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François Troukens, le réalisateur et auteur fait d’ombres et de lumière

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François Troukens a sorti quasi-simultanément une BD, un film et un livre s’inspirant fortement de son passé d’ex-braqueur. Portrait d’un homme de talent et de paradoxes.

François Troukens débarque dans le hall de l’hôtel Witcher’s où nous avons rendez-vous. Le regard bleu, la barbe de trois jours, le réalisateur est à quelques heures de laisser définitivement  son premier film Tueurs dans les mains du public.

Après avoir été sélectionné à la Mostra de Venise, après des avant-premières très bien accueillies, il n’a pas trop de souci à se faire. Le film est réellement réussi avec un casting belge de haut vol. L’histoire de Tueurs a les tueries du Brabant comme toile de fond mais c’est surtout un polar qui plonge dans les méandres de la manipulation, du grand banditisme, des ripoux et des flics qui cherchent la vérité. A leurs grands risques et périls.

François Troukens en est à sa première expérience de réalisateur et son passé de braqueur lui a clairement servi comme source d’inspiration. Il ne s’en cache pas. Ni dans le film, qui reste une fiction, ni dans son livre  Armé de résilience qui lui par contre est autobiographique.

Les questions de François Troukens

Si parfois les questions sur son passé l’agacent, « vous ne poseriez pas cette question à Matthias Schoenaerts », il utilise pourtant son passé comme arme narrative principale. De son passé d’ombres et à l’ombre, il en a gardé certainement certains aspects silencieux. Parce que, l’explique-t-il, il n’était pas utile de mouiller d’autres personnes ou de trahir certains secrets.  Et pourtant, cet homme fait de paradoxes est volubile dès qu’on le lance sur les sujets comme les tueries du Brabant. En sait-il plus qu’il n’y parait ? Ses rencontres passées avec les grandes figures du grand banditisme belge lui ont-ils permises  d’avoir des informations qu’il distille par sous-entendus dans le film ?  « Non, je pose simplement des questions. Tout est certainement dans le dossier mais aucune piste n’aboutit. Il y a un génie machiavélique qui a réussi à brouiller les choses. Vous savez, il suffit parfois de changer une pièce dans une arme pour changer le cours d’une histoire. Avec « Tueurs, plus que des tueries, je voulais aborder la manière dont on peut fabriquer un ennemi public. Mais aussi de montrer comment, aujourd’hui, on utilise la terreur pour entraver nos libertés et faire passer des lois qui permettent de tout contrôler ».

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C’est qu’être privé de liberté, François Troukens connaît. Des braquages à la caméra, l’homme a beaucoup cotoyé la case « prison » quand il n’était pas en cavale aux quatre coins du monde. De ces années de gangster, l’homme ne renie rien. Ni le mal psychologique fait aux victimes, ni la blessure par balle à ce policier devenu aujourd’hui presqu’un ami, ni les faits qu’il reconnait et pour lesquels il a payé. Rangé des flingues et des coups fumants, l’homme aime rappeler, dans son livre ou en interview, qu’il n’a heureusement jamais tué personne. Et on le sent sincèrement soulagé de ce fait.

Une carrière gérée comme un braquage

Ce qui fascine chez François Troukens, c’est que rien n’a jamais été le fruit du hasard. À part peut-être sa carrière à la télévision belge sur RTL-TVI pour l’émission Un crime parfait. Il gère sa nouvelle carrière comme il explique avoir géré ses braquages : avec minutie et rigueur. L’écriture l’a toujours accompagnée. Son livre, ce licencié en lettres l’a commencé en prison même si « l’écriture scénaristique pour le film et la BD m’ont permis d’affiner et de revoir certains passages dont le style n’était pas approprié », explique-t-il.

Demain, il voudrait qu’on parle de lui comme d’un réalisateur et non comme d’un « ancien gangster ». C’est peut-être pour cela qu’il livre en bloc une BD Forban, très réussie, son film Tueurs et son livre Armé de résilience. Pour en finir une bonne fois avec son passé ? « La BD devait sortir plus tôt mais en effet, je voulais que le film et le livre sortent en même temps car je savais qu’on allait surtout me questionner sur mon passé ».  Se livrer ainsi n’a pas été facile pour ses proches. Son couple n’a pas résisté à sa dernière incarcération pour avoir été en contact avec JoeyStarr alors qu’il lui était interdit de cotoyer d’anciens détenus. Interdiction levée aujourd’hui qui lui permettra peut-être de faire appel au sulfureux rappeur français dans le futur.

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Tout ce déballage sur son passé attire naturellement toute la lumière sur la personne plutôt que sur le réalisateur. Il ne pouvait en être autrement par les choix posés en sortant trois produits aussi proches de son « ancien fond de commerce ». On le sent parfois limite excédé par cette situation quand on lui en parle. Et on ne peut que lui souhaiter de prochains projets loin des thèmes du banditisme. Car l’homme a un vrai talent. D’auteur, de scénariste et de réalisateur. Si le livre est brut de décoffrage et livre les vérités d’un homme au passé hors norme, la BD et le film sont de petits bijoux d’écriture. Pour Forban, il est brillant aidé par Alain Bardet au dessin. L’histoire se lit comme un roman. Et se finit sur une note d’espoir pour la réinsertion des détenus. Une note d’espoir que François Troukens entretient via son ASBL Chrysalibre qui fournit des bouquins aux prisonniers. Il en parle d’ailleurs avec beaucoup de passion et on le sent investi dans ce combat.

Avec Tueurs, il livre, en duo avec Jean-François Hensgens, un polar dense et noir. Voire violent même s’il conteste le terme. Avec peu d’espoir et beaucoup de densité. Il est également bien servi par un casting de haut vol avec Bouli Lanners, pour qui le rôle de flic fut écrit sur mesure, Olivier Gourmet ou l’excellente Lubna Azabal.

Demain, François Troukens  ne veut plus être l’ex-braqueur qui avait la gueule de Paul Newman. Il va sortir son premier roman, il vient de signer avec un éditeur, réaliser de nouveaux films qui lui ressembleront, « j’ai déjà refusé plusieurs projets qui ne me parlaient pas » et scénariser. Mais avant, il fera encore une émission sur RTL-TVI pour revenir une dernière fois sur son passé. Portrait d’un homme de talent et de paradoxes, disions-nous.

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