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Avec son film « Detroit », Kathryn Bigelow tutoie les démons de l’Amérique

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La réalisatrice a décroché l'Oscar du meilleur film en 2010. Elle est la première femme à avoir obtenu cette récompense. | © EPA/STR

Cinéma

La réalisatrice américaine s’attaque à une page sombre de l’histoire des États-Unis dans son nouveau long-métrage : les émeutes de Détroit en 1967. 

Oscar du meilleur réalisateur en 2010 pour  Démineurs  et première femme à avoir reçu cette récompense, Kathryn Bigelow filme comme une guerrière. Quoi de plus naturel pour ce pur produit des années 1960 qui a grandi pendant la guerre du Vietnam… Peintre avant d’être cinéaste, inspirée par l’art conceptuel, elle a été dans les années 1970 l’élève de Rauschenberg et de Richard Serra. « Être une artiste à cette époque était très politique », commente-t-elle. De la peinture qu’elle décrit comme un art très solitaire, elle glisse vers la mise en scène qui, selon elle, en atteignant un public plus large, donne la possibilité de faire évoluer les gens. « Tout le monde est capable d’apprécier les Nénuphars de Monet, mais je ne suis pas sûre qu’une peinture de Malevitch, un carré blanc sur une toile blanche, ait le même impact ».

Réalisatrice provocatrice

Souvent décrite comme une provocatrice par Hollywood, Bigelow enfonce le clou en nous plongeant dans la ville de Détroit en état de siège. S’appuyant sur des faits réels, elle dénonce les abus de pouvoir de la police et son impunité. « Je suis choquée que l’injustice raciale soit toujours d’actualité. Martin Luther King disait : “Une émeute est le langage de ceux qui ne sont pas écoutés.” Comment imaginer qu’en 2017 on puisse être en colère au point de brûler sa propre maison ! Faire ce film était un défi politique et moral. C’est ma responsabilité en tant qu’artiste de dénoncer ce qui se passe. Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, je ne vois autour de moi que colère, frustration et déception. Si le but de l’art est de distraire pour provoquer le changement, on en a besoin plus que jamais en Amérique ».

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Un cinéma « journalistique »

Se tournant vers un cinéma plus journalistique, elle dénonce film après film ce qu’elle juge essentiel, de l’intolérance qui ronge son pays au réchauffement climatique en passant par le braconnage des éléphants. Ses maîtres s’appellent Jean-Luc Godard, Robert Bresson et Jean-Pierre Melville, dont elle se passe L’armée des ombres en boucle. « Aucun metteur en scène aujourd’hui ne leur arrive à la cheville. Ce que j’aime en France, c’est que les gens prennent le cinéma très au sérieux  ».

Drôle d’époque

Elle est évidemment la première à applaudir Stevie Wonder et Pharrell Williams qui mettent un genou à terre en signe de protestation quand retentit l’hymne américain, mais doute cependant de l’impact réel que ce geste peut avoir. « Nous vivons une époque très dangereuse. En tant que cinéaste, je peux sensibiliser les gens, mais ce n’est pas suffisant. Rester à ne rien faire est impensable  ».

Nous vivons une époque très dangereuse. Rester à ne rien faire est impensable

Quant à la place des femmes dans le cinéma, elle reste sceptique. « Hollywood est très provincial. Les mentalités résistent au changement. Ça a très bien fonctionné comme ça pendant des années, pourquoi est-ce que ça changerait ? Les studios sont en grande majorité dirigés par des hommes. Tout n’est qu‘une question de pouvoir et ceux qui sont en place ont bien trop peur de le perdre !  »

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