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« Sœurs de combat », le doc : Ces filles qui mouillent le maillot pour sauver la planète

« Sœurs de combat », le doc : Ces filles qui mouillent le maillot pour sauver la planète

Adelaïde Charlier, l'une des sept jeunes activistes du climat face à la caméra d'Henri de Gerlache. | © Augustin Viatte L5R Belgica Films

Cinéma et Docu

Julia « Butterfly » Hill, Anuna De Wever, Adelaïde Charlier, Leah Namugerwa, Mitzi Jonnelle Tan, Lena Lazare, Luisa Neubauder : ces jeunes pousses qui portent haut la voix pour le climat sont à voir au cinéma et bientôt sur la Rtbf (dont ce 07/11 sur la Trois*). Sœurs de combat, le documentaire d’Henri de Gerlache a remporté le prix du public du documentaire belge au dernier FIFF – Festival international du film francophone de Namur. Il y brosse les portraits de sept “égéries” de l’écologie, issues de zones géographiques, milieux socio-économiques et contextes politiques divers.

 

Le film prend son élan comme il se doit. Dans la verdure pure. Poésie brute. Sequoias évoqués avec une poésie toute charnelle par une pionnière de l’engagement green : Julia « Butterfly » Hill. En 1998, elle a la vingtaine alerte et se hisse dans un sequoia géant âgé de plus de 1000 ans. Un séjour qui durera plus de 700 jours sous une tente, à quelques dizaines de mètres du plancher des vaches. Julia devient l’une des premières idoles de l’éco-féminisme. Sa figure est médiatisée d’abord dans des cercles informés. Elle se multipliera ensuite, à la façon d’un tableau de Warhol, pour devenir , déjà, légendaire.

Julia « Butterfly » Hill, la militante écologiste américaine. Elle a notamment vécu pendant 738 jours1 à Redwood en Californie en haut d’un séquoia d’environ 1 000 ans, pour empêcher que cet arbre ne soit abattu. Son livre The Legacy of Luna retrace cette aventure. Elle est aussi coauteure de One Makes the Difference. ©Augustin Viatte_L5R_ Belgica Films

Alors que le réchauffement climatique est devenu incontestable et que la menace pour l’Homme et le devenir de la planète se font brûlants, les jeunes activistes d’aujourd’hui ont, comme on dit, le vent en poupe. Et croisent le fer aussi, répondant infatigablement aux menaces des derniers climato-sceptiques par l’action et le verbe. Parler sans fin. Communiquer quoi qu’il en coûte. Agir aussi. Se montrer exemplaire et rallier à la grande cause des millions de jeunes. Leur horizon est ambitieux : il y va, excusez du peu, de la survie de l’espèce. Des espèces. De la Terre.

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Henri de Gerlache évoque, à travers des images finement liées, et la voix off cristalline de Cécile de France, le parcours de quelques unes de ces jeunes qui portent haut les couleurs de la lutte contre le réchauffement climatique et contre la perte de la bio-diversité. Parmi elles, les Belges Anuna De Wever et Adelaïde Charlier, co-fondatrice de Youth for Climate Belgium. Six jeunes femmes qui s’inscrivent dans la ligne de Julia Butterfly Hill qui avait dénoncé la déforestation massive créatrice d’inondations, de dévastations des cultures, de destructions en cascade.

Derrière l’ombre, incontournable elle aussi, de Greta la grande, post-ado à nattes et visage déterminé, se profilent d’autres pasionarias qui, dans des styles et langages variés, brandissent le drapeau du noble combat contre ce qui n’est rien d’autre que la première menace mondiale.

Elles doivent, on le sait, essuyer les critiques désinformées souvent, et la mauvaise foi crasse de certains de leurs pairs. Car le déni subsiste, même s’il s’amoindrit notamment grâce à leur combat. Ce déni qui pourrait faire courir l’humanité à sa perte, elles l’affrontent bec et ongles. L’entêtement létal, qui consiste à surfer sur le moment présent, sans regarder trop loin, ou à reposer sur la magie de la science, combiné à la pesanteur obligée des réactions de politique générale sont leurs bêtes noires au quotidien.

Avec le courage de leur âge, elles conjuguent la fraîcheur, la détermination, une forme de candeur parfois, cette pureté nécessaire, de celles qui, seules, peuvent et doivent faire évoluer la lutte.

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Cet idéalisme propre à la jeunesse se pare chez ces jeunes militantes d’un pragmatisme brûlant : l’urgence est là. Il y va, on le sait, de la survie de l’humanité et de la planète entière. “Aller sur Mars et dire “Fuck this planet” est totalement selfish et complètement irresponsable!” nous disait dans un long entretien au début de son engagement Anuna De Wever. Comme elle nous l’avait confié alors, c’est en se rendant dans la jungle de Calais qu’elle a pris conscience du lien entre lutte contre le dérèglement climatique et lutte contre les inégalités sociales. Tout est lié, constate-t-elle. Devant la caméra d’Henri de Gerlache, elle évoque ce combat à facette multiples dans lequel elle baigne désormais corps et âme. Elle assène ses vérités avec une confiance accrue et plus de panache encore. La belle a mûri, cogité, s’est informée et a appris aussi à fédérer.

Anuna De Wever, simplement impériale. Une gueule d’ange, un regard qu’on n’oublie pas. Des nerfs d’acier. Une sensibilité rare. ©Augustin Viatte_L5R_ Belgica Films

Dans une autre séquence, Adelaïde Charlier explique qu’il a fallu plonger aussi pour médiatiser l’engagement. Que l’on se sente à même de s’exprimer en public ou pas, il fallait le faire toute simplement, explique-t-elle. “C’est une priorité de communiquer sur le dérèglement climatique”. De se prêter aux aléas du direct, comme on dit, et aux fantaisies des médias, du type “60 secondes pour expliquer le désastre en cours”. Il fallait faire le grand saut pour porter la voix. Partout, inlassablement.

Parmi les sept portraits de femmes brossés par Henri de Gerlache, il y a aussi Lena Lazare, la Française, militante depuis son âge le plus tendre, qui a accumulé, au fil des ans une maîtrise pointue de l’affaire. Ou Luisa Neubauder, figure clé, hyper-médiatisée en Allemagne et portée aux nues souvent dans cette croisade folle, insensée car, dans l’urgence, le succès peut apparaître comme un leurre, une inaccessible étoile. Mais une croisade vraie, pour une bonne et grande cause. Et si le « countdown » a déjà commencé, il faut continuer de croire qu’il est possible de freiner le processus en cours.

Leah Namugerwa, jeune militante du climat en Ouganda. Elle y a mené des campagnes de plantation d’arbres et lancé une pétition pour faire appliquer l’interdiction des sacs en plastique. Inspire par Greta Thunberg, elle a commencé à soutenir les grèves dans les écoles en février 2019 avec ses collègues organisateurs de Fridays for Future Uganda. ©Augustin Viatte_L5R_ Belgica Films

On retrouve également la jeune Africaine Leah Namugerwa, qui a entamé sa mission écologique à 14 ans. Elle vient d’un milieu assez défavorisé en Ouganda, où par ailleurs l’activisme climatique n’est pas un lit de roses. Henri de Gerlache fait un zoom aussi sur Mitzi Jonnelle Tan, aux Philippines, une zone qui souffre frontalement du changement climatique, vit une multiplication de cataclysmes dont les typhons. Une région du globe où l’engagement politique demande une bravoure rare, l’activisme, associé à du terrorisme, y étant largement bridé.

« Dans ces pays », commente Henri de Gerlache dans un entretien sur le site de Cinergie, « c’est un vrai danger». Le réalisateur rappelle par ailleurs que même si la réalité de nos pays n’est pas comparable à celle de certains Etats d’Amérique du Sud, de l’Ouganda ou des Philippines, les jeunes activistes ont été souvent moquées, dans le meilleur des cas, menacées parfois, prises pour cibles souvent. Ce dans nos contrées aussi. La mauvaise foi publique, on l’a dit, est sans limite, surtout lorsqu’elle peut s’exprimer virtuellement, allègrement, sous couvert d’anonymat.

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Henri de Gerlache a volontairement évité un nouveau zoom sur Greta, sans l’escamoter puisqu’elle apparaît obligatoirement dans l’une ou l’autre séquence. Mais la surmédiatisation de la prodigieuse amie suédoise ne peut, ne doit en aucun cas occulter l’action soutenue de ces activistes en herbe ou confirmées qui ont fleuri dans tous les pays.

L’idée, résume-t-il, était de souligner aussi, par le biais de ce film, la « sororité de cœur » qui lie ces jeunes femmes. Des racines communes. Celles qui font l’humanité. Et celles qui peuvent, si on y veille bien, nous emporter loin, très loin. Pour avoir, comme le dit la chanson qui clôt joliment le documentaire, « le courage des oiseaux qui chantent dans le vent glacé». Ce courage c’est aussi celui d’être soi-même, rappelle, dans le documentaire, une de ces voix.

Mitzi Jonnelle Tan, activiste aux Philippines. © François Schmitt_L5R_Belgica Film

Elles ont, on l’a compris, la fleur au fusil, mais la détermination et la foi chevillées au corps. Elles ont sacrifié d’autres aspects de leur existence à cette motivation ultime. Ce sont, dans ce sens, de véritables vies consacrées. Une obsession vitale.

“J’espère que de mon vivant on pourra atteindre le respect de la terre” résume en substance Adélaïde Charlier. Une phrase aux contours simplissimes mais d’un poids impossible à évaluer. Vers un retour à la connexion initiale : celle avec la terre.

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A travers des images fortes, des propos justes et empreints de douceur à leurs heures, le réalisateur aborde en filigrane ce phénomène désormais omniprésent : celui de l’éco-anxiété qui ronge la jeunesse et touche, petit à petit, des sphères de plus en plus larges de la société.

Henri de Gerlache a voulu concentrer son travail sur ces jeunes voix féminines qui tentent de donner de la voix aux révoltes légitimes. A ces lanceuses d’alerte qui mettent la main dans la terre et brandissent le micro pour rallier à la cause universelle un maximum de monde. Qui tentent coûte que coûte de retarder la catastrophe intégrale. De circonscrire le mal qui fait tache d’huile, s’élargit à une vitesse sidérante.

Bien sûr, l’éco-féminisme existe depuis quelques décennies, il y fait allusion dans le documentaire. Et la difficulté était, explique en substance le réalisateur, d’éviter l’écueil consistant à associer les combats pour le soin des êtres ou des végétaux à des traits typiquement féminins. Ce serait naturellement réducteur. Mais, explique-t-il encore à Cinergie, “Le fait qu’elles peuvent prendre la parole plus facilement aujourd’hui est peut-être lié au mouvement #MeToo, les femmes s’expriment aujourd’hui de manière plus prégnante, on les écoute plus. Et je crois que ça fait du bien à tout le monde. C’est dans cet esprit-là que j’ai voulu leur laisser la parole, uniquement à elles. »

En tant que femmes, jeunes, ces militantes du climat incarnent aussi, intrinsèquement, une multitude d’autres engagements tout aussi universels – dont celui de la fluidité des genres qu’Anuna De Wever avait évoqué lors de notre entretien il y a quelques années. C’est cela, entre mille autres priorités, qui rend ce film terriblement ancré dans son temps. Et historique tout simplement.

(*) « Sœurs de combat ». Un documentaire d’Henri de Gerlache. Voix off Cécile de France. A voir au cinéma – Cinéma Galerie à Bruxelles, bientôt en Wallonie. Et en télévision, sur la Rtbf (le 07/11/22 sur la Trois et le 15/11/22 sur la Une)

(**) Henri de Gerlache est auteur et réalisateur d’une vingtaine de documentaires diffusés dans le monde entier (notamment « Belgique entre ciel et terre » et « La belge histoire du festival de Cannes » qui faisait partie de la sélection officielle de Cannes Classics au 70e Festival de Cannes). Il a créé sa structure de production à Bruxelles (Alizé Production) et à Paris (Arctic Productions). Il est aussi scénariste, auteur de livres et président de la SA Galeries, société qui gère un cinéma d’art et essai et un centre d’expo à Bruxelles.

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