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« 12 jours » : Raymond Depardon questionne la folie

En 1982, Raymond Depardon avait signé « San Clemente », une immersion dans une institution psychiatrique de Venise. Et En 1988, « Urgences », à l’Hôtel Dieu de Paris. © Hélène Pambrun / Paris Match

Cinéma

Dans 12 jours, le documentariste a planté sa caméra face à des patients qui plaident leur santé mentale face au juge.

« Vous me diriez de partir dans cinq minutes pour Bamako, je n’aurais pas peur. Les grands reporters de Time et de Life partent à deux, ils ont un fixeur, un chauffeur. Moi, je suis tout seul. Je dis toujours qu’au-dessus de deux, c’est la foule. » Qu’est-ce qui fait encore courir l’infatigable photographe et documentariste après plus de cinquante ans de carrière ? « C’est une drogue, le voyage, ça me remet en question, justifie le photographe de 75 ans. Je pars environ un tiers de l’année, et je trouve que je suis un peu moins bête quand je tourne quelque part. »

Un an après Les habitants, son dernier road-trip tourné en camping-car sur les routes hexagonales, Depardon est le héros d’une rétrospective à la Fondation Henri Cartier-Bresson. Le dernier chapitre, intitulé L’enfermement, fait étrangement écho à son nouveau film 12 jours, éprouvant champ-contrechamp qui donne la parole à des patients en psychiatrie internés sans leur consentement… « Je voulais faire un nouveau film sur la psychiatrie car, depuis 2013, une nouvelle loi oblige les patients français hospitalisés sous contrainte à rencontrer avant douze jours un juge des libertés. J’ai eu envie de filmer son application. »

Il a beau chercher, pourtant, se souvenir de ses images faites en 1979 dans l’asile d’Arezzo, à Naples, ou à Turin, celui qui signait il y a cinq ans la photo officielle du président Hollande ne sait pas d’où lui vient cette obsession de l’enfermement : « C’est assez curieux parce que j’ai eu une enfance heureuse dans une ferme. Mais, même si je n’ai pas eu affaire à la prison, c’est quelque chose qui m’a toujours obsédé. Je me souviens, un jour, à Trieste ; une porte s’est refermée, et je me suis retrouvé enfermé avec 200, 300 malades chroniques, des gens pour qui on ne pouvait plus rien faire. Plus tard, Franco Basaglia [directeur de l’hôpital psychiatrique de Trieste] m’a dit : “Fais des photos parce que sinon, un jour, on ne nous croira pas !” Et en effet, on s’aperçoit que, même si sur le moment on ne veut pas de vous à un endroit, les images deviennent avec le temps un témoignage, une preuve. »

On pose sa caméra à la marge de la société et on obtient une photographie incroyablement juste de cette société. Des violences au travail, dans la rue, des gens qui veulent se suicider, des viols, des drames familiaux.

Pour 12 jours, Depardon a posé pendant deux mois sa caméra témoin à l’hôpital Le Vinatier de Lyon, sondant avec sa femme et fidèle productrice, Claudine Nougaret, les patients qui souhaitaient ou non être filmés et repoussant toute tentation de voyeurisme. « On a filmé 72 personnes et on en a gardé une dizaine. Contrairement à “10e chambre. Instants d’audiences”, où elles disaient toutes “Je suis innocent”, là, ils disaient tous : “Je veux sortir.” Sauf une… Ça me semble assez représentatif de ce qui se passe au quotidien. On pose sa caméra à la marge de la société et on obtient une photographie incroyablement juste de cette société. Des violences au travail, dans la rue, des gens qui veulent se suicider, des viols, des drames familiaux, … Là, le mot kalachnikov est quand même prononcé par l’un des malades… » Et de rappeler, comme un gage de la mission qu’il s’est fixée depuis ses débuts, une phrase de Camus à René Char : « Il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelle que soit la difficulté de l’entreprise, je voudrais ne jamais être infidèle ni à l’une ni aux autres. »

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