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Sara Forestier et le poids des mots

M est son premier film. | © François Berthier/Paris Match

Cinéma

Si elle s’est récemment faite remarquer pour avoir refusé d’être maquillée, l’actrice Sara Forestier sort surtout un film : M, son premier en tant que réalisatrice.

Dans « M », son premier long-métrage, elle incarne une jeune femme qui bute sur les mots et tombe sur l’amour. Sur le sujet, Sara Forestier se montre intarissable. Dirigeant la séance photo comme elle l’entend, imposant ses règles du jeu et ses révoltes. Sois belle et tais-toi, très peu pour elle ! Rencontre.

Paris Match. Cela fait des années que l’on vous entend parler de votre envie de réaliser ce film. Adèle Exarchopoulos devait même en incarner l’héroïne. Que s’est-il passé ?
Sara Forestier. L’écriture m’a pris huit ans. Je voulais parler d’amour mais pas de manière niaise, filmer des sensations que j’avais connues dans mes premières histoires. Parler aussi de cette peur de l’abandon qu’on ressent peut-être tous à l’intérieur de soi. Et de toutes ces petites névroses qu’on a du mal à lâcher. Il fallait de la maturité pour écrire pleinement sur le sujet.

L’histoire vous a été inspirée par votre premier amour, dont vous avez découvert après votre rupture qu’il ne savait pas lire…
Ce n’était pas le premier, mais ça a été une histoire importante que j’ai vécue jeune. Au départ, je pensais que je voulais parler de cet homme. En lisant le pitch du film, on pourrait d’ailleurs croire que c’est le récit d’une passion entre un illettré et une bègue mais, en réalité, c’est beaucoup plus intime que ça. Et plus universel aussi. C’est presque un prétexte pour parler de mes empêchements intérieurs. Ce qui m’a empêchée de réussir mes histoires d’amour jusqu’à présent.

C’est une psychanalyse ?
Non. Mais c’est intime. Et c’est en passant par là qu’on peut vraiment toucher les gens.

D’où viennent ces failles et ces empêchements  ?
J’ai été diagnostiquée surdouée à l’école primaire et j’ai toujours ressenti un décalage avec les autres. Petite, on a voulu me faire sauter une classe, j’étais première dans toutes les matières, très mature pour mon âge, j’ai commencé à travailler très jeune, à 13 ans… Je suis allée de moi-même vers ce monde d’adultes mais j’ai toujours souffert d’un décalage avec les autres. Et le jour où j’ai compris que ce n’était qu’un décalage de rythme, ça s’est calmé.

« Je revendique mon animalité. On est dans une telle société de consommation que même la parole s’est vidée de son sens.

La parole et le langage vous ont permis de vous émanciper ?
C’est vrai que le thème du langage et de l’apprentissage est prédominant dans mes films, et pas seulement dans L’esquive, de Kechiche, ou dans Primaire… Pourtant, je n’ai jamais manqué de mots. Mais ce n’est pas grâce à eux que j’ai vécu les choses les plus fortes de ma vie. Je m’en suis même beaucoup méfiée. Ils peuvent nous déconnecter de notre animalité alors que je passe mon temps à essayer de me reconnecter à elle. Aujourd’hui, on est dans une telle société de consommation que même la parole s’est vidée de son sens. On a besoin de silence pour que les vrais mots émergent. Quand j’ai joué France Gall dans “Gainsbourg (vie héroïque)”, j’ai revu pas mal de vieilles émissions télé : eh bien, il y avait la place pour les silences, pour la faille ! Du coup, on assistait à de vrais moments de magie et des choses se passaient.

Vous pensez qu’on est déterminé par son milieu social ?
On analyse trop la société par le cérébral et trop peu par la partie émotionnelle. Moi, ce sont mes expériences intimes qui m’ont façonnée. Pourquoi aurait-on besoin de me situer par rapport à mon milieu d’origine ? Chez moi, nous étions ni pauvres ni riches. On était juste ce qu’il fallait.

 

Retrouvez notre entretien avec Sara Forestier dans Paris Match n°3574, en vente jeudi dans tous les kiosques.

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