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Isabelle Carré : « Je n’ai jamais imaginé qu’un jour on me proposerait un rôle de sorcière ! »

Isabelle Carré parle de son rôle dans l'adaptation de la BD à succès La Guerre des Lulus ainsi que de sa vie... "J’ai toujours le sentiment de ne pas en faire assez. Je ne suis pas seulement une actrice mais avant tout une citoyenne, je veux prendre position face à des faits condamnables. " | © DR

Cinéma et Docu

Elle aime les citations d’auteur, le mystère, l’enfance et l’engagement. Ce qui équivaut presque à dire qu’Isabelle Carré, comédienne et écrivaine, a une passion pour les mots, la joie et la générosité. Dans le film La Guerre des Lulus, qui sortira en janvier, elle interprète une « sorcière » retrouvant sa fibre maternelle auprès de cinq orphelins, alors que la Première Guerre éclate.

 

La Guerre des Lulus de Yann Samuell, tiré des BD de Régis Hautière et Hardoc, est de ces films familiaux où l’aventure et l’humour côtoient un réalisme plus cru, sans volonté d’édulcorer les souffrances de la guerre. Des enfants orphelins, plongés dans la tourmente, sont confrontés à des adultes tantôt menaçants et le plus souvent courageux.

Dont le personnage d’Isabelle Carré, au sourire cachant une infinie détresse. Pour l’heure, l’actrice a repris le chemin des planches. « C’est toujours un grand moment d’excitation et de plaisir, surtout quand l’écriture de l’auteur vous transporte. J’aime sortir d’une pièce ou d’un film avec plus de questions que de réponses. »

Paris Match. Vous êtes comédienne et auteur. Ce sont toujours les mots qui vous happent en premier ?
Isabelle Carré. Plutôt les histoires racontées et la façon dont elles résonnent par rapport à notre personnalité, notre vécu et l’actualité. Pour cette raison, je privilégie souvent les auteurs contemporains embarqués dans la même réalité que la nôtre. Bien sûr, Shakespeare reste intemporel et c’est un grand plaisir de jouer du Tchekhov mais certains auteurs nous renvoient à nos problématiques et, dans ce monde en plein bouleversement, il est important d’avoir des regards aussi précieux que les leurs.

Vos personnages vous aident-ils à avancer ?
Bien sûr, j’ai été mère au cinéma et au théâtre bien avant de le devenir dans la vie. Plein de questions me taraudent que j’essaye de résoudre sur les planches ou les tournages, comme une formation continue sur le dur métier de vivre. Les comédiens ont la chance de se nourrir des mots des autres et de mettre les mains dans le cambouis de l’âme humaine pour essayer de comprendre son fonctionnement. Peter Brook parle joliment du mot qui désigne en français le public : l’assistance. On y trouve une double signification, celle de regarder et celle d’aider.

Dans « La Guerre des Lulus », vous campez un personnage très douloureux et tendre à la fois, sorte de sorcière bienfaisante. Comment la voyez-vous ?
Je n’ai jamais imaginé qu’un jour on me proposerait un rôle de sorcière ! Mais j’adore qu’on m’offre des choses inattendues. Je trouve très beau qu’elle soit violente, dure et cruelle pour qu’enfin l’autre face de la médaille apparaisse et qu’elle se montre aussi démunie et maternelle. Au début du film, elle fait peur et j’aime jouer avec cette facette que je n’ai pas eu l’occasion d’exploiter souvent. Quant à l’idée de participer à un film pour enfants, elle me réjouissait. J’ai trois enfants de l’âge des héros, 10, 13 et bientôt 14 ans. J’observe les films qu’ils regardent, les Pixar, les séries Netflix, les super-héros américains… Du coup, quelle place laissons-nous pour les histoires parlant de notre identité et de notre passé ? De plus ici, il ne s’agit pas seulement d’une histoire française mais de LA grande Histoire, celle de la Première Guerre mondiale dans un mix savoureux, attachant et drôle tout en n’évinçant pas l’horreur de la guerre. Il évoque un peu les contes qui comportent leur lot de choses horribles et inquiétantes. Sans doute les enfants ont-ils besoin de se frotteur à leurs peurs pour mieux les domestiquer et s’armer au quotidien. J’aime beaucoup tourner avec eux, il faut se montrer amicale, à l’écoute, les relancer par de l’improvisation quand ils se lassent. J’avoue que les Lulus se sont montrés particulièrement incroyables de par leur disponibilité et inventivité.

L’enfance est un peu le fil rouge de votre carrière, que ce soit au cinéma ou dans vos romans, dont le premier autobiographique « Les Rêveurs ».
La précipitation d’un enfant dans le monde des adultes est en effet un sujet qui me touche profondément. Je laisse à l’enfance une grande place, dans mon imaginaire et dans mes choix, sans doute parce que ma part d’enfance est encore très présente en moi. Mon métier m’y aide puisqu’on joue. D’ailleurs, j’ai dû changer de vocable avec mes enfants qui, plus jeunes, ne comprenaient pas que je m’en aille pour aller jouer alors que j’aurais pu le faire avec eux ! Imaginez leur tête quand j’ai interprété une fée pour Jean-Michel Ribes. Avec ma coiffe et ma baguette, je n’étais pas très crédible quand je leur annonçais que je partais travailler.

« Je laisse à l’enfance une grande place, dans mon imaginaire et dans mes choix »

On en apprend beaucoup sur vous en vous regardant sur scène, à l’écran ou en vous lisant. Faut-il trouver un équilibre entre vérité et discrétion ?
On ne peut pas permettre aux gens de s’identifier si vous n’y mettez pas une part de vous-même. Marivaux dit « Les acteurs font semblant de faire semblant ». Il faut qu’il y ait une vraie rencontre entre le personnage et vous, comme pour toute belle rencontre, chacun doit se dévoiler et laisser parler l’autre. Je n’ai peur ni de me tromper ni de l’échec et ça fait plus de 30 ans que je joue. J’aime prendre des risques et j’ai droit, je pense, à l’erreur, le public ne m’en voudrait pas. Je vais encore vous livrer une citation : Beckett dit « On ne peut que rater, rater mieux ». Une phrase très positive à se répéter pour s’enlever la pression et se donner plus de liberté.

 

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Combattre l’indifférence

Faut-il aimer les gens pour être comédienne ou auteure ?
Il faut aimer les regarder, avoir envie de les comprendre et surtout de percer leur mystère. Mon rapport au temps est complètement différent dans l’écriture, une journée peut durer 5 minutes, un sentiment assez vertigineux. Mon quatrième roman est bien présent dans ma tête mais je n’ai pas encore eu le temps de le commencer. Mais j’ai beaucoup de propositions au cinéma et au théâtre et je tiens à ne pas casser la dynamique. Même s’il est important de connaître des moments de jachère pour se nourrir de la vie. En tant qu’actrice, je fais des choix comme tout le monde mais le métier vous facilite l’existence puisque vous vivez plusieurs vies. J’ai été infirmière, avocate, juge, maîtresse d’école… Le temps d’un film, j’ai approché cette réalité. D’ailleurs, je mène l’enquête avant un tournage et me renseigne sur les sujets que j’aborde. Je rejoins alors un peu le métier de journaliste, les gens vous parlent volontiers de leur métier ou de leur expérience, de façon très profonde et intime. J’en reviens à votre question d’aimer les gens. L’humain a des côtés sombres et même horribles mais c’est sa multiplicité qui génère beauté et sens.

Vous êtes une femme engagée dans plusieurs associations et par rapport à certains sujets comme les droits humains. Une démarche somme toute naturelle ?
J’ai toujours le sentiment de ne pas en faire assez. Je ne suis pas seulement une actrice mais avant tout une citoyenne, je veux prendre position face à des faits condamnables. L’engagement est ancré en moi depuis mes 20 ans, je tiens cela de ma grand-mère qui s’occupait d’une dizaine d’associations. J’ai voulu mener des actions sur le long terme, en me focalisant surtout sur l’enfance. Je suis devenue la marraine de « Un Enfant par la main », par la suite auprès de « Pour un Sourire d’Enfant » découverte au Cambodge grâce à Bertrand Tavernier, et à présent je suis la marraine de « SOS Villages d’Enfants » qui œuvre notamment pour les enfants placés, un thème qui m’est cher et sur lequel j’ai réalisé un documentaire. Je milite également pour Le Secours Populaire et les chiffres sur la pauvreté en France sont terribles.

À l’évocation de votre nom, beaucoup de personnes parlent de douceur, de lumière, de joie, d’empathie. D’où vous vient cette force tenace que l’on sent en vous ? Est-ce une réaction à votre enfance blessée ?
Le théâtre m’a sauvée, même si ces termes peuvent sembler grandiloquents. Les mots des autres m’ont fourni une sorte de vie mode d’emploi. D’ailleurs je m’en amuse car j’ai tendance à consulter les auteurs comme une carte routière. C’est à chacun de construire son chemin et toutes les réponses ne se trouvent pas dans les citations. Mais de jouer sur scène, d’avoir un lieu où déposer les émotions qui m’encombraient, m’a donné énormément de force, encore aujourd’hui.

C’est quoi faire la fête selon vous ?
C’est être avec les gens que j’aime et ma famille, sans trop de monde. Mes amis m’appellent l’ermite ! Je n’aime pas les grandes fêtes pantagruéliques, je préfère penser un peu à la planète et ne pas gaspiller. Noël signifie avant tout le partage. Donner à une association me semble être un très bon cadeau de Noël. Faire la fête n’a rien d’indécent, il faut vivre ce beau moment ensemble mais en n’oubliant pas les autres.

La Guerres des Lulus de Yann Samuell, avec Isabelle Carré, Alex Lutz, François Damiens, Ahmed Sylla, Didier Bourdon… En salles le 18 janvier 2023.

Mots-clés:
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