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Sébastien Ministru livre son premier roman : "Apprendre à lire"

Sébastien Ministru l'auteur d'apprendre à lire

Sébastien Ministru l'auteur d'apprendre à lire

Littérature

Dans son premier roman Apprendre à lire, Sébastien Ministru livre un récit d’initiation filiale, le rapprochement entre un fils, cadre homo, et son père, sarde, au machisme d’un autre siècle. Le paternel, analphabète trouvera par le biais de la lecture par un tiers, escort boy, une ouverture sur ce monde lettré qui est aussi celui du fils sacré. Un roman qui se lit d’une traite, une écriture fine, de l’émotion et le sens du détail à l’italienne.

Antoine est directeur de presse, il forme un couple repus et cosy avec Alex, artiste peintre. Avec le temps, le duo est devenu fraternel, platonique. Antoine assouvit ses pulsions auprès de prostitués avec lesquels, la plupart du temps il n’échange rein d’autre que du sexe brut. Tandis que le groupe de presse pour lequel il travaille impose des restructurations, Alex, autoproclamé « fainéant de l’ambition », vit un autre combat, celui d’un rapprochement avec son père - sarde, méditerranéen en diable, au machisme d’un autre âge. Un homme de 80 ans, brut de décoffrage avec lequel les relations n’ont pas été idylliques.

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À près de 60 ans, à l’âge où on replonge dans son enfance, Antoine évoque l’événement qui a bouleversé la sphère familiale. La mort de sa mère, au palpitant fragile, opérée deux fois à cœur ouvert. Elle a agonisé devant le jeune homme, fils unique. Il n’a pu la sauver, a assisté impuissant au naufrage. Elle s’est « noyée » dans un lit trempé, ce lit berceau de l’enfance bénie et qui allait devenir « le caveau de d’un bonheur perdu ».
Le paternel devient le seul lien familial d’Antoine. Ce père bourru, brouillon, qui vit en caleçon ou survêtement flottant dans une cuisine couverte d’une pellicule de graisse recuite. Un homme âpre, porté sur le sexe faible qui s’inquiète du physique de la femme d’ouvrage qu’Antoine lui dégote. Il y a aussi, cerise sur la ricotta, la compréhension sourde de ce père quant aux choix affectifs de son fils, cette homosexualité « entrée par effraction » dans son monde binaire où l’absence de la mère a fait des ravages muets.

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Un océan de larmes sèches sépare les deux hommes aux mêmes gueules. Jusqu’à cette faille qui devient l’îlot : le père d’Antoine lui fait comprendre par petites touches improbables – la récitation imposée de prospectus publicitaires - qu’il aimerait que son fils lui apprenne à lire. Commence alors un récit d’initiation. Du père vers le fils - pénétrer enfin l’univers des lettrés et, dans la foulée, celui de son fils dont le métier le laisse circonspect. Et du fils vers le père - comprendre que le paternel a été privé de scolarité, empêché de rejoindre la cour d’école encerclée de figuiers. Ce monde magique des gamins en tablier noir qui apprenaient l’alphabet est devenu intouchable. Il a dû passer son chemin, les observer de loin pour aller, dans la terreur et le froid, garder les moutons dans la montagne du pays. Comme dans « Padre padrone », des frères Taviani. Une école buissonnière qui ne badine pas avec les enfants, qui broie les tempéraments.
Antoine tente le pari de l’apprentissage, s’improvise initiateur, se lance dans les leçons d’alphabétisation. Et puis délègue. Les cours de grandes et petites lettres seront prodigués au père fouettard par un éphèbe qui rêve de devenir instituteur et qu’Antoine a rencontré au détour d’une passe.

Apprendre à Lire Sébastien Ministru
Sébastien Ministru en séance de dédicaces. - © Éditions Grasset

Dans son premier roman Apprendre à lire, Sébastien Ministru dont on aime le style pur, l’humour et la sensibilité offre un tableau raffiné, avec ce sens du détail suprêmement italien sur la confrontation de deux univers d’un même sang, de deux âges qui se flairent et s’apprivoisent sans avoir l’air d’y toucher.Apprendre à lire, de Sébastien Ministru. Ed. Grasset, 157 pages, 17 euros.

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