de paradis du tout à cet endroit-là. J’ai découvert le cimetière qu’on était en train de déplacer, et j’ai compris toute la complexité et la problématique du lieu. Tout ce qu’on voit dans le film est réel : le démontage des maisons, l’exhumation du cimetière… Après, la fiction est rentrée petit à petit, notamment dans le fait de choisir une héroïne dans la personne de Aya, et de lui faire porter toutes les histoires que cette île peut raconter : non seulement sa propre histoire, mais aussi l’histoire de ses oncles, de ses tantes, de ses voisins, de ses frères et sœurs… Elle devient le porte-parole de cette communauté Avikam qui vit dans cet endroit.

Pourquoi avoir choisi cette part de fiction, alors que vous auriez pu suivre des villageois comme dans un documentaire plus « classique » ?

Dans ma perception, je ne vois aucune frontière entre la fiction et le documentaire. Ce que je vois surtout, ce sont des outils du cinéma, et j’ai vu à quel point l’empathie est un outil puissant. Et pour avoir de l’empathie, il faut créer du drame à certains endroits, il faut tisser des ironies dramatiques pour tirer le maximum du drame documentaire de cette île. L’histoire d’amour, par exemple, est une histoire qui est vraiment scénaristique. J’ai vu que ce personnage d’Aya était en train de s’intéresser aux garçons, et j’avais envie de le montrer dans le film.

Comment ça s’est passé pour diriger les actrices ?

Tous les personnages qui apparaissent dans ce film n’ont jamais vu de caméra de leur vie. Quand on a une méthode qui privilégie la confiance et le long terme (c’était 9 mois de tournage au lieu d’un mois pour un long métrage normal) c’est comme ça qu’on peut réussir à dépasser la peur de la caméra et qu’on peut arriver à une forme d’intimité profonde.
La méthode de direction d’acteurs est liée à ce que j’ai pu observer. Par exemple, je sais qu’Aya va s’émouvoir ou se mettre en colère sur certaines choses. La question de la nourriture est une question très sensible pour Aya, donc si je veux qu’elle se fâche, il faut que je lui retire de la nourriture de la bouche, tout simplement. Si je veux une dispute, je mets de la nourriture entre elle et sa mère et je dis à chacune « c’est tout pour toi » ; du coup elles ne comprennent pas pourquoi elles doivent partager et c’est parti pour une heure d’engueulade. La grande majorité des dialogues sont improvisés, ce sont leurs propres mots.

Comment avez-vous créé ces personnages ? Vous vous êtes inspirés des actrices ou ce sont d’autres personnes que vous avez pu rencontrer ?

Un peu des deux. Il y a eu une écriture au préalable et je savais que je voulais faire ce récit de deux femmes très fortes, dans un foyer monoparental, qui sont capables de combattre des problèmes qui les dépassent. Là c’est le changement climatique, la montée des eaux, la disparition de leur île, donc elles ont besoin d’être très soudées. C’est ce cœur-là que je voulais : deux femmes qui se battent contre le monde. Après on s’adapte aussi aux comédiens que l’on a choisis.

Film "Aya" : La montée des eaux n'est plus une fiction
La maman d’Aya. © AYA – Simon Coulibaly Gillard

Dans ce film, les personnages ne parlent pas français. C’était un choix bien défini pour renforcer l’aspect réel du documentaire ?

Sur cette île (Lahou Kpanda, au sud de la Côte d’Ivoire, ndlr), on parle le français, qui est la langue coloniale mais aussi la langue administrative de la Côte d’Ivoire. Mais sur cette île, très spécifiquement, on parle l’avikam. C’est une langue qui a quasiment disparu : il y a à peu près 20 000 locuteurs dans le monde. J’aurais pu faire tout ce film en français, mais j’ai compris à quel point il était vital pour Aya et son village de faire ce film dans cette langue parce qu’elle va disparaitre, et que ça fait partie de leur identité. Quand Aya choisit de faire le film avec moi, elle choisit de dire au monde : « ma culture, ma langue, ma façon de m’habiller, ma façon de manger elle existe ». Elle a profondément besoin de le montrer car elle sent que cette culture est en péril. C’est pour ça que j’ai choisi de faire ce film dans cette langue, et c’est l’une de mes plus grandes fiertés, car finalement, c’est possible qu’Aya soit la première ou la seule héroïne Avikam de l’histoire du cinéma. Je trouve ça nécessaire dans un monde globalisé où on veut que tout le monde parle la même langue et s’habille en Nike, mais on le paiera, car toutes ces spécificités-là qui sont magnifiques disparaissent.
Tous les gens qui ont participé à ce film sont de cette île. Ce sont des pêcheurs que j’ai utilisés pour l’équipe technique. Aya, elle est née sur cette île et elle n’avait jamais joué dans un film auparavant. Elle n’avait jamais vu de caméra et n’avait jamais été au cinéma de toute sa vie. Le premier film qu’elle a vu au cinéma, c’était « Aya » au Festival du Film Francophone de Namur, où elle a d’ailleurs été primée comme la meilleure actrice de la sélection. Et c’est un beau pied-de-nez à un système de cinéma qui met en avant des stars. Là non, c’est un visage inconnu et une langue inconnue qui a remporté ce prix, et je la félicite pour ça.

Et l’actrice vit toujours sur cette île ?

C’est fou à quel point le réel s’inspire de la fiction et la fiction s’inspire du réel, parce qu’aujourd’hui Aya vit à Abidjan, dans la capitale. Depuis qu’on a tourné le film, elle n’a pas revu son île, sa maman, ni son petit frère… La réalité s’est inspirée du film en quelque sorte, et ça fait mal.

Ils sont forcés de quitter leur île parce que d’autres sociétés dans le monde vivent à mille à l’heure et qu’ils en payent les conséquences.

Votre film est un plaidoyer écologique également ?

Bien sûr ! Ce qui m’a marqué, c’est de voir à quel point nos sociétés ont créé un problème qui, ailleurs dans le monde, oblige des gens à réenterrer leurs morts, par exemple. C’est quelque chose qui m’a vraiment brutalisé. C’est d’une violence inouïe de devoir quitter sa terre natale, ses racines, et son mode de vie… la perte d’identité est violente. J’ai voulu créer un parallèle avec ce film entre la perte de l’enfance et la perte de l’île. Et évidemment, je pense que la fable écologique, elle est de partout. Tout le monde comprend très bien que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’Aya s’en va ou que les gens s’en vont de cette île. Ils y sont forcés parce que la mer les déloge et que si l’océan les déloge, ce n’est pas à cause de leur mode de vie assez simpliste et très peu consommateur, mais parce que d’autres personnes et d’autres sociétés dans le monde vivent à mille à l’heure et qu’ils en payent les conséquences.

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Vous en parliez, mais les images où ils déterrent leur cimetière sont très prenantes. Au-delà de l’aspect cinématographique, il y a une symbolique derrière ?

Avant que l’océan détruise ce cimetière, il a déjà détruit toute une ville. Il y avait 20 000 personnes qui vivaient sur cette île, et maintenant, ils sont à peine 2 000. Il y avait des institutions politiques et juridiques : une prison, une mairie, un phare… il y avait même des hôtels, c’était une destination touristique. C’est un endroit aussi qui est très important historiquement pour la Côte d’Ivoire parce que c’était un des premiers ports coloniaux. C’est par là que le christianisme, la République, et la langue française sont entrés dans ce territoire de la Côte d’Ivoire. C’est un endroit qui a une grande histoire, mais toute cette histoire a déjà disparu. Moi je suis arrivé trop tard. Toute cette vie-là a déjà disparu sous les eaux, et aujourd’hui c’est au tour du cimetière d’être détruit. Pour raconter cette destruction de l’île, je n’avais pour outil que ce qui est présent et du coup ce cimetière. Et nuit et jour, des gens avec des masses et des pelles cassent les tombes, sortent les ossements, pour aller les enterrer un peu plus loin sur l’île, à l’abri des vagues, en sachant que dans quelques mois, ils devront les déplacer à nouveau.
Le cimetière représente les traces de notre passé, notre identité, nos propres parents… je voyais en ça un symbole fort, qui visuellement était très puissant.

La présence de la religion et de la croyance de manière générale est très présente dans le film. « La mer doit nous en vouloir pour venir nous chercher dans nos propres maisons », peut-on entendre…

La foi est invoquée à chaque phrase, donc c’est important de lui donner sa place. C’est pour ça que je n’explique pas la raison de la montée des eaux, parce que sur cette île, les gens ne formulent pas cette cause, ils s’en remettent à Dieu : si Dieu a fait les choses ainsi, c’est qu’il doit y avoir un motif.
Cet océan a été très longtemps leur allié. S’ils se sont installés là, c’est parce que ce sont des communautés de pécheurs et que l’océan leur donnait la possibilité de survivre et de faire croitre leur famille et leur communauté. Et d’un seul coup, cet océan se retourne contre eux. Leur allié devient leur ennemi. Et ce personnage ambivalent, on le voit bien dans le film, il a ces deux facettes. Il a cette facette enchanteresse : on nage, c’est là que les premiers amours existent. Et d’un seul coup, cet océan se retourne et avec fureur détruit tout.

Film "Aya" : La montée des eaux n'est plus une fiction
© AYA – Simon Coulibaly Gillard

Depuis le 30 mars 2022 au Cinéma Palace et UGC Toison d’Or à Bruxelles, au Plaza Art à Mons. Plus d’informations.

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