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"Strip-Tease" : le juge est une sacrée bonne femme

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Dans Ni juge ni soumise, long-métrage dans la lignée de l'émission "Strip-Tease », c'est toute l'humanité que l'on croise dans un petit bureau du Palais de justice. Rencontre avec sa juge d'instruction la plus fascinante, à l'occasion de la sortie du documentaire.

 

"Je peux difficilement faire accepter à un détenu que son juge étant une star, il restera en détention un peu plus longtemps. Je crois qu'il ne comprendrait pas », lâche Anne Gruwez en s'installant dans le fauteuil dodu d'un hôtel bruxellois. Elle est comme on l'imaginait : à l'aise partout, ses grands yeux vous scrutant et le visage blinquant sous le feu de ses boucles d'oreilles. Prévenu compréhensif ou pas, elle a quitté un instant son bureau avec vue sur le Palais de justice pour revenir sur trois ans de tournage devant la caméra de Jean Libon et Yves Hinant - les dossiers seront rattrapés ce week-end. Car les deux réalisateurs qui ont fait les belles heures de "Strip-Tease », s'apprêtent à rallumer la flamme culte de l'émission avec un long-métrage, cette fois, Ni juge ni soumise. Dans le rôle principal de cette épopée bruxello-judiciaire, Anne Gruwez, juge d'instruction depuis 25 ans et source d'étonnement sans fin.

"Il n'y a pas deux vérités, en tout cas en ce qui me concerne », commence-t-elle, alors qu'il lui faut expliquer une fois encore comment les deux effeuilleurs du petit écran en sont venus à s'intéresser à elle. En 2002, Yves Hinant et Jean Libon reçoivent l'autorisation de filmer une enquête judiciaire, en même temps que s'ouvre à eux la porte d'un monde méconnu et aux rebondissements rocambolesques. Les ampoules tristes des tribunaux, les personnages sur la brêche, les vérités qui fusent comme des mensonges, tant elles sont extraordinaires, c'est tout eux. C'est tout "Strip-Tease ». Surtout quand Anne Gruwez se voit confier "une enquête magnifique : celle où l'on se trompe d'abord de suspect », se souvient-elle. "C'était le tout bon polar du réel, si ce n'est qu'une dame y a laissé sa vie. Enfin, elle était déjà morte au départ. Je vois encore la scène ».

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Le second "Strip-Tease" avec Anne Gruwez, à l'époque sur la RTBF.

Mais la juge d'instruction est bien trop occupée à potasser ses dossiers, à interroger et à traquer. Elle n'a pas le temps de se préoccuper de la caméra braquée sur elle, "et c'est comme ça qu'ils sont entrés dans ma vie ». À retrouver ses tirades sincèrement flamboyantes, son regard d'acier et sa spontanéité inaltérable, on sait qu'Yves Hinant et Jean Libon pensent alors avoir ferré le bon poisson. "Ils m'ont dit 'On peut toujours essayer, un petit coup d'œil, ça n'engage à rien !' Sauf que moi, quand je rentre dans un magasin, j'achète ! Alors le petit coup d'œil, tu parles... ça a duré trois ans. Ils ont mis le pied dans la porte, puis ils ont poussé un peu ».

La vérité toute nue

Quinze ans après leur première rencontre, Ni juge ni soumise tient sa promesse : suivre le quotidien d'une juge d'instruction singulière, aussi tendre que sûre d'elle, refusant de serrer "la main des malfrats », mais leur distribuant des bonbons à la sortie de son bureau. Le documentaire est aussi fidèle à ce que l'on aime - et ce que certains abhorent - dans "Strip-Tease » : une vérité toute crue, sans commentaires, forcément aussi dérangeante que ce récit imperturbable d'infanticide et drôle que cette dominatrice pratiquant le BDSM et prête à partager ses petits tours avec la juge. Plus encore, il nous offre ce portrait grandeur nature d'un véritable personnage belge, à qui l'on aurait bien envie de consacrer une marionnette au petit théâtre de Toone. À travers Ni juge ni soumise, Anne Gruwez est sauvegardée au patrimoine immatériel de la télévision, et qu'il est bon d'avoir eu la chance de croiser, derrière son écran, cette "bonne femme » sans fards.

Au moins, cette vie n'est pas lisse comme un yaourt dans un petit pot.

Car sa vie, pour la juge d'instruction, n'a rien de surréaliste, contrairement à l'adjectif consacré de "Strip-Tease ». "Quand je vais à un souper entre copains, si je raconte une histoire, elle est toujours plus passionnante, parce que c'est un fait divers et que les gens adorent ça. Je résume toutes les passions de la vie humaine, ça ne peut qu'amuser les gens, les faire vibrer », décrypte-t-elle. "Mais la réalité, c'est que 50% de ces gens sont susceptibles d'arriver devant moi. Personnellement, je trouve que je côtoie la vraie vie : c'est l'ordinaire ».

Les fantômes de Bruxelles

Ce qui n'empêche de trembler devant ces existences en gris, semble-t-il coincées entre les braquages de petits vieux au distributeur, les violences conjugales et les meurtres enterrés de prostituées - la grande enquête qui traverse le documentaire, aux cotés d'autres tranches de vies judiciaires. "Comme une mauvaise herbe, on tente de leur arracher quelque chose. Forcément, ça fait un peu mal : mais c'est un mal pour faire du bien », explique Anne Gruwez à propos de ses auditions. Mais la juge d'instruction n'a pas peur, jamais. "Le premier qui a peur est mort », confie-t-elle comme à ses stagiaires de la Cour de justice. Elle a bien peur des fantômes, "comme tout le monde », mais certainement pas des gens bien vivants. Parfois, ils la font même rire, "évidemment ! C'est notre chair, notre sang : c'est nous autres ! »

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©Le bureau/Artémis productions

Au-delà des vies, la juge traverse Bruxelles en un peu plus d'une heure. Sur la place passager d'un véhicule de police, elle pointe un bâtiment, rappelle au policier à ses côtés l'affaire qui l'a un jour habité. Elle vit la capitale à travers ses délits et ses crimes, à travers son métier - envahissant. Et quand elle conduit sa petite2 CV bleue ciel, c'est toujours le nez sur le volant : "Bruxelles n'est jamais ennuyeuse », réprimande-t-elle à quiconque lui dira le contraire. Ou alors, c'est qu'on n'a jamais pénétré l'un de ses hôtels délabrés, recouverts de fientes de pigeons, mais tapissés d'histoire, ou cette maison néo-gothique à l'arrière du palais, "bourrée d'azulejos ». "Quand ça arrive, je ne résiste pas : s'il y a une porte ouverte, j'entre. Même si c'est illégal ». D'ailleurs, "Ce n'est pas de l'illégalité, c'est de la curiosité », ajoute-t-elle avec malice.

 

Le documentaire Ni juge ni soumise sortira dans les salles belges le 21 février 2018.

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