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Susan Sarandon : « Je suis très fière d’avoir été une militante radicale des années 1960 »

Susan Sarandon, pendant le Festival de Cannes. | © AFP PHOTO / Valery HACHE

Cinéma et Docu

À 70 ans, l’actrice Susan Sarandon n’a rien perdu de sa virulence politique. Pour Paris Match, elle se plonge dans les souvenirs d’une vie rock ‘n roll, engagée et pleine de responsabilités.

Paris Match. Vous êtes l’aînée d’une fratrie de neuf enfants. Dès l’âge de 6 ans, vous passez votre temps à garder vos frères et sœurs, pour aider votre mère…
Susan Sarandon. Ça m’a préparée au chaos de ce business et à vivre sans intimité ! J’ai grandi plus vite et appris à garder les pieds sur terre, moi qui avais un peu tendance à être dans la lune. Mon père travaillait beaucoup, ma mère était surmenée. Ils ne roulaient pas sur l’or. Avec mes huit frères et sœurs, nous nous partagions deux chambres avec des lits superposés. C’était “fun” et dingue à la fois. Ma mère, d’origine italienne, est très croyante. Abandonnée à 2 ans, elle a été élevée dans une famille d’accueil puis placée dans un orphelinat et, ensuite, envoyée au couvent. Après quoi elle s’est mariée. Depuis, vivre dans un environnement autoritaire l’a toujours rassurée. Ce n’était pas le cas de mon père. Il chantait dans un groupe avant de faire l’armée. Puis il est devenu producteur à la télévision et directeur d’une agence de publicité. Mère a 94 ans, elle va encore tous les dimanches à l’église. On ne parle pas politique, il ne vaut mieux pas.

©United Archives – Susan Sarandon à l’époque du film Thelma et Louise.

Est-elle fière de vous ?
Elle ne me l’a jamais dit. Elle est fière, en tout cas, des regards qu’elle attire au club des républicains. Quand j’étais “blacklistée”, elle vivait en Floride et le gouverneur, Jeb Bush, lui envoyait des cartes de Noël. Un jour, elle a été invitée dans un show polémique pour parler de mes activités “antiaméricaines” ! La droite l’a utilisée et elle a coopéré. Ils ont montré des films où l’on me voyait manifester. Et des photos, avec ma voix off. J’avais l’air d’une folle, je criais… En fait, c’était pendant un match de hockey sur glace, au Madison Square Garden. Grâce à cette image, ils voulaient me faire passer pour une dingue ! Ils lui ont demandé pourquoi j’étais comme ça, elle a répondu qu’elle ne savait pas… J’ai été très blessée. “Oh ! elle a l’habitude”, a-t-elle dit à mon frère. C’était stupide de sa part, cela aurait pu porter préjudice à ma carrière. Et si je ne peux plus travailler, qui va tout payer ? Elle aurait été bien embêtée… Pendant quelques années, j’ai eu du mal à lui parler. Puis j’ai pardonné.

Votre foi est-elle toujours aussi vive ?
J’ai une spiritualité. Plus jeune, ma foi était sincère. Je voulais être une bonne personne. Mais j’ai toujours eu un problème avec le péché originel. Je ne voulais pas croire que Dieu pouvait être si injuste. En CE2, je ne comprenais pas comment l’Eglise catholique pouvait exiger qu’on se marie à l’église. Comme si les autres religions ne comptaient pas ! “Comment Marie et Joseph ont-ils fait, puisque Jésus est arrivé plus tard ?” ai-je demandé. On m’a envoyée réfléchir dans le couloir… Ensuite, j’ai été étudiante à l’université catholique, où j’ai tout appris. J’adorais assister aux messes en latin. Toute cette fumée d’encens ! C’était si mystérieux… Mais je n’ai jamais vraiment gobé le reste. En Amérique du sud et en Amérique centrale, encore, ils sont très actifs avec les pauvres.

©PHOTOPQR/LE PARISIEN/FREDERIC DUGIT – Susan Sarandon à Cannes, en mai 2017.

Cela dit, j’aime bien le pape François. Il est chouette, il s’est prononcé farouchement contre la peine de mort. Il a dit que c’était un péché mortel, ce que l’autre pape n’avait jamais fait. Il s’est attaché à nettoyer la curie : corruption, détournements de fonds, train de vie. Il n’est pas opposé non plus à la perspective d’ordonner des hommes mariés. Ce sont des changements majeurs.

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Croyez-vous au paradis, à une vie après la mort ?
Je crois que l’énergie ne peut pas être détruite. J’espère vraiment que la mienne sera avec mes enfants.

En tête de votre devise, sur votre compte Twitter, vous avez écrit : “Mère, activiste, actrice”. Qu’avez-vous enseigné à vos enfants ?
Je les ai eus très tard. On m’avait affirmé que je ne pourrais pas en avoir et je désespérais. Ma fille, qui est mère à son tour, m’a dit : “Je ne savais pas que c’était si difficile. Je respecte tout ce que tu as fait pour nous !” Je leur donne des conseils, par exemple d’oublier la réussite telle qu’on la définit. Je leur explique que leur mission dans la vie est d’être authentiques. Avec eux, je pars à l’aventure.

©AFP PHOTO / SAUL LOEB – Susan Sarandon militant en août 2016 pour les droits des aborigènes de Standing Rock.

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On vous surnomme “l’emmerdeuse de Hollywood”. A 17 ans, vous manifestiez contre la guerre du Vietnam. Plus tard, contre celle d’Irak. Vous avez été arrêtée plusieurs fois, vous avez reçu des menaces de mort, le FBI vous a fichée. Qu’est-ce qui vous pousse à cet engagement permanent ?
J’y trouve de l’authenticité. Une fois qu’on commence à travailler l’imagination, on travaille l’empathie. J’ai toujours considéré le cinéma comme un outil pour servir des causes importantes. On a le choix entre utiliser sa notoriété ou la laisser nous utiliser. J’ai pris la première option. Mais en tant que citoyenne et mère, j’aimerais faire plus. Je me considère comme une dilettante.

Quand j’étais en campagne avec Bernie Sanders, je suis à nouveau tombée amoureuse de l’Amérique.

Quels sont vos plus beaux souvenirs de tournage ?
Ce fut une victoire personnelle de trouver le financement pour l’adaptation du livre de sœur Helen Prejean, Dead Man Walking [“La dernière marche”]. Ça me tenait à cœur. La peine de mort n’a aucun effet sur la criminalité. Elle frappe d’abord les pauvres et les Noirs. J’ai joué dans le film pour défendre mes convictions.

À 70 ans, vous êtes égérie L’Oréal Paris. N’est-il pas compliqué pour vous, femme politiquement engagée, d’être l’ambassadrice d’une grande marque de beauté ?
Je n’ai rien contre le fait de vouloir se sentir mieux ! La première fois que j’ai rencontré l’équipe, la pièce était remplie de femmes. Ça m’a plu. Il y a des années, le magazine Playboy m’avait demandé de poser dévêtue. Ça m’a fait réfléchir sur ce qui était sexy et pourquoi les femmes, dans les magazines, étaient rendues à l’état d’objets, sans personnalité. C’était l’époque des actrices Giulietta Masina et Melina Mercouri. Des beautés… mais pas au sens classique. J’ai compris que ce qui les rendait si intéressantes et sensuelles, c’était ce “oui à la vie” qu’elles avaient en elles. Je me suis dit : “C’est comme ça qu’il faut être : engagée, en alerte, altruiste.”

©Jörg Carstensen/dpa – L’actrice avec l’artiste Ai Weiwei. 

Vous êtes une enfant des sixties, hippie de cœur. Cela devait être une époque extraordinaire…
C’est ce que me disent mes enfants ! Ils sont très jaloux de ne pas l’avoir connue. Il y avait tellement de liberté, de frivolité, de plaisir… Je suis très fière d’avoir été une militante radicale des années 1960. D’avoir aimé le rock’n’roll, la marijuana. La sensation d’appartenir à un groupe, c’était génial. Nous avons vécu une période de grâce : les drogues augmentaient la connaissance de soi, elles n’étaient pas antisociales. J’étais amie avec Timothy Leary, le neuropsychologue et écrivain, à qui l’on doit L’expérience psychédélique. Il était partisan de l’utilisation scientifique des psychotropes, militant des bienfaits thérapeutiques et spirituels du LSD. Son slogan était “Turn on, tune in, drop out” [“Vas-y, mets-toi en phase et décroche”], une devise synonyme de contemplation méditative, de libération et de contestation. On ne cessait de briser les interdits. C’est cette génération qui a su arrêter la guerre du Vietnam.

Cet esprit de contestation est-il encore vivant ?
Quand j’étais sur la route, en campagne avec Bernie Sanders, je suis à nouveau tombée amoureuse de l’Amérique. J’ai vu les gens se réveiller. La nouvelle génération, celle des années 2000, découvre l’engagement. Avez-vous vu la marche des femmes ? Le droit à l’avortement ne peut pas être aboli. On ne peut pas jouer avec les droits des femmes. Des millions de personnes se sont déplacées. Ça n’était jamais arrivé auparavant.

©AFP PHOTO / KENA BETANCUR – En avril 2016, durant un rallye de Bernie Sanders.

Tim Robbins, votre compagnon pendant vingt et un ans, était plus jeune que vous de douze ans. Jonathan Bricklin, que vous avez quitté il y a peu, l’était de trente et un  ans. Avez-vous souffert du regard porté sur votre différence d’âge ?
Oui, c’est une des raisons pour lesquelles Jonathan et moi nous sommes séparés. Ce qui était drôle au début ne l’a plus du tout été par la suite. Etre considéré comme un “toy-boy” à l’âge de 40 ans, c’est difficile. Son estime de soi avait trop baissé.

En 1996, pour votre 50e anniversaire, vous avez donné une surprise-partie sur une plage des Caraïbes avec quarante copines.
Oui, et on a toutes fini nues dans les vagues. Une tempête arrivait, c’était très beau.

Chacune devait glisser un message dans une bouteille avant de la jeter à la mer. Aujourd’hui, qu’écririez-vous sur le message ?
Je demanderais à rester éveillée pour vivre de nouveaux idéaux et de nouvelles aventures.

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