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Noël à la page : la sélection de bouquins de la rédaction

© Flickr @Caitee Smith

Littérature

En manque d’idée cadeaux ? À quelques jours de Noël, Paris Match vous propose sa sélection de livres à offrir ou à s’offrir. Bonne lecture sous le sapin, au coin du feu !


Plaidoyer pour Pirotte, le poète maudit, d’Emmanuel Rimbert

Diplomate français, en poste à Bruxelles jusqu’il y a peu, Emmanuel Rimbert est aussi un homme de plume. Cette fois, c’est au service de la mémoire de Jean-Claude Pirotte qu’il la met. Il dresse le portrait juste du poète belge disparu.

Pirotte est un auteur majuscule des lettres belges, doublement récompensé en 2012.

Pirotte. Jean-Claude Pirotte. Ce nom dit peu, voire rien du tout, lorsqu’on l’évoque généralement autour de soi. Nul n’est poète en son pays. Moins encore le Namurois qui a mené une vie d’errance et de cavales qui l’ont longtemps éloigné de sa patrie où son vagabondage a pris fin, en 2014, l’année de sa disparition à l’âge de 75 ans. Pirotte est pourtant un auteur majuscule des lettres belges, doublement récompensé en 2012 par le Grand prix de poésie de l’Académie française et par le Goncourt de la poésie. Mais cet avocat de formation, orfèvre de la prose, féru de Chardonne, Nimier, Dhôtel, était aussi un adepte de la profession de foi de Jacques Lacarrière dans La Sourate dernière, lorsque celui-ci clame son « Refus des gloires enviées. Des itinéraires préparés. Des chemins publics ».

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Pirotte a donc voué sa vie à la fuite. Malgré lui tout d’abord, en raison d’une enfance passée en famille d’accueil aux Pays-Bas. Volontairement ensuite, lors de son premier exil en France, à la suite d’une condamnation tombée en 1975, pour avoir favorisé la tentative d’évasion d’un de ses clients, ce qu’il a toujours nié. D’autres ermitages suivront, à Angoulême, dans le jura et ailleurs, entrecoupés d’allers-retours en Wallonie. Tout ce temps, il vadrouille, vit de petits métiers, chiffonnier, brocanteur, écume les bars, chronique pour la RTBF et France Culture, écrit, peint. C’est tout cela que relate très justement Emmanuel Rimbert, diplomate du Quai d’Orsay, en poste à Bruxelles jusqu’à l’été dernier, mais également homme de plume. Son portrait poétique dit la vérité d’un homme et la beauté de son œuvre qu’il s’efforce avec succès de ne pas réduire à la caricature de l’ivrogne génial et torturé, comme on l’a trop souvent fait pour Antoine Blondin.

Un livre à lire comme une invitation au « pays du hasard », à la rencontre de l’auteur merveilleux de La légende des petits matins.

Pirotte. Le pays du hasard, Emmanuel Rimbert, éd. Pierre Guillaume De Roux, 165 pages, 19 €.

Le jour d’avant, de Sorj Chalandon

Michel Flavent, le frère cadet de Joseph, « Jojo », a enfoui dans un box de garage parisien les souvenirs douloureux liés à la tragédie qui, le 27 décembre 1974, a tué quarante-deux gueules noires, dont son aîné, au fond de la fosse Saint-Amé de Liévin-Lens. Dans ce sous-sol transformé en mausolée, Michel entasse les vestiges qui ont accompagné sa jeunesse à l’ombre des terrils et des chassis à molettes. Au milieu de tout ça : le fantôme de son frère, inscrit au martyrologe de la mine. Sa vie de routier ayant fui les houillères bascule au décès de sa femme. Cette disparition rouvre en lui des plaies jamais cicatrisées : la mort accidentelle de son frère et le sucide de son père. Une colère ancienne emplit alors le vide éprouvé par Michel qui la dirige contre l’ancien « chef porion » de « Jojo ». Quarante ans plus tard, il se met en tête de se venger. S’en suit un suspens palpitant, un récit âpre et profond, Germinal revisité.
Le Jour d’avant, de Sorj Chalandon, éd. Grasset, 326 pages, 20,90 €.

Ils vont tuer Robert Kennedy de Marc Dugain

Tueurs solitaires ou conspirations d’État ? Depuis les années 1960, les thèses s’affrontent au sujet de l’assassinat, à quatre années d’intervalle, des deux enfants rois de la dynastie Kennedy. Le narrateur, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Vancouver, est partisan de la thèse du complot visant à éliminer Jack et Robert Kennedy. Une conjuration à laquelle seraient reliées selon lui la mort successive de ses deux parents. Marc Dugain déroule le fil d’une double trame passionnante : l’enquête sur l’étrange disparition du couple et le destin funeste des Kennedy, singulièrement Robert, héros tragique. Un grand roman mélancolique sur l’époque, la fin de l’innocence et la perte des illusions, avec l’idée de complot permanent pour ressort narratif.Ils vont tuer Robert Kennedy, de Marc Dugain, éd. Gallimard, 398 pages, 22,50 €.

Une très légère oscillation, de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson dévoile son journal intime, une manière pour lui de « lutter contre le désordre » et de « contenir les hoquets de l’existence ». Il y raconte ses trois dernières années, marquées par sa convalescence après la grave chute qui l’a condamné pour un temps à l’immobilité, lui l’amoureux du mouvement. Mais remis sur pieds, il oscille à nouveau entre les toits de Notre-Dame et les immensités russes, entre les calanques de Cassis et le kurdistan irakien. Entre deux voyages, l’actualité la plus diverse lui offre le prétexte à nourrir des pensées qu’il dispense à la façon de Jules Renard ou qu’il fragmente au travers d’aphorismes qui sont autant de traits saillants. Son crédo : ne rien attendre du lendemain, s’émerveiller des petits moments arrachés à la vanité et désirer l’ailleurs.Une très légère oscillation, de Sylvain Tesson, éd. des Equateurs, 223 pages, 19 €.

Les rapports humains, de Denis Robert

Comment faire d’une panne d’écriture le moteur d’un nouveau livre ? La réponse dans le dernier ouvrage de Denis Robert, « roman » atypique dans sa forme, déroutant, captivant, dont les phrases courtes en disent long sur notre époque.

Faisons-lui grâce du refrain sur son parcours de journaliste d’investigation, ancien de Libé passé à l’écriture et révélateur de l’« affaire Clearstream », méga « leak » avant l’heure. Denis Robert, c’est d’abord un écrivain. Sans doute est-ce là d’ailleurs la plume qu’il mettrait le plus volontiers à son chapeau, s’il devait n’en choisir qu’une. Écrivain prolifique, auquel on doit déjà une série de romans forts et d’essais décapants, il signe cette fois un ovni littéraire avec Les Rapports humains. Celles et ceux pour qui les paragraphes, les chapitres et les narrations linéaires sont une boussole nécessaire, apprêtez-vous à être déroutés en pénétrant dans ce territoire inconnu. Le « roman » brouille les pistes, d’une part parce qu’il se présente sous une forme fragmentée, quasi sur le mode du SMS, la qualité de l’écriture en plus ; d’autre part, parce que le narrateur et l’auteur se confondent sans qu’il s’agisse cependant d’une véritable autobiographie. Malgré tout, le double fictionnel de Denis Robert emprunte beaucoup à sa réalité.

Un livre déconcertant, mais tellement prenant et intelligent.

Passé le premier sentiment d’inconfort, on se laisse assez vite embarquer par cette succession d’évocations, de réflexions, de sentences, de phrases définitives, tantôt longues, tantôt brèves, qui mêlent la profondeur et la drôlerie, la justesse et l’ironie. L’auteur, ou son sosie de papier, ne parvient pas à écrire le roman que lui réclame son éditeur, trop accaparé par la vie et les rapports humains compliqués. Il livre alors à ses lecteurs ses emportements, ses lâchetés, ses doutes, ses angoisses, ses joies et ses passions. Il est question du métier de journaliste tyrannisé par l’immédiateté et la logique mortifère de l’info en continu, de lahaute finance prédatrice et inarrêtable, de la robotisation en marche et de l’avènement de l’intelligence artificielle qui menacent d’envoyer le genre humain à la casse, comme dans la contre-utopie d’Isaac Asimov. Mais aussi d’amitié, d’amour et de transmission. Un livre déconcertant, mais tellement prenant et intelligent qu’on ne le lâche plus une fois qu’on l’a entamé.

Les Rapports humains, de Denis Robert, éd. Julliard, 278 pages, 19 €.

Millénium 5, de David Lagercrantz

La saga se poursuit et Lisbeth Salander s’impose toujours plus comme le personnage phare de la série à succès créée par Stieg Larsson, reprise depuis deux numéros par David Lagercrantz. Si les autres personnages de « Millénium » sont toujours là, singulièrement son premier héros, le journaliste Mikael Blomkvist, c’est sa complice rebelle et déjantée qui tient désormais le premier rôle. Toujours hantée par son passé violent dont elle continue à traquer les fantômes, on la retrouve plongée au coeur d’une nouvelle intrigue ébouriffante, la mettant aux prises avec d’obscures officines gouvernementales impliquées dans des recherches génétiques secrètes auxquelles elle a été associée dans l’enfance sans le savoir. Le récit efficace d’un auteur qui fait le boulot.Millénium 5, de David Lagercrantz, éd. Actes Sud, 399 pages, 23 €.

La Veuve noire, de Daniel Silva

Gabriel Allon, le maître espion du Mossad, doit faire face à la menace terrible que fait peser sur le monde et sur Israël le terroriste Saladin, énigmatique stratège de Daech. Pour tenter d’empêcher ce dernier de répandre le sang à l’occasion d’une série d’attentats en préparation, Allon décide d’infiltrer son organisation pour remonter jusqu’à lui et le démasquer. Afin d’y parvenir, il recrute Natalia, une jeune médecin juive, urgentiste dans un hôpital de Jérusalem. Elle devra tenir le rôle d’une Française d’origine palestinienne désireuse d’intégrer les rangs de Daech pour mourir en martyre. Parviendra-t-elle à se transformer en Leila ? Daniel Silva signe un roman d’espionnage ultraréaliste et très documenté, en même temps qu’une déconstruction saisissante des rouages de la machine de mort qu’est Daech.La Veuve noire, de Daniel Silva, éd. Harper Collins, 530 pages, 19,90 €.

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