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« Une bosse dans le cœur » : La difficile quête d’amour d’un homme atteint de trisomie

« Une bosse dans le cœur » : La difficile quête d'amour d'un homme atteint de trisomie

Kirill, dans le documentaire « Une bosse dans le cœur ». | © DR

Cinéma et Docu

Noé Reutenauer a suivi pendant cinq ans son ami Kirill, atteint de trisomie, et qui souhaite enfin trouver l’amour.

 

C’est un sujet de société, et pourtant, il reste très souvent tabou. Le documentaire « Une bosse dans le coeur » aborde avec sensibilité et poésie la question de l’amour et de la sexualité pour une personne handicapée. On découvre Kirill Patou, 35 ans, atteint de trisomie, à la recherche de son « amoureuse » et de « tendresse ». Amis depuis dix ans, le réalisateur Noé Reutenauer l’a filmé pendant cinq ans dans sa quête du véritable et grand amour. Rencontre.

ParisMatch.be. Comment vous est venue l’idée de faire ce documentaire ?
Noé Reutenauer.
J’ai tourné en 2015 le court-métrage de fiction “Zoufs” avec Kirill, et à la fin du film, on était tristes de se quitter. Je voyais qu’il avait du mal à gérer l’amour, les sentiments, les fantasmes, et avec l’âge, c’est quelque chose qui s’installait de plus en plus dans sa vie, devenant presque un tiraillement intérieur.

Et c’est quelque chose dont vous aviez conscience avant ?
Voir Kirill galérer avec l’amour ça m’a énormément touché, parce qu’il me rappelait mon adolescence : quand tu te frottes à la séduction, aux fantasmes, que tu as du mal à trouver ta place dans le monde, à gérer l’image que tu as de toi-même… C’était une faille qui nous réunissait tous les deux.

Vous le connaissez depuis longtemps, mais est-ce que vous avez découvert un nouvel aspect chez lui avec ce film ?
Ce que j’ai découvert encore plus, c’est la solitude. Comment son tiraillement intérieur et cette impossibilité de vivre l’amour tel qu’il voudrait le vivre, ça l’enferme. Kirill n’est jamais bien : que ce soit avec les handicapés mentaux, ou avec les gens qui ne le sont pas… Du coup, il se réfugie dans un monde imaginaire qui lui permet de vivre des sentiments, des émotions réelles dans sa tête. Il est traversé par des émotions amoureuses, même si tout est un peu faux. C’est tout le paradoxe : ça lui permet de survivre et en même temps ça l’enferme du monde.

Il y a une scène particulièrement marquante, quand Kirill et son père se rendent au Salon « en Vie d’amour ». Il explique à une conseillère qu’il a une copine depuis 6 ans, et elle se rend compte au fur et à mesure que ce qu’il raconte est faux…
C’est ça aussi le paradoxe de Kirill, c’est que pour survivre à son manque d’amour, il se construit une espèce de forteresse imaginaire. Et j’ai constaté qu’année après année, sa forteresse est de plus en plus solide. Cette forteresse lui permet de vivre et le protège. Et quand il discute avec cette dame, cette forteresse menace de s’écrouler, parce que s’il avoue que c’est pour de faux (ce qu’il a failli faire au début), je pense que tout son monde s’effondre et la vie serait trop dure. Il fait le choix de ne pas aller vers la réalité, il refuse l’offre que son père lui propose avec l’assistanat sexuel (via l’association Aditi, ndlr), et de s’enfermer à tout jamais dans un paradis artificiel.

Dans le film, Kirill parle de sa « bosse dans le coeur » aussi au sens littéral, parce qu’il a eu une opération bébé.
Il a eu une malformation cardiaque bébé, ce qui est assez fréquent chez les personnes atteintes de trisomie. Il s’est fait opérer, et depuis, il a la cage thoracique qui ressort un peu. D’après lui, s’il n’y avait pas eu cette opération du cœur à la naissance, il ne serait pas handicapé. Il ne dit d’ailleurs jamais le mot « handicapé » ou « trisomie » dans le film, ni même dans la vraie vie. Il parle toujours de sa bosse dans le cœur qui est le problème.

Il serait plus heureux s’il arrivait à accepter son handicap

À un moment, Kirill dit : « J’aimerais bien être un garçon normal, comme Noé ». Qu’est-ce-que vous avez ressenti en entendant cette phrase ?
Ça m’a attristé pour mon ami, et intérieurement, ça m’a un peu fait rire parce que je ne me considère pas comme tout à fait « normal ». J’étais attristé qu’il ne puisse pas s’accepter comme il est, et clairement, il serait plus heureux s’il arrivait à panser sa bosse dans le cœur, à accepter son handicap et à évoluer avec lui et pas contre lui. C’était un mélange d’émotions. Dans le film, il y a une scène où on lui dessine un nez bleu au stylo. C’était le premier jour de tournage, et c’est là où je me suis dit : « il y a un film à faire ». Je me suis mis à pleurer derrière la caméra parce que ça me rappelait mon adolescence en fait. J’ai senti une vraie passerelle émotionnelle à ce moment-là, entre nous deux, mais aussi entre lui et le public. On peut tous se projeter.

Quel est le trait de caractère que vous aimeriez avoir chez lui ?
Je dirais sa spontanéité. Malgré son tiraillement intérieur, c’est quand même un mec qui sait vivre dans le présent et avec simplicité. Il dit ce qu’il pense quand il a envie, et il est très drôle dans son côté direct. Moi, je trouve que j’ai plus de filtres, je me suis fait formater par la vie, par la société, et je me suis aussi enfermé dans une sorte de forteresse. Kirill, je le trouve plus pur et c’est un truc qui m’impressionne.

Projection avec l’équipe du film le 6 octobre et le 11 novembre au Cinéma Palace à Bruxelles ainsi que le 14 octobre à la Vallée à Bruxelles. Le documentaire sera également diffusé le 10 octobre sur La Trois (à l’occasion de Cap48).

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