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Jeanne Moreau : pendant 60 ans, elle s’est joué des géants du cinéma français

Jeanne Moreau au 58ème Festival de Cannes, le 16 mai 2005. | © BELGA/EPA/NIVIERE FRANCE OUT

Cinéma

Dès ses premiers films, elle a brisé les tabous. Mieux que ravissante, elle était troublante. De son vivant, elle était devenue une légende. Jeanne la Française a bouleversé l’ordre du monde cinématographique.

 

Jeanne, c’est une voix. Une voix rauque et grave qui semble sortie de lointains ailleurs. Jeanne, c’est aussi une bouche. Une bouche fiévreuse et frissonnante. À la lèvre inférieure tombante. Moue presque hautaine de femme volontaire, à mi-­chemin entre la vamp vénéneuse et la mante religieuse. Jeanne, c’est encore des paupières. Des paupières lourdes, ourlées et ombrées. D’un pas décidé, nez levé, yeux mi-clos et lèvres sèches, elle n’a cessé d’entrer dans une suite ininterrompue de chefs-d’œuvre. Actrice de toutes les époques, elle a réussi à n’être d’aucune et à gagner, par les voies de l’enfer ou du ciel, l’éternité de son vivant.

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Qu’elle soit mariée aux couleurs du deuil, Mata Hari, danseuse espionne, flambeuse de casino platinée dans La baie des Anges, Catherine II impératrice de Russie, sous-prieure de couvent dans Le dialogue des carmélites, elle est, depuis sept décennies, une créature mythique faisant les quatre cents coups et défiant les modes et le temps. Constamment coulée en des personnages dont personne n’a jamais su s’il fallait les adorer ou les haïr, elle a pu, avec cette allure inimitable et ce visage marqué, changer de registre, brouiller les pistes pour se classer dans la catégorie des monuments souverains. Au début, sa voie semble toute tracée entre les ruelles du vice et le boulevard du crime. Dotée d’un indéniable rayonnement sensuel, courtes mèches frisottées et anneaux d’or aux oreilles, elle commença sa carrière par une longue liste d’emplois de garces, interchangeables avec ceux d’Annie Girardot. Lorsque l’une n’était pas libre, l’autre était engagée à sa place. Les deux comédiennes, pareillement sociétaires à la Comédie-Française, se remplaçaient à la scène comme à l’écran. Jeanne commença ainsi, en vamp de première catégorie dans des films de second ordre. Après avoir effectué sa toute première apparition à l’écran en 1948 dans Dernier amour comme rivale d’Annabella, elle traversa, en poule tenant le haut du pavé, Pigalle-Saint-Germain-des-Prés, Meurtres ? et L’homme de ma vie, puis monta en grade. Dans Touchez pas au grisbi, maquillée à la tonkinoise et coiffée façon tapineuse de Pigalle, elle recevait une taloche aller-retour musclée de Jean Gabin.

« Je la trouvais pire que belle, dangereuse », Brigitte Bardot

Costumée mais dépoitraillée dans La reine Margot, elle fut celle qui ne se drapait pas dans des excès de vertu et faisait cavaler les hommes, ventre et langue à terre. Après dix ans de travail et une vingtaine de longs-métrages, elle accède avec Ascenseur pour l’échafaud à l’étage d’une qualité supérieure. Au son d’une musique de Miles Davis, son personnage d’égérie de série noire, déambulant devant les vitrines illuminées des grands magasins, semble la faire monter au ciel et atteindre le nirvana. Par sa manière d’empoigner les combinés téléphoniques ou d’allumer ses cigarettes américaines, d’arpenter une pièce en tous sens ou de donner des ordres, elle quittait, en un film, un seul, les emplois de petites pépettes acides pour ceux de femmes fatales attirant immanquablement les coups du sort et les rendez-vous du destin.

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La chance – mais était-ce vraiment elle ou sa romance avec Louis Malle ? – lui fit tourner, à la suite, Les amants, où, mondaine et Dijonnaise, elle consommait un adultère sans se consumer de honte et, fait rare dans sa carrière, riait à gorge déployée, et Les liaisons dangereuses 1960, où elle jouait les marquises machiavéliques. Avec ces trois rôles, elle se trouva marquée à tout jamais du sceau du tragique et de l’éternité. Sous la cornette de mère Marie de l’Incarnation, sous-­supérieure de couvent renonçant à monter à l’échafaud en pleine tourmente révolutionnaire, ou dans la robe à bretelles de La nuit, Jeanne ne donne pas, à l’écran, l’impression d’être là par hasard. Elle est toujours le fruit de la nécessité. Chaque homme, à un moment ou un autre de son existence, se doit de rencontrer le visage de sa destinée et de buter contre elle, semblent chuchoter tous ses films. De 1960 à 1970, Moreau est de tous les incontournables du cinéma français.

Jeanne Moreau en 1965 sur le tournage du film « Viva Maria » de Louis Malle, au Mexique. © EPA PHOTO AFP/FILES/AFP

Lancée dans le tourbillon de la vie, entre ce Jules et ce Jim qui l’aimaient tous deux autant qu’elle les aimait sans vouloir choisir, Jeanne la Française a bouleversé l’ordre du monde cinématographique. Du casino de Nice où elle lançait, entre deux envols de mèches blanches, ses plaques dorées sur le tapis vert, jusqu’au réduit de bonne d’où, femme de chambre, elle regardait vivre, comme dans un bocal, quelques spécimens de la bourgeoisie normande du début du siècle, elle habita, deux décennies durant, le centre privilégié et imaginaire des rencontres les plus fondamentales.

Jeanne Moreau choisit de mener sa vie plutôt que de laisser sa vie la mener

Banquette de cuir arrière de Rolls-Royce jaune où elle ­trompait son lord de mari avec son secrétaire en frac, poteau d’exécution d’espionne ondulante, pampa mexicaine où, petite femme de Paris, elle rivalisait en légèreté gracieuse avec Brigitte Bardot, lagune glacée de reflets vénitiens où elle noyait les illusions de celui qui n’était coupable que de trop l’aimer, elle occupa à l’écran mille hauts lieux. À l’issue de cette décennie prodigieuse, Jeanne tint une position indiscutable.

Elle est celle qu’on désire intellectuellement. Une femme de tête avec laquelle, d’emblée, les soupirants vont à l’essentiel et qu’il est impossible de séduire en multipliant les ronds de jambe. « Oui, c’est vrai », me racontait-elle souvent, assise dans ses canapés, parmi les odeurs des bougies à la menthe et à la pomme verte qu’elle faisait brûler sans relâche et qu’elle offrait aussi à ses proches, « j’ai été très bien servie au cinéma. J’ai habité de merveilleux personnages et la chance, le plaisir que j’ai eus de tourner avec des metteurs en scène exceptionnels m’ont fait comprendre que je touchais là à l’expression cinématographique idéale. Cela m’a donné envie de passer à la réalisation. Ce n’est nullement par lassitude ou par saturation que j’ai voulu mettre en scène et diriger ».

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Jeanne mit ainsi la dernière touche à son personnage de femme intelligente et calculatrice, ne s’abandonnant jamais à une passion qui ne fût réfléchie. Telle Célestine qui, dans Le journal d’une femme de chambre, ne répugnait point, à la suite d’une courte mais intense réflexion, à dénoncer aux gendarmes le garde-chasse qu’elle avait pourtant mis dans son lit, elle se place au premier rang des comédiennes raisonneuses. Moreau choisit de mener sa vie plutôt que de laisser sa vie la mener. Et sur cette même ligne de conduite se poursuit sa carrière. Devenue une héroïne majeure de télévision, souvent dirigée par Josée Dayan qui l’idolâtrait, Jeanne vivait dans un grand appartement à proximité de l’Etoile à Paris. Elle avait remisé toutes ses récompenses loin des regards, sur les étagères d’un placard à demi dérobé. Auréolée de son impressionnante légende, sa seule présence, un rien fatiguée, avec sa voix revenant de voyage au bout de la nuit, conférait une densité extraordinaire à chacune de ses apparitions. Jeanne s’est installée dans un personnage hors des normes et hors du temps. Chatte noire, surgie à la croisée des chemins, qui n’en finit pas de nous annoncer l’inévitable rencontre. Le destin. Jeanne Moreau est, aujourd’hui, entrée dans l’éternité vivante.

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