Paris Match Belgique

2017 à la page : la sélection de bouquins de la rédaction

(photo d'illustration) | © Flickr @https://thoroughlyreviewed.com

Littérature

Surface de réparation, Une histoire des loups, Un élément perturbateur… Voici la sélection littéraire de notre journaliste Emmanuelle Jowa.

 

Allez Allez, de Marka et Marc Hellinckx

L’équipée débridée d’un band bruxellois culte offre une tranche succulente de Plat Pays dans les eighties.

Marka Punk’s not dead ! – © Stéphane Risack

Trente-cinq ans après, le band culte des années 80, aux accents délicieusement funk et footballistico-galvanisants, est de retour. L’été dernier, Allez Allez faisait les Francofolies de Spa et le Brussels Summer Festival. De nouvelles dates s’ajoutent aujourd’hui, dont un concert le 3 février prochain à Het Depot, à Louvain. Le récit de l’aventure initiale que livre Marka est vintage comme une bière en backstage, entre deux riffs de guitare et deux blagues potaches. Les évocations sont dignes d’une BD ou d’une comédie sociale à l’anglaise. Finement préfacé par Bernard Dobbeleer, chef éditorial de Pure FM, l’ovni narre, avec une verve vraie de vraie, les seize mois effervescents du groupe pop belge qui fit florès en Angleterre, joua même, entre deux traversées de banlieues industrielles et des pauses bucoliques peuplées de moutons, à l’Hacienda de Manchester.

Le récit est vintage comme une bière en backstage, entre deux riffs de guitare et deux blagues potaches.

La formation d’origine, c’est Serge Van Laeken, alias Marka, à la basse, les géniaux Kris Debusscher, et Nico Fransolet, futurs Snuls, à la guitare, et, au chant, l’éminemment britannique Sarah Osbourne, marylinesque, after-punkisante et belle à damner un saint. Entre 1981 et 1983, le groupe sort deux albums (African Queen et Promises), passe par Werchter et l’Angleterre. Il y aura ce feu d’artifice à l’été 1982. Ils font les grands festivals, « Seaside ou Inside, Torhout-Werchter, tout y passait ». Sarah craque pour le chanteur de Heaven 17, qu’elle épousera. C’est la fin de la phase de lancement. Brève mais tenace. Un cursus trépidant émaillé de gags adolescents.
On retrouve dans l’ouvrage une brochette de lieux belgo-belges et labellisés eighties : le Mirano, ersatz de Studio 54 version brusseleir, l’Hovercraft qui traverse La Manche, les boutiques de fringues comme Coco, près de la Grand-Place. Il y a ce tournage de clip pour le morceau African Queen : « Sarah chantait debout sur une barque construite par Roland, au fond des grottes de Han… » Ou ce passage dans Chansons à la carte, l’émission anti-punk par excellence et où Sarah, encore elle, avait « tapé dans l’œil d’Adamo ».

Allez Allez, de Marka et Marc Hellinckx, éd. Lamiroy, 140 pages. 15 €.

Fief, de David Lopez

Jonas est un boxeur amateur qui aurait pu faire un carton dans la vie mais il lui manque l’envie. L’envie d’avoir envie, l’énergie d’en découdre. Il vit seul avec son père, chômeur et amateur d’herbe, dans une zone grise, entre banlieue post-urbaine et bourgade profonde, entre goudron et verdure où les garçons traînent leurs baskets et leurs gants de boxe. Il y a le spleen, le shit, les scènes sur le ring, les filles, les galères du jour. Le passage à l’âge adulte sur une terre morne. Un royaume intermédiaire où le langage, ce parler puissant qui est le fief de la bande, fait office de ciment, façonne une poésie. L’ondoiement sur du plat, le relief ex nihilo. David Lopez, dont c’est le premier roman, écrit comme un rappeur. D’une traite apparente. Un parler brut, hypercréatif, drôlement redondant, simplement haletant.

Fief, de David lopez, éd. Seuil, 256 pages, 17,50 €.

Surface de réparation, d’Olivier El Khoury

La surface de réparation correspond, pour les ignares du ballon rond, à la zone située devant les buts. Toute faute commise dans cette zone entraîne donc un penalty. Bruges et ses étendards footballistiques, le bleu et le noir en toile de fond et une phrase de Michel Preudhomme en exergue : le foot est un des fils conducteurs du Namurois Olivier El Khoury dans son récit de vie d’un anti-héros basané, loser proclamé. Obsédé par le sport d’équipe donc, et le sexe, il lance des parallèles inspirés, raconte ses déconvenues amoureuses ou son rapport au paternel, raide dingue du FC Bruges. L’ensemble est bien ficelé, corsé, sans respiration. « La défaite, dit-il, c’est de l’entraînement au fond ».

Surface de réparation, de Olivier El Khoury,, éd. Noir sur Blanc, 160 pages, 14 €

Que faire !, d’Erik Rydberg

Journaliste, publiciste, Erik Rydberg a sévi à La Dernière Heure, La Cité, La Wallonie et Le Matin. Il a dirigé le Gresea (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative). Dans Que faire !, référence clin d’œil à Lénine, il propose une « réflexion collective ». Son pamphlet sémillant ébauche une synthèse orientée de notre temps. Il faut selon Rydberg « décrypter la novlangue », « remettre en cause la pensée unique », en peser les fondamentaux, comme Orwell, Allais ou l’économiste John Maynard Keynes l’ont préconisé. Il faut scruter l’horizon, “Nord-Sud, Centre-Périphérie, Est-Ouest”, local versus global. Voir loin mais rester ici, groupé. Et puis oublier d’oublier. Lâcher « l’âge de la Frime et de l’Amnésie », pour citer Simon Leys. Récupérer la mémoire dure, « se réapproprier la lecture ». Maudits soient donc, assène l’auteur, Google et affiliés, qui « exploitent notre patrimoine intellectuel », et « internetisation » de la planète, nouvel opium du peuple.

Que faire ! (contre l’ordre régnant), de Erik Rydberg. Couleur Livres et Gresea, 80 pages, 10 €.

La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez

“Le médecin orgueilleux a disséqué, torturé, brûlé des enfants. Le fils de bonne famille a envoyé 400 000 hommes à la chambre à gaz en sifflotant. Longtemps il a cru s’en sortir aisément, lui, “l’avorton de boue et de feu”, qui s’était pris pour un demi-dieu (…)”.
La Disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez, journaliste au Point et lauréat du Renaudot, raconte l’histoire du bourreau d’Auschwitz réfugié en Argentine. Guez a enquêté 3 ans, a recueilli des témoignages inédits pour approcher au plus près le généticien de l’enfer, passionné par la gémellité ou les yeux bleus. Issu de la bourgeoisie industrielle bavaroise, “l’omnipotent” sifflait des mesures de La Tosca en triant les déportés sur la rampe d’Auschwitz. Il est mort en touriste en 1979 sur une plage du Brésil où il avait ses habitudes. Pour raconter ce “roman vrai de la cavale d’après-guerre”, Guez plonge dans la “psyché des coupables”. Il aborde par le menu l’abominable banalité du mal.

La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, éd. Grasset, 240 pages, 18,50 €.

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Pitou et autres récits, de Henri de Meeûs

Le premier récit, Pitou, zoome sur un ancien comptable fraîchement retraité. Grincheux, maniaque, raciste, royalement misanthrope, gaillardement misogyne, étranglé dans des conventions étriquées, beiges comme ses pantalons à pli. Il vit dans sa villa à Coxyde, suit un protocole sans faille tout en pestant quotidiennement sur les dérives de ses contemporains qui souillent les dunes ou moulent leurs derrières gavés de pizzas dans des jeans odieux. Un jour, il est contacté par un neveu, Pitou, coiffeur au chômage, tout juste congédié par la maison Roger à Bruxelles. Celui-ci, dans la mouise, s’installe chez l’oncle qui découvre, non sans émotion, que Pitou s’habille en femme. Le comptable a, de son côté, un passé chargé. Quand Pitou échappe à un tir de carabine, le récit s’emballe. Avec une débauche de détails pointus, de Meeüs nous plonge dans une narration aux accents truculents et surprend au détour d’une phrase par un réalisme crasse. Follement addictif.

On songe à Agatha Christie et à cet art de désosser les tableaux humains.

Auteur de « Pour Montherlant » et d’un site à grand succès consacré à l’écrivain français (www.montherlant.be), le Belge Henri de Meeûs donne à la nouvelle toute sa force même si « Pitou et autres récits » aurait pu se déployer facilement en quelques romans. Le sens du détail naturaliste, a minutieuse description de chaque plan, un humour tragi-comique, terriblement britannique et aux degrés multiples en font un bijou à facettes. « La littérature et les chiens furent mes seuls goûts durables » dit l’auteur en exergue sur son site. On songe en le lisant à quelques Anglo-Saxons, dont le désopilant Stephen Leacock.

Juriste et criminaliste, spécialiste de Montherlant, Henri de Meeûs livre un recueil de récits à la noirceur savoureuse. – © Ed. Marque belge

Politologue et humoriste canadien, biographe de Dickens et de Mark Twain, il a développé à ses heures le thème aliénant de la visite. On songe aussi à Agatha Christie et à cet art de désosser les tableaux humains. Démence, mariages nocifs, pédophilie, militaires grotesques et empesés, aristocratie figée, épouses castratrices, doubles vies rêvées… En bon criminologue, Henri de Meeûs livre de petites morts sordides et familières pimentées d’une bonne dose de politiquement incorrect, de phobie sociale aux accents kafkaïens, d’une crainte de l’intrusion, et d’une fascination ambiguë pour l’enfermement.

Pitou et autres récits, de Henri de Meeûs, éd. Marque belge, 638 pages, 25 €.

Une histoire des loups, de Emily Fridlund

Minnesota, ses douze mille lacs. Madeline, adolescente, vit dans une cabane rudimentaire chez ses parents, un couple de hippies sur le retour, au passé sectaire et aux liens diffus. C’est le Midwest, l’Amérique des campagnes, avec ses vécus bourrus. Chaque matin, dans l’été éreintant ou l’hiver glacé, elle fait des kilomètres à pied pour se rendre à l’école. Madeline est animale, végétale, elle colle à cette nature qui l’a formatée. Son Histoire des loups, c’est celle qu’elle présente en exposé à l’école.

Emily Fridlund. – © Nick Admussenr pour éd. Gallmeister

C’est aussi celle d’un désastre programmé. Elle rencontre une femme qui vient s’installer, avec son époux, scientifique, de l’autre côté du lac. L’atmosphère est liquide. Avec des images poétiques comme des eaux-fortes, Emily Fridlund, professeur à Cornell, raconte les moiteurs inquiétantes d’une adolescence saccagée dans l’Amérique profonde. Et l’implacable contagion de la manipulation.

Une histoire des loups, de Emily Fridlund, éd. Gallmeister, 297 pages, 22,40 €.

Un élément perturbateur, d’Olivier Chantraine

Olivier Chantraine a l’expérience des multinationales. Il a fait valser son métier pour tenir avec sa moitié une épicerie bio dans le Luberon. Dans Un élément perturbateur, il brosse les coulisses d’une grosse boîte, mordille la culture de l’entreprise et le rapport au pouvoir. Son anti-héros, Serge Horowitz, loser revendiqué, hypocondriaque, frappé de mutisme aux moments clés et maître dans l’art de faire capoter les projets, est pistonné par son frère, ministre aux accents vaguement macroniens. Chaque jour il cultive le flou sur ses horaires et s’évade aux vécés. Une blessure d’enfance, un scandale d’État, le rythme cocasse des journées au bureau : les éléments qui auraient pu sembler surfaits s’enchaînent allègrement sur un mode gondolant.

Un élément perturbateur, d’Olivier Chantraine, éd. Gallimard. 288 pages, 20 €.

Le Presbytère, d’Ariane Monnier

À l’aube des années 70, un couple de notables s’installe dans un ancien presbytère. Le père, médecin, impose aux siens un traitement particulier. Musique, morale, saynètes. Les déchirements, les fractures s’ébauchent progressivement, comme un cliché qu’on révèle. L’auteur, anthropologue, a le goût du fait divers haché menu. Elle a observé le monde judiciaire à la loupe et traité dans un autre livre de la reconstitution dans les procès d’assises. Le thème ici n’est pas neuf a priori – l’enfermement, le repli d’un clan dans un retour aux sources sacrificiel – mais la construction de l’effarant huis-clos est une dentelle.

Le Presbytère, d’Ariane Monnier, éd. Lattès, 272 pages, 17 €.

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