Paris Match Belgique

Amélie Van Elmbt ou quand la mère raconte un « Drôle de père »

Photo de l'affiche du film Drôle de père. | © Les films du fleuve

Cinéma

Dans Drôle de père, la réalisatrice belge Amélie Van Elmbt dévoile à l’écran la personnalité généreuse de Lina, sa fille avec le cinéaste Jacques Doillon. L’occasion de revenir sur ses plus belles rencontres de cinéma : ses mentors au masculin et au féminin.

 

C’est terriblement compliqué et simple à la fois : Antoine revient une demie-décennie plus tard pour une mise au point censée salvatrice avec son ex-amour. À la place, il trouve une maman à deux doigts de l’implosion et de rater son vol, et une petite fille de cinq ans, Elsa. La mère confie dans la folie de la situation cette fillette tant aimée à son père absent – juste pour cinq minutes, le temps que la baby-sitter retardataire n’arrive. Sauf que ce moment hors du temps durera trois jours. Un long week-end de la ville aux campagnes, pour renouer avec l’art magique de l’enfance et avec ses sentiments.

Drôle de père est le second long-métrage d’Amélie Van Elmbt. Pour elle aussi, cinq ans plus tard, la vie a changé du tout au tout. Séparée du cinéaste Jacques Doillon, il n’en reste pas moins leur fille, qu’elle porte ici à l’écran dans un rôle tendre et brut. Tout en douceur et légèreté, l’artiste et mère l’emmène sur les chemins du cinéma : une jolie route pleine de poésie, protégée des méchants par des acteurs touchants – dont Thomas Blanchard est probablement la révélation la plus éclatante.

Si Lina Doillon est au moins aussi sensible que sa mère, il le faut. Plusieurs fois rudoyée dans son travail pour ses relations personnelles, Amélie Van Elmbt s’est elle aussi bien entourée pour parer au feu des critiques. Cette fois-ci, les frères Dardenne et Martin Scorsese himself sont de la partie. Et « quand quelqu’un comme Scorses vous appelle et vous dit ‘C’est magnifique’, tout à coup, vous êtes apaisé », souffle la réalisatrice. Rencontre avec celle qui a fait des grands du cinéma des alliés pour grandir, tout en continuant à mettre les petites choses – les plus belles – au centre de son cinéma.


Paris Match Belgique : Après La tête la première, qu’est-ce qui a donné l’impulsion à Drôle de père ?

J’élevais ma fille et ça me demandait beaucoup de temps. Je n’arrivais plus à mettre autant d’énergie dans mon travail. J’ai donc voulu faire un film qui reliait mon désir de cinéma et celui de maman que j’avais d’élever ma fille. Au début, je voulais que ça reste quelque chose de libre que je faisais moi-même, quotidiennement, avec une petite équipe – comme La tête la première, en fait. Une manière de pratiquer mon métier au quotidien, plutôt que de tout arrêter durant cette période d’écriture où l’on est très seul. C’est difficile, ce temps de financement : on fait un film tous les quatre ou cinq ans quand on a de la chance, et pendant ce temps-là, on ne pratique pas ou très peu. Pourtant, c’est comme cela qu’on apprend.

Finalement, j’avais décidé d’une date de tournage en été. Mais le comédien principal nous a lâché, et j’ai décidé de remettre tout ça à plus tard. Puis on m’a dit, « Pourquoi tu ne l’enverrais pas aux ‘Frères’, ce scénario ? » Pourquoi pas en faire un vrai film de cinéma ? Et tout est venu de là : d’un concours de circonstances, face au fait que je n’ai pas pu le faire comme je le voulais.

Vous êtes passée de l’auto-production à une collaboration avec la maison de production des frères Dardenne. Qu’est-ce que ça a changé dans votre approche ?

Les frères ont aimé le projet, et je me suis alors dit qu’il était peut-être temps pour moi d’arrêter de faire des films « à part », en dehors du système. Je sentais que j’étais trop atypique, à l’écart et qu’il fallait que je rentre dans le système de production belge, que je m’y fasse ma place. Les frères Dardenne, ce n’est pas n’importe qui : ils ont une aura très forte. C’est génial et à la fois, ça peut être très écrasant : on n’est pas les frères Dardenne, mais on a leur nom. Ce n’est pas toujours simple de trouver sa place, mais je les ai ausi choisis parce qu’ils travaillent en famille.

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Jacques Doillon, Martin Scorsese, les frères Dardenne… Estimez-vous qu’on ait absolument besoin de mentors dans le cinéma ?

Je crois très fort à la transmission, notamment celle des anciens. Quand on commence dans la vie, on ne sait rien. On apprend par ses propres expériences, mais aussi par ce que les autres nous donnent, par leur générosité, leur histoire, leur récit de vie. Jacques m’a ouvert à plein de choses… et moi à d’autres choses qu’il avait peut-être perdues : j’avais ma jeunesse, mon enthousiasme, plein d’envies et d’autres références. C’est donc un échange. Scorsese, les Dardenne, eux, ont été très discrets : ils n’ont pas tenté de m’influencer, ils m’ont laissée très libre. Finalement, c’était plus du parrainnage. Mais Jacques, on peut dire que c’était mon mentor. Il m’a fait découvrir des choses auxquelles je n’avais jamais eu accès, comme la littérature.

©Virginie Van Elmbt

Y a-t-il aussi des femmes qui ont porté votre cinéma ?

Bien sûr, il y en a plein ! C’est un hasard si ici, ce ne sont que des hommes. En littérature, j’ai énormément de mentors : Siri Hustvedt, la femme de Paul Auster dont les livres sont comme des bibles pour moi, Virginia Woolf, Louise Bourgeois, Nancy Huston, Joan Didion… Ces femmes m’aident à me construire, m’accompagnent tout le temps dans mon travail. Elles m’aident à réfléchir, à penser. Mais je n’ai pas eu de grandes rencontres avec des femmes dans ma carrière, simplement peut-être parce qu’il y a plus d’hommes qui font du cinéma… C’est quand même important de le dire, même s’il y a énormément de mes contemporaines que j’aime beaucoup : Andrea Arnold, Kathryn Bigelow, Léa Mysius…

J’ai des références, mais sur ma route, le hasard de la vie a fait que je n’en ai pas rencontrées. Jamais je n’ai demandé à rencontrer des gens. Toutes mes rencontres ont eu lieu par hasard, à des moments très fort de ma vie, émotionnels. Quand j’ai rencontré Jacques, je perdais ma mère. À l’époque, partir travailler avec lui en France, ça m’a aidée à sortir de tout un environnement très pénible.

Et comment a eu lieu cette rencontre avec Martin Scorsese ?

Je l’ai rencontré pour la première fois au festival de New York, où j’avais gagné le prix de la mise en scène et donc l’opportunité de passer une soirée avec lui et d’autres gens du milieu du cinéma. Je lui ai remis le DVD de mon film et quelques mois plus tard, il m’a écrit pour me dire qu’il aimait beaucoup mon film. J’ai mis du temps à y croire : je pensais que c’était juste de la politesse, je n’arrivais pas à croire qu’il puisse s’intéresser à moi, je trouvais ça surréaliste. J’ai fini par lui écrire, on s’est vus, et il m’a dit que pour le prochain projet que je voulais faire à New York, il m’aiderait.

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Puis il y eu ce projet avec ma fille, qui était en production. À l’époque, je pensais encore qu’il allait se faire tout seul. Mais on n’a pas eu tous les financements qu’on espérait et on s’est retrouvés avant le tournage avec moins d’argent que ce dont on avait besoin. J’ai alors proposé à Luc [Dardenne, ndlr] d’écrire à Scorsese et de lui demander de nous aider. On n’avait aucune autre solution, c’était ça ou rien. Et il nous a prouvé son soutien. Je ne sais pas comment on aurait fait sans ça.

©DR – Amélie et Lina, sa fille et actrice du film.

En parlant du tournage, comment cela se passe-t-il de tourner avec une petite fille, et qui plus est la sienne ?

C’était spécial, il fallait bien la préparer. J’ai travaillé avec une amie ortho-pédagogue qui aide les enfants à se mettre au travail à travers le jeu. On a utilisé cette méthode pour que Lina ne ressente pas l’apprentissage du film comme quelque chose de lourd. Puis, je ne voulais pas qu’elle dise des mots qui ne lui ressemblent pas, être dans un fantasme de son enfance. Comme elle ne sait pas lire, elle a dessiné chaque scène elle-même en proposant des dialogues. Au moment du tournage, il lui restait toujours une forme de liberté qui a été très belle pour le film. Dans mon cinéma, je ne veux pas être dans la maîtrise de tout, tout le temps. Dans la vie, c’est pareil, sinon on perd l’essence du hasard et on n’est plus attentif aux petits miracles. Sinon, il n’y a plus d’Art.

À l’écran, quelle émotion entre Elsa (Lina Doillon) et Antoine (Thomas Blanchard) vouliez-vous le plus retranscrire ?

L’amour. L’amour, et dire qu’il n’est jamais trop tard pour créer du lien. C’est possible, et il faut juste être soi-même, se laisser aller. Il faut prendre le temps d’être à l’autre : en une heure, on n’a pas le temps de retrouver quelqu’un. Il faut retrouver ce temps et c’est un film qui parle beaucoup de ça.

 

Drôle de père est actuellement dans les salles belges.

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