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Comment une mère de famille a fait tomber «l’homme le plus détesté d’Internet»

l'homme le plus détesté d'Internet

Extrait de "L'homme le plus détesté d'Internet" sur Netflix.

Cinéma et Docu

Charlotte Laws est la femme qui a mené à l’arrestation d’Hunter Moore, un jeune homme qui dans les années 2010 a fait régner la terreur sur Internet en publiant sur son site les photos intimes de milliers de personnes. Un documentaire retraçant cette incroyable guerre entre une mère de famille et «le roi du revenge-porn» vient de sortir sur Netflix.

D’après un article Paris Match France de Clémentine Rebillat

Tout commence par une histoire bien souvent trop banale : un jeune homme, se sentant humilié après avoir été quitté par sa petite amie, décide de se venger en publiant des photos intimes. Ce jeune homme, c’est Hunter Moore, qui deviendra rapidement «l’homme le plus détesté d’Internet». Poussé par une inexplicable colère envers les femmes, incapable de la moindre empathie et avide de gloire et d’argent, Hunter Moore lance en 2010 aux Etats-Unis le site IsAnyoneUp.com. Le but est simple, permettre à quiconque d’envoyer anonymement des photos et vidéos érotiques ou sexuelles de soi-même ou d’autres personnes, mais bien souvent sans le consentement des concernés. D’abord associé à la scène musicale metalcore et post-hardcore, dont certains musiciens voient leurs photos privées publiées en ligne, le site gagne rapidement en popularité. Et loin de se cacher derrière un pseudonyme, Hunter Moore affiche fièrement sa réussite. Si son site devient à ce point populaire, c’est qu’il permet une interaction directe, à l’époque où les réseaux sociaux sont encore en plein développement.

Moins régulé qu’aujourd’hui, Internet est en ce temps-là une zone de liberté où tout le monde peut se défouler sans craindre les conséquences. Sous les images publiées sur IsAnyoneUp.com (en majorité des photos volées de femmes), les internautes peuvent laisser des commentaires insultants, dégradants et vulgaires. Plus grave encore, les clichés qui se retrouvent sur le site sont accompagnés d’un lien vers les réseaux sociaux des victimes. Et Hunter Moore pousse publiquement à l’humiliation. Une course à la pire insulte, aux menaces, au harcèlement est lancée après chaque nouvelle publication. «La Famille», le nom des adeptes d’Hunter Moore, qui le suivent tel le gourou d’une secte, ne connaissent aucune limite. Et tant pis si les femmes, qui découvrent souvent par hasard leur présence sur le site, implorent son créateur de supprimer le contenu les concernant. Hunter Moore jubile et bénéficie alors d’un flou juridique, se justifiant de ne pas être le fautif. A la télévision, interrogé par le célèbre journaliste Anderson Cooper, il explique ne pas chercher à être une bonne personne et s’amuse du fait que son site puisse servir de leçon aux femmes qui se prendraient en photo nues. «Elles n’ont qu’à pas se photographier dans ces situations si elles ne veulent pas se retrouver en ligne un jour», entend-on sur les plateaux télévisés. Les victimes sont blâmées et le créateur, lui, devient une icône.

Charlotte Laws, une femme déterminée

Mais la gloire fulgurante de ce brun aux bras tatoués se heurte un jour à celle qui fera basculer sa vie. Le combat de Charlotte Laws pour faire tomber Hunter Moore est le sujet d’un nouveau documentaire sorti le 27 juillet sur Netflix. Réalisée par la même équipe que L’Arnaqueur de Tinder, qui a connu un immense succès sur la plateforme, cette série revient sur la façon dont cette mère de famille a consacré ses jours et ses nuits à faire disparaitre son site et à le faire arrêter. Ancien mannequin et actrice, Charlotte Laws a connu dans les années 1980 un certain succès grâce à son livre Rencontrez les stars dans lequel elle expliquait comment approcher des célébrités ou encore se faire inviter dans les carrés VIP. Cette femme d’aujourd’hui 62 ans a également plusieurs diplômes universitaires à son actif et s’est engagée en politique et contre le «revenge-porn».

Sa lutte a débuté en 2012, lorsque sa fille Kayla, se retrouve sur IsAnyoneUp.com. Des photos sont publiées, dont certaines montrant sa poitrine dénudée. Pour la jeune femme qui se rêve actrice, c’est le début d’un long cauchemar, d’autant qu’elle le jure, ces images ont été prises alors qu’elle était seule dans sa chambre et n’étaient destinées à être envoyées à personne. Mais alors comment de tels clichés ont-ils pu se retrouver en ligne ? Elle explique à sa mère ne s’être envoyée les images qu’à elle-même, via son adresse gmail, parce qu’elle n’avait plus de place sur son téléphone. La seule explication est donc celle d’un piratage de sa boîte mail. Une version à laquelle Charlotte Laws croit immédiatement et qui lance le début de sa croisade contre Hunter Moore. Alors qu’elle tente par tous les moyens de faire supprimer les photos du site, elle se heurte à un mur. Il lui faudra l’intervention de son époux, avocat, pour enfin les faire disparaitre.

Mais pas question pour Charlotte d’abandonner les autres victimes de cette plateforme. Au total, elle parvient à en contacter une centaine, dont un grand nombre explique avoir, comme sa fille, été piraté. Pour venir à bout de ce qu’elle qualifie de «cyber-viol», la mère de famille tente d’alerter journalistes, policiers et avocats. Mais à chaque fois, la faute est remise sur ces femmes qui n’auraient «jamais dû prendre ces photos». Déterminée, elle ne baisse pas les bras et réussit finalement à attirer l’attention du FBI, qui ouvre une enquête contre Hunter Moore, pour piratage. Celle-ci prend toutefois du temps et Hunter Moore, lui, s’enrichit de plus en plus. En vidéo ou à la radio, il affiche son mode de vie décadent, entre drogue et sexe. Sur son site, le contenu est de plus en plus extrême et il explique lui-même faire face à des jeunes filles mineures ou des actes de zoophilie. Mais surtout, ayant eu vent des recherches de Charlotte Laws, il se montre de plus en plus agressif. Mais le jeune homme peut compter sur le soutien de «La Famille» qui n’hésite pas à la menacer de viol ou de meurtre, et d’en faire leur ennemie numéro un.

L’intervention des Anonymous

Pendant que le FBI tente de réunir toutes les preuves nécessaires et que Charlotte continue ses contacts avec les victimes, un troisième homme entre en scène. James McGibney, ancien Marine spécialiste du monde numérique à la tête de plusieurs sites. Ayant eu vent des activités de IsAnyoneUp.com, il se promet, lui aussi, de faire tomber son créateur. Contrairement à Charlotte, qui porte son attention sur les victimes, James, lui, décide de prendre Hunter à son propre piège en obtenant d’abord sa confiance avant de le mettre à terre. Hunter Moore sait à ce moment-là que le FBI enquête sur lui. James McGibney, qui fait affaire avec lui depuis quelques semaines, lui promet de l’aider en rachetant son site pour quelques dizaines de milliers de dollars. Il demande aussi à son camarade de rédiger une lettre d’excuses pour ses victimes. Ce qu’Hunter, paniqué, accepte de faire. Mais sitôt le site en possession de James McGibney, celui-ci fait en sorte qu’il soit renvoyé vers un autre site qui fait campagne contre le harcèlement. S’affiche alors en gros la lettre d’excuses de celui qui cultive son image de bad boy, loin des combats contre le harcèlement.

Hunter Moore en boîte de nuit en 2013.
Hunter Moore en boîte de nuit en 2013. ©ADMEDIA/SIPA

Sans site, menacé par la justice, au cœur de toutes les conversations sur Twitter, Hunter Moore connait un passage à vide avant de promettre de revenir plus fort, avec un autre site où il affichera cette fois-ci non seulement les images privées de victimes mais également leurs adresses. Un site, qui, s’amuse-t-il, pourrait mener à des meurtres. Mais tout s’enchaîne pour lui et ce site ne voit jamais le jour. Le FBI est sur le point de terminer son enquête après avoir découvert qu’il travaillait avec un pirate informatique qu’il rémunérait en échange d’images trouvées dans les mails personnels des victimes. Le groupe Anonymous, de son côté, fait exploser les serveurs du roi autoproclamé du «revenge-porn», supprime ses données en ligne, et fait même en sorte qu’il soit officiellement mort durant quelques semaines dans les dossiers de l’Etat de Californie. Son compte en banque est également vidé par le groupe de hackeurs et l’argent redistribué à une association venant en aide aux femmes dans le besoin.

« J’étais juste un petit gamin égoïste, avide de gloire »

En janvier 2014, Hunter Moore et son complice Charles Evens sont arrêtés et inculpés par un tribunal fédéral de Californie pour complot, accès non autorisé à un ordinateur protégé et vol d’identité aggravé. Les deux plaident coupables, le premier de vol d’identité aggravé et d’avoir aidé et encouragé l’accès non autorisé à un ordinateur. Le deuxième de piratage informatique et vol d’identité. Il reconnait avoir récupéré plusieurs centaines d’images de femmes qu’il a ensuite vendues à son collaborateur. Hunter Moore écope de deux ans et demi de prison, Charles Evans de deux ans. Hunter Moore est également interdit de réseaux sociaux et reçoit l’ordre d’être suivi psychologiquement.

Plusieurs années après cette affaire, de nombreuses femmes restent encore traumatisées. L’une d’elle raconte qu’à l’époque où son image s’est retrouvée en ligne, elle a fait une tentative de suicide, ne voyant aucune issue à cette histoire. Hunter Moore, lui, a récemment donné une interview publiée le 27 juillet sur la chaîne Youtube RDAP DAN. «Je vais probablement avoir l’air horrible, mais je suis fier de ce que j’ai créé, de la communauté qui a été créée», explique-t-il au micro. «Est-ce que j’aurais aimé avoir fait ça d’une façon différente ? A 100% et je suis évidemment plus que désolé et je veux présenter mes excuses à toutes les personnes qui ont été affectées négativement par le site», continue-t-il. Mais il dit avoir «payé sa dette» et que «tout n’était pas négatif». «Je me suis bien éclaté et je recommencerais si je pouvais, mais d’une autre façon, et je ferais en sorte d’effacer tous les traumatismes des gens qui ont souffert à l’époque et que je ne comprenais pas». Et de poursuivre : «J’étais juste un petit gamin égoïste, avide de gloire». Aujourd’hui, le site IsAnyoneOne.com est toujours tenu par James McGibney et renvoie vers les documentaires et interviews réalisés à propos de cette affaire. «Je m’appelle James McGibney. J’ai pris le relais et fermé le site Web méprisable de vengeance porno www.isanyoneup.com, mais mon travail n’est pas terminé. Nous construisons une communauté en ligne qui aide les victimes d’intimidation et de harcèlement – au lieu de demander un don, je vous invite à rejoindre l’équipe en tant qu’investisseur dans AnyOneUp, Inc», peut-on lire.

Quant à l’extravagante et engagée Charlotte Laws, elle a permis de faire passer une loi dans plusieurs Etats visant à protéger les victimes de «revenge-porn» (en France, en 2021, 4 personnes sur 10 ont été victimes de «revenge-porn», d’après l’Ipsos. Il n’est puni par la loi que depuis 2016). «Je pense sans cesse à ce que je vais faire ensuite. Au prochain homme politique que je vais rencontrer. C’est très, très important, que cela soit reconnu comme une offense criminelle et que la loi sans changée», explique-t-elle au Guardian. Interrogée dans le documentaire, la journaliste Camille Dodero, qui à l’époque a écrit sur Hunter Moore dans le journal new-yorkais Village Voice déclare : «La chose à laquelle il ne s’attendait pas, c’est qu’il y aurait quelqu’un comme Charlotte Laws. Il avait pensé à tout, sauf au fait qu’une mère en colère le fasse tomber».

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