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« Song to Song » : Terrence Malick nous parle d’amour tumultueux depuis sa tour d’ivoire

Vidéo Cinéma et Docu

Depuis Tree of Life, Terrence Malick a trouvé son style, un style ambitieux qui a sû concrétiser son statut de réalisateur mythique. Ceci-dit, depuis À la Merveille, dans ce réflexe esthétique grandiose et décousu, le discret réalisateur semble tout doucement s’enfermer dans un langage cinématographique qui peut sembler imperméable. Avec Song to Song, il confirme son ambition.   

 

C’est l’histoire d’un triangle amoureux qui nous renverse chanson après chansonUn tournage express de 40 jours, mais s’étendant sur deux ans. De longues journées de tournages ponctuées de courtes pauses. Un montage initial de huit heures. Un film de deux heures et demi. Un récit, encore, très (trop ?) fragmenté. Des amours déçus et déchus. Et un casting prestigieux. Dans Song to Song, on retrouve -pour ne citer qu’eux- Michael Fassbender, Ryan Gosling, Rooney Mara, Natalie Portman et Cate Blanchett. Ainsi que des grandes figures musicales : Patti Smith, Lykke Li, Iggy Pop, John Lydon ou encore les Red Hot Chili Peppers. Certains dans leurs propres rôles, d’autres non. Un casting renversant devant la caméra d’un réalisateur mythique, une équation qui semblait pourtant nous gratifier d’un « grand film » . Et pourtant, si comme toujours, le cinéma de Malick fascine, inquiète et divise : que la magie opère ou non, -il y a rarement d’entre-deux, on ressort du film avec cette sensation étrange d’avoir vécu autre chose que du cinéma.

Rooney Mara, Michael Fassbender et Ryan Gosling dans « Song To Song ».

C’est l’amour à Austin

Song to Song se passe à Austin au Texas alias la ville de Terrence Malick et la ville des plus grands festivals de musique américains (South by Southwest, Sound on Sound…) et raconte l’histoire de Faye, une jeune femme interprétée par Rooney Mara, qui est tiraillée entre sa soif de conquêtes et celle du grand amour. Elle sort avec Cook, un richissime producteur de musique (Michael Fassbender) aussi torturé qu’elle et complètement barré ayant eu la main lourde sur les champis hallucinogènes, avant de s’entacher pour l’un de ses amis chanteurs qu’il souhaite produire : BV (Ryan Gosling). Après La La Land, on retrouve ainsi un Ryan qui chante, qui danse et qui se rêve étoile montante.

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Entre souffrance et rédemption, entre penthouses et festivals

Le triangle amoureux sur fond d’industrie musicale, de gros billets et de riches villas et personnes, est parfois malsain, souvent tumultueux. Un triangle qui va se déformer avec l’arrivée de la serveuse Rhonda (Natalie Portman) qui va rentrer dans une relation destructrice avec le producteur de musique. Car les personnages sont paumés, inconstants, toujours à la recherche de leur identité fragilisée, de ces passions évanescentes, de ce petit « plus » qui les rend vivant et peut même les pousser jusqu’à la mort avant le temps de la rédemption. Le doute et l’errance sont devenus les thèmes principaux des trois derniers films du réalisateur « ermite », une trilogie ? Cette quête existentielle que traverse ses personnages dans la plupart de ses films semble être devenue le prisme à travers lequel Terrence Malick expérimente, philosophe, questionne et nous embarque avec lui dans un voyage sensoriel.

Natalie Portman et Michael Fassbender.

Un film choral toujours orchestré par une narration décentrée

Tout au long du film, les couples se forment, se déforment et se reforment, au rythme de la musique et à la baguette de la « voix off » -omniprésente, elle constitue le réel dialogue du film-  qui nous prend par la main à travers ses réfléxions sur soi, l’homme, l’amour, et au final, la vie. Cette voix, celle des principaux intervenants, résonnent comme une vérité quasi divine, de par la sincérité de son intention et la distance qu’elle opère avec les évènements du récit. Les gestes sont préférés aux dialogues qui sont donc quasi inexistants, mangés par les réflexion méta de la voix off, créant une distorsion qui peut perdre le spectateur non-habitué au récent style très décousu du réalisateur de 73 ans.  Et si ces monologues intérieurs peuvent nous perdre, la musique, les lumières et les mouvements de caméras qui l’accompagnent nous retrouvent toujours pour créer cet état d’apesanteur qui renforce le sentiment amoureux, sa douce folie, son désespoir et son hystérie sous-jacente.

L’extase et la sublimation du réel, une ambition toujours manifeste

Un voile blanc qui danse dans la lumière blanche du matin autour de mains qui s’entrelacent, la cime des arbres tournoyant graçieusement sous un ciel bleu azur, des regards hagards bercés d’une lumière céleste; Malick c’est surtout un style particulièrement pensé, sensoriel, contemplatif et empreint d’une grande spiritualité. Que ce soient la composition des plans, la lumière, les mouvements de caméra, le montage, la musique ou encore la bande sonore, la forme a autant d’importance que le fond. Depuis Tree of Life,  accompagné du talentueux directeur photo Emmanuel Lubezki, Malick a porté haut son ambition esthétique, au point parfois de délaisser le contenu. Ici, avec Song to Song, le réalisateur texan aiguise son style ample, élégiaque et cosmogonique en gardant un goût prononcé pour les plans contemplatifs et picturaux faites de sensations plastiques et d’émotions extra-visuelles.

Terrence Malick, perché trop haut ?

Dès la sortie de son premier film, Terrence Malick s’est directement illustré par sa discrétion et son aversion pour les apparitions publiques. En témoigne son retrait, durant vingt années, du monde du cinéma et surtout des médias, après avoir remporté le prix de la mise en scène à Cannes pour son premier film. Jamais dans l’histoire du cinéma, un cinéaste n’aura autant attendu entre deux productions. Professeur de philosophie dans la prestigieuse université du MIT, Terrence Malick a toujours suscité l’admiration et le mystère. Comme Stanley Kubrick ou encore J.D. Salinger, le cinéaste a le culte du secret. Un culte qui, pourtant efficace dans le « système artistique », semble déservir doucement le réalisateur tellement il divise, fans et critiques, de par le fond de plus en plus abstrait des ses derniers films (les deux derniers du moins). Avec Song to Song, Malick continue de prendre de la hauteur, aiguise son regard, contemple le monde, le questionne et l’articule avec galvanisation sur la pellicule.  Le réalisateur n’enfermerait-il pas son œuvre dans une vision trop chimérique, trop personnelle en la transformant en quelque chose de trop hermétique ?  Peut-être. Mais regarder un Terrence Malick, reste beau, déroutant, chiant, génial, perturbant, un évènement.

© SXSW 2017 / D.R.

En 2018, on retrouvera Terrence Malick avec Radegund, basé d’après une histoire vraie : celle de Franz Jägerstätter, objecteur de conscience autrichien qui s’est opposé au régime hitlérien et a terminé guillotiné à 36 ans. Au casting, le belge Matthias Schoenaerts.

« Song to Song » est actuellement en salles. Infos et horaires sur cinebel.be

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