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Et si Facebook était un État ?

Le documentaire « Facebookistan » de Jakob Gottschau sera projeté lors du Festival Millenium, ce samedi 1er avril à 15h30 au cinéma Galeries. | © Flickr : Christopher

Dans son documentaire « Facebookistan », le réalisateur Jakob Gottschau montre le géant américain sous son vrai visage. Allure cool et moderne aux valeurs prônant la liberté d’expression et la démocratie : Facebook est loin d’être aussi transparent qu’il ne le prétend.

Rendez-vous incontournable du documentaire, le Festival Millenium revient à Bruxelles pour sa neuvième édition. Pour l’occasion, l’événement propose un focus sur le World Wide Web : jungle virtuelle, espace de tous les possibles où se mêlent autant de libertés que de dérives.

Peut-on seulement se souvenir de tout ce que nous publions, partageons, aimons sur les réseaux sociaux ? Pouvons-nous imaginer où se trouvent aujourd’hui toutes ces données, même celles que nous pensons avoir supprimé ? C’est la question que s’est posée Max Schrems. En 2011, ce jeune Autrichien demande à Facebook une copie de toutes les données que l’entreprise détient sur lui. Il reçoit alors un CD-Rom contenant plus de 1 200 pages, référençant ses publications, ses messages privés ou encore ses demandes d’amis : soit trois ans d’activité sur le site. Quand il découvre que les données qu’il pensait avoir supprimé son toujours stockées chez Facebook, c’est une véritable guerre qui s’annonce entre lui et les géants du web. Max Schrems deviendra une figure de combat pour la protection des données personnelles sur le web.

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À partir du témoignage de Max Schrems, le documentaire « Facebookistan » dévoile petit à petit les facettes obscures de l’entreprise de Marc Zuckerberg. Comme tout État, Facebook – qui serait d’ailleurs le plus peuplé au monde – possède ses règles et ses principes. Parmi eux : le respect de la vie privée et la liberté d’expression. Quelles sont ces lois ? Qui sont leurs dirigeants et que se passerait-il si on les enfreignait ? En tentant de répondre à ces questions, Jakob Gottschau pénètre dans l’esprit de Facebook : sa politique de censure, les moyens mis en place pour contrôler sa nation, la liberté d’expression accordée à son peuple. Un État d’apparence moderne et démocratique au régime davantage autocratique et inégalitaire. Rencontre avec son réalisateur, Jakob Gottschau.

Pourquoi avoir voulu faire un film sur Facebook ?

En fait, j’ai été pris par surprise. Entre 2011 et 2013, j’ai réalisé plusieurs séries sur l’usage des réseaux sociaux dans des pays en développement comme la Chine, l’Égypte ou le Cambodge. L’idée était de montrer combien Facebook – et les réseaux sociaux en général – était un outil très pratique et démocratique pour ces populations qui pouvaient enfin s’exprimer sur le web. Au départ, j’étais donc très enthousiaste par rapport au sujet. Puis je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de cas de censure. J’ai donc commencé à investiguer pour savoir comment était gérée la politique de censure sur Facebook, par qui était-elle mise en oeuvre, etc. Finalement, j’ai été confronté à mon propre enthousiasme. Je pensais que les réseaux sociaux étaient fantastiques alors que pas tant que ça.

Certes, c’est un outil fantastique mais qui devient peu à peu un outil de surveillance.

Pourquoi « Facebookistan » ?

À la base, c’est un concept inventé par l’auteur Rebecca Mackinnon qui, dans son livre Consent of the Networked, décrit la censure sur internet et la façon dont les entreprises comme Facebook gèrent des responsabilités qui sont normalement gérées par des gouvernements. En faisant mon film, je me suis rendu compte que j’étais face à deux issues : comment un État protège-t-il ses citoyens et comment sécurise-t-il leur vie privée et leur liberté d’expression. Si Facebook était un État, comment ferait-il donc pour gérer ce genre de questions fondamentales ? La terminologie « stan » fait évidemment référence à certains pays gouvernés par des institutions qui violent encore les droits fondamentaux et qui sont loin d’être démocratiques.

Sous quel régime vit-on au Facebookistan ?

Probablement sous un régime où la liberté d’expression est très limitée. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on est face à une dictature mais plutôt à une sorte d’autocratie ou des gens sont contrôlés par des lois qu’ils ne peuvent pas contester. Un régime où les puissants privent certaines personnes – et de manière assez aléatoire – de leur liberté d’expression. Aujourd’hui, sur Facebook, si l’on vous censure votre compte ou un contenu que vous publiez, vous ne pouvez rien dire ni faire contre ça. C’est comme ça et pas autrement. Si on ne suit pas les règles correctement, on est directement éjecté.

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on est face à une dictature mais plutôt à une sorte d’autocratie ou des gens sont contrôlés par des lois qu’ils ne peuvent pas contester.

Qui sont ceux qui font appliquer les lois ?

Rebecca Mackinnon surnommait Marc Zuckerberg comme « le sultan du Facebookistan ». Il y a aussi sa vice présidente, Sheryl Sandberg. Mais pour gérer les questions de protection de vie privée et de liberté d’expression, ils engagent une équipe de personnes, réparties aux quatre coins du monde – payées modestement pour évaluer toutes les images et les contenus publiés à travers le monde et vérifier si elles sont appropriées ou non. Lorsqu’on rencontre ceux qui sont en charge de cette censure, on se rend vite compte que la politique de Facebook est gérée de façon très arbitraire. Certains contenus ou profils sont censurés (comme ceux des drag queens ou de certains partis politiques jugés radicaux) et d’autres pas, tout ceci selon un règlement très inégalitaire.

Affiche du documentaire « Facebookistan », de Jakob Gottschau, sorti le 29 octobre 2015.

Faudrait-il boycotter Facebook ?

Non, moi-même j’ai Facebook mais je fais très attention à ce que je publie ou ce que je partage. Je ne « like » que les photos ou les posts personnels de mes proches car je ne veux pas que le célèbre « You Are What You Like » (traduction : « Vous êtes ce que vous likez » s’applique pour moi. En fonction de vos likes, Facebook sait si vous êtes quelqu’un d’introverti ou de plutôt ouvert d’esprit, si vous êtes libéral ou plutôt conservateur. On a même pas idée de tout ce qu’ils peuvent savoir sur nous. Le simple fait de le savoir implique d’être un minimum prudent.

Comme je l’ai dit, la raison pour laquelle j’ai commencé à m’intéresser aux réseaux sociaux, c’est justement parce qu’ils offrent une palette infinie d’outils fantastiques. Ce moyen de communication est devenu central et indispensable et il ne disparaîtra jamais. Ce que j’espère en revanche, c’est qu’il émerge d’autres réseaux sociaux qui puissent casser le monopole actuel. Facebook collecte tellement d’informations sur tant de personnes qu »il peut aujourd’hui fabriquer des profils spécifiques par rapport à à nos centres d’intérêts, nos humeurs, nos comportements, etc. Pour s’en servir ensuite à des fins publicitaires, voire les transmettre à des agences de renseignement. Elle possède un total contrôle sur toutes ces données. Je trouve que ce n’est pas sain qu’il faut qu’on laisse émerger d’autres plateformes qui garantissent la sécurité des données personnelles et qui, si l’on souhaite supprimer tel ou tel contenu, puissent le faire véritablement. Nous devons à tout prix protéger notre vie privée.

Le documentaire « Facebookistan » sera projeté lors du Festival Millenium, ce samedi 1er avril à 15h30 au cinéma Galeries.

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