Paris Match Belgique

« 120 battements par minute » : Ce que le cinéma peut faire pour les morts (mais surtout pour les vivants)

Les "enterrements politiques" d'Act Up, ressuscité par Robin Campillo. | © 120 battements par minute

Cinéma et Docu

Éminement politique, le combat d’Act Up se raconte dans un film qui rend hommage aux morts d’hier et qui bouscule les vivants d’aujourd’hui.

 

« – Dis maman, je vais voir ce film demain et je voulais te demander, tu vois, pour être sûre d’avoir bien tout compris… Il est mort de quoi, tonton, à l’époque ?
– Tonton Eric ? Il est mort du Sida.
– Et… il était quoi ?
– Il était mannequin. Tu te rappelles de ses photos ?
– Non, mais je veux dire, il était homosexuel ?
– Oui. »

« On ne te l’a jamais caché », a-t-elle encore ajouté dans un sourire désinvolte, avec l’air qu’elle prend quand elle devine l’émotion. La disparition de « Tonton Eric » a eu lieu il y a près de vingt ans et finalement, après sa mort, la vie a repris le dessus. On n’avait pas vraiment expliqué aux enfants à l’époque ce que signifiaient ces quatre lettres, « s.i.d.a ». Le monde qu’il y avait derrière ce tout petit mot finalement facile à écrire pour une gamine. C’était déjà assez compliqué de lui faire comprendre pourquoi, quelques mois plus tard, on avait revu son beau visage aux pommettes saillantes dans la vitrine d’un opticien : la publicité gomme les histoires de trithérapie, de maladie, puis d’euthanasie. Et le temps aussi.

Mais c’est la magie du cinéma que de ranimer les morts. Dans 120 battements par minute, le tour est joué avec une crédibilité particulièrement percutante : ceux qui sont partis et ceux qui restent s’insurgent en direct, s’aiment, se transpercent, se meurent, se pleurent et une montagne d’autres verbes réfléchis qui traduisent une notion de communauté ; la « communauté Sida ». Et alors que les homosexuels en sont la chair à canon, certains s’improvisent fantassins d’une révolte – minoritaire. À travers plusieurs réunions immersives de l’association activiste Act Up Paris, on en découvre les rouages, comme un nouvel adhérent. Les actions coup de poing contre les laboratoires pharmaceutiques, les débats enflammés, les guéguerres et les amours internes, les fêtes libératrices. Du général au particulier, l’histoire d’Act Up, des séropos, des homos d’alors, de ceux qui les aimaient et de ceux qui s’en fichaient, est racontée par son réalisateur. Lui était là au début de ces années 90 meurtrières, il est l’une des « mémoires vives » d’un mouvement historique.

En 1982, quand il intègre les rangs d’Act Up, Robin Campillo n’ose pourtant pas imaginer un film comme 120 battements par minute. « Il y a cette peur, qui m’a paralysé pendant tout le début de l’épidémie ». En 1983, Paris Match dévoile pour la première fois en France le visage de la maladie : celui, boursouflé, d’un « sidaïque ». Le jeune réalisateur est alors, comme Nathan dans le film, terrorisé par les images et leur message : le sexe tue. Des années plus tard, il comprend que le préservatif « marche ». « Ça n’était pas du tout évident au début, et pour les gens comme moi, le préservatif a été une délivrance. C’était libérateur ». Quand il entre à Act Up, galvanisé par l’énergie de ce groupe qui contre-attaque, il ne pense presque plus au cinéma. Mais il est de sa propre confession un mauvais orateur, et se met alors en mode « enregistrement ». « J’étais occupé à regarder les gens », se souvient-il à l’issue de la projection de son film au cinéma Galeries. Ni entretiens ni recherches : 120 BPM n’est basé que sur ses souvenirs pudiques.

Pour moi, ceux qui étaient courageux, c’étaient les gens qui étaient face à la maladie. – Robin Campillo

Mais à l’heure où l’on crie partout fièrement que le nombre de personnes tombées face au sida a été divisé par deux depuis 2005 – selon l’Onusida -, que peut le film de Robin Campillo ? « Le sujet est un peu passé au second plan », reconnait Valentin Blaison, agent de terrain chez Ex-Æquo, une association bruxelloise de prévention axée sur la santé sexuelle des HSH – les hommes qui couchent avec des hommes. « Le film montre une période de la maladie importante, parce qu’elle est historique : c’est cette époque qui est à l’origine de tout un mouvement de revendications, dont le mariage pour tous est la continuité. Tout ce qu’on a obtenu comme droits, c’est grâce à ces années-là : tout ça vient du VIH », ajoute-t-il.

© Belga – Act Up Marseille.

La lutte des corps

« La grande affaire de ma vie, ça a été Act Up », fait écho le réalisateur, « le moment où les gens ont cessé d’être seuls, des gays qui meurent dans le silence et l’hypocrisie des familles. Un moment jubilatoire, mais qui en même temps se passait au pire moment de l’épidémie. Et c’est cet instant-là qui est aussi cinématographique : quand on s’est réinventés, qu’on a produit de la fiction avec nous-mêmes et qu’on a arrêté d’être juste des sujets de reportages à la télévision. On est devenus les acteurs de notre histoire ».

Lire aussi > Sébastien Ministru à Cyril Hanouna : « On n’est pas énervés ou susceptibles depuis hier. On est énervés depuis des années ! »

Tout le soin apporté aux échanges d’Act Up, la justesse de leurs contradictions, leurs échecs aussi, est un hommage filmé aussi pudique que furieusement beau. L’épidémie a créé un langage politique et sa traduction est forcément radicale. Inutile de rappeler que la maladie et sa menace sont alors complètement différentes d’aujourd’hui : « Les traitements qu’on a, le réalisateur ne les espérait même pas dans les années 90 », traduit Valentin Blaison. « Et c’est une épidémie qu’on aurait pu éliminer il y a des années si, comme on le voit dans le film, les laboratoires avaient mieux coopéré, que de l’argent avait été débloqué, qu’on n’avait pas été aussi hypocrites en criminalisant les toxicomanes alors qu’il aurait suffit de leur donner des seringues stériles, en donnant plus de droit à la communauté LGBT qui a eu plus de mal à accéder aux soins… On aurait pu mettre fin à l’épidémie beaucoup plus rapidement : les gouvernements ont du sang sur les mains ».

©120 battements par minute

De son côté, devant un parterre de spectateurs, dont de nombreux homosexuels et militants, Robin Campillo décrit : « Quand on commençait une action, on mimait la colère. Mais au fur et à mesure, la vraie colère revenait. Les incapables et les hypocrites qu’on avait en face de nous, je leur en voulais de m’obliger à être militant. J’avais l’impression que ces gens avaient tout fait pour qu’on soit en colère. Quand je rentre à Act Up, je suis furieux, parce que je me rends compte qu’on ne pouvait se tourner vers personne face à cette peur ».

L’enjeu du film, pour les morts, c’est la reconnaissance de la lutte qu’ils ont portée dans leur corps. Si le Sidaction l’a fait en partie à ses débuts, il reléguait pourtant « les pédés, les putes et les toxicos » en fin de soirée, tablant sur la menace du sang contaminé pour fédérer. « Construire politiquement, ça restait dans la rue, en investissant son corps », clame le réalisateur de 120 BPM. « Et quand la maladie attaque, le corps s’engage tout de suite ».

Lire aussi > Sofia Coppola : « Je ne veux pas faire un cinéma politique »

© Belga – Act Up Bruxelles.

« Les gays n’en auront jamais fini avec le Sida »

2017 et ses avancées aidant, le corps n’est plus aussi engagé. Sous traitement, la peur de la contamination disparaît. La maladie est devenue chronique : on n’atteint plus le stade du Sida en Belgique et en France. Et pourtant, « certaines revendications, on pourrait les ressortir aujourd’hui, mot pour mot », conscientise Robin Campillo. Le VIH, lui est bel et bien toujours là. Selon Valentin Blaison, « Le nombre de contaminations chez les jeunes ne diminue pas : il augmente, même ». Aux vivants, Robin Campillo voulait rappeler qu’un certain nombre de sujets qui restent cruciaux dans la lutte contre le sida sont restés « au dégré zéro de la réflexion ». « Si les gens font autant de bruit sur ce film-là, c’est parce qu’il y a une impression d’impuissance politique, l’impression qu’il ne se passe plus rien ». Et en la matière, la Belgique accuse même un certain retard par rapport à la France : si le « prev’  – un traitement préventif que les personnes séronégatives peuvent prendre pour se protéger du VIH – est remboursé depuis juin, on n’en vend pas encore de génériques. Ici toujours, « impossible » de se faire dépister gratuitement, assure le militant d’Ex-Æquo. « Je trouve ça assez choquant, alors qu’en France, ça existe dans toutes les villes. On est certains que ça détourne actuellement certaines personnes des soins », explique Valentin Blaison.

Lire aussi : Sida : efficacité d’un médicament préventif même en cas de prise moins fréquente

© « 120 battements par minute » – Les réunions d’Act Up, liant politique du film.

Et le combat ne s’arrête pas à la maladie : « L’adoption, ce n’est pas gagné, la PMA non plus », déplore Valentin Blaison. « Il y a d’autres combats qui existent encore, même s’ils ne touchent pas à l’intégrité physique des personnes, à leur santé ». Et Robin Campillo de rappeler que, hommes, femmes ou autres, homos, hétéros, « il ne faut pas rêver, il ne se passera rien si on n’incarne pas les luttes ». Pour ceux qui sont morts, et tous ceux qui restent.

CIM Internet