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André Dussolier : « Nimporte qui peut devenir héros »

L'inoubliable père de Tanguy était récemment de passage en Belgique. Il s'est confié à Paris Match. | © ©DR

Cinéma et Docu

Triomphant dans les salles belges avec « Le Tigre et le Président », une composition digne d’un César, le père dépassé de l’inoubliable « Tanguy » se confie lors de son passage en Belgique.


Par Christian Marchand

Paris Match. Dans le film, vous n’êtes pas tendre avec Paul Deschanel (incarné par Jacques Gamblin). Énervé, vous l’appelez « le Belge »…
André Dussollier. Oui, parce qu’il est né en Belgique. Et plus précisément à Schaerbeek. Cette façon de l’appeler n’est pas une façon dissimulée de me moquer de la Belgique, car j’adore votre pays ! D’ailleurs, je viens bientôt (en novembre) à Liège pour le Festival international du film de comédie. On découvre toujours un pays par une personne et moi, c’est une Belge, rencontrée en France, qui m’a fait permis de flasher sur sa beauté. J’ai vu, par hasard, que Clemenceau allait souvent à titre privé en Belgique parce qu’il aimait beaucoup l’architecture bruxelloise, que je ne connais pas bien, et l’esprit belge. Je raffole de ce dernier, mélange d’humilité et d’un grain de fantaisie. Une belle et douce folie. Les Belges sont incroyables, et leur cinéma est à la hauteur !

Clemenceau aimait la guerre. Vous, comment voyez-vous celle menée par la Russie ?
Comment dialoguer avec quelqu’un comme Poutine ? Telle est la question. Souvent, on oscille entre l’envie de répondre violemment aux agresseurs et celle de trouver une solution diplomatique. Une guerre se termine toujours grâce aux diplomates, mais ce qui se passe actuellement est terrible. On ne peut savoir comment le conflit va évoluer. Et si Poutine disparaît, n’hériterons-nous pas d’un autre homme tout aussi dur, intransigeant et nostalgique de l’ancienne URSS ? L’écart entre les pays qui s’opposent est énorme. Je ne pense pas seulement à la Russie actuelle. Regardez l’Afghanistan, ses mœurs, la guerre menée aux femmes, la dictature religieuse. Comment faire triompher la démocratie dans de tels États ?

Ce monde actuel doit vous chagriner, non ?
L’homme a la faculté de raisonner, de penser, de prendre de la hauteur mais, quelquefois, il a des réflexes primaires qui prennent le pas sur l’intelligence ! Et c’est regrettable. On se dit ce n’est pas possible, parce qu’on a l’impression d’une régression à chaque fois.

Et les réseaux sociaux n’aident pas…
Effectivement. Et l’animosité non plus. Maintenant, si celle-ci existe, c’est aussi parce qu’il faut donner les moyens à chacun de penser, de s’exprimer, notamment sur les différences sociales. Plus le fossé se creuse entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas, plus on va vers un conflit inéluctable.

Vous avez incarné des figures historiques marquantes, telles que Staline. Vladimir Poutine est son équivalent ?
Entre Staline et Poutine, la différence est mince. Ce sont des tyrans qui accèdent au pouvoir en éliminant. Staline possède un triste palmarès : on lui attribue 18 millions de morts. Il a tué tous ses opposants. On a l’impression qu’il n’y a pas de progrès. Certains ne veulent pas comprendre que le monde a évolué. Les fractures et les réactions violentes sont toujours là, qu’elles émanent de chefs d’État, de religieux, d’extrémistes. La démocratie, la réflexion, la liberté de penser devraient être des droits, une façon naturelle d’exister et de permettre à l’autre d’exister.

Tout cela vous fait craindre pour l’avenir ?
J’ai deux enfants. Je me pose donc souvent la question : « Mais qu’est-ce qu’ils vont vivre ? » Surtout quand on pense à la détérioration de la planète. Nous avons tous une bataille à mener. Même moi, acteur, dont le périmètre d’action est assez limité. Mais j’ai le pouvoir des mots. Quelque fois, j’ai envie de transmettre certains poèmes, certains textes à ceux qui ne les connaissent pas. Nous devons tous agir positivement, en tendant la main. C’est une bataille continuelle pour éviter que le monde n’aille à sa perte.

Dans le film, il est dit : « Ne vous en faites pas, être président, c’est un boulot peinard. » Vous le croyez ?
Bien sûr que non ! Être président de la République, c’est avoir une responsabilité historique et nationale envers des peuples qui appartiennent à des couches sociales très différentes, dans des parcours très différents, et surtout dans un monde qui bouge tout le temps. Tout cela demande pas mal de courage pour imposer, voir clair et essayer de résoudre. C’est aussi un métier dangereux, de plus en plus dangereux.

Quel est le président qui a trouvé les mots juste pour vous convaincre ?
Il y en a eu plusieurs. Certains ne sont pas devenus président, comme Michel Rocard, que j’appréciais beaucoup. Je l’aurais bien vu à la tête de l’État, mais il y avait un obstacle dressé devant lui : François Mitterrand. Ce n’était pas rien, Mitterrand ! Surtout qu’il sentait bien que Rocard pouvait être un concurrent sévère. Il lui a mis entre les mains une difficulté supplémentaire en le nommant Premier ministre à un moment difficile… J’apprécie également des personnalités qui vont jusqu’au bout de leurs idées, comme Salvador Allende au Chili, qui m’a beaucoup frappé en 1974. On le voyait les armes à la main et son casque militaire sur la tête pour défendre son palais. Il en est mort. Je pense aussi à Zelensky, qui arrive à résister aux troupes de Poutine. Tout le monde peut devenir un héros s’il est convaincu par ses propres idées.

Vous croyez encore en l’être humain ?
Oui, mais il faut se battre pour la justice. On ne peut pas laisser le monde entre les mains d’un petit pourcentage de riches. On voit bien les effets néfastes du capitalisme sauvage. On a l’impression, à chaque fois, que l’histoire se répète et que l’homme ne cherche pas à s’élever ou à élever son voisin. Il est plus préoccupé de sa victoire personnelle. Moi, je n’y crois pas. Je pense franchement que toute action de ce genre est condamnée à l’avance.

Pour finir de façon plus légère, qu’aimez-vous en Belgique que les Français n’ont pas ?
(Rires) Le décalage. Ce matin, dans le taxi, le chauffeur m’expliquait la réorganisation des rues pour circuler dans Bruxelles, les idées des gens qui gouvernent. Il se plaignait mais était animé par une certaine philosophie. Quand vous n’aviez pas de gouvernement, tout semblait d’ailleurs aller très bien. En France, ça aurait été la révolution. Vous avez peut-être des choses à nous apprendre !
André Dussollier : épatant à l’écran comme en interview.

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