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Au-delà de l'héritage "Strip-tease", un livre à la poursuite de l'homme à la soucoupe

La couverture du livre. | © Marchialy

Littérature

Le livre Mauvais plan sur la comète revient sur les aventures méconnues de l'« homme à la soucoupe » de "Strip-tease », 25 ans après l'émission.

"Je ne sais pas si ça fait du bien d'écrire ça », lâche Jean-Charles Chapuzet après avoir réfléchi quelques secondes à la question, entouré des rayons de la librairie bruxelloise Tulitu. Fier d'être l'auteur de l'enquête la plus complète à ce jour sur Jean-Claude Ladrat, il l'est, indéniablement. Coucher dans ce livre à la couverture bleue nuit la vie du héros de "La soucoupe et le perroquet », émission culte de "Strip-tease », ne lui aura pris qu'un été, mais sa poursuite est l'histoire d'une vie. Mais le récit de Mauvais plan sur la comète, celui d'une obsession faite sienne, ne l'a probablement pas épargné.

En 1999 déjà, celui qui n'est encore qu'un post-ado rigolard s'invite dans le potager de Jean-Claude Ladrat avec des copains, "une bouteille de pinard comme cadeau ». Il profite de sa visite nocturne pour s'installer dans le cockpit de la soucoupe de bois, la seconde de ce drôle de voisin. Six années se sont écoulées depuis le tournage de l'épisode de "Strip-tease", format belge ovni alors encore diffusé en première partie de soirée, juste après le JT de la RTBF. L'histoire de ce célibataire contacté par des extra-terrestres et concepteur frivole de soucoupes volantes, accolé à celle de sa mère aimante - aussi bien envers son grand fiston que son perroquet empaillé -, fascine la Belgique, puis toute la France. "Dans 'Strip-tease', on aurait pu croire que Ladrat et sa mère en rajoutaient », se souvient Jean-Charles Chapuzet. Ce n'est pas le cas. Le drôle de bonhomme et le futur auteur habitent la même région et à Germignac, en Charente-maritime, tous connaissent déjà les lubies de ce couple à la tête un peu trop dans les étoiles. Mais ils ne savent pas tout. Pas encore.

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Devenu journaliste, Jean-Charles Chapuzet a du mal à s'ôter de la tête la douce excentricité du Charentais. Nous sommes en 2006, quand il tombe sur une coupure du journal local auquel il est toujours abonné, bien qu'installé à Paris. Jean-Claude Ladrat passe aux Assises. Une sombre histoire d'attouchements sur mineures. L'« idiot du village » a perdu de son aura bonhomme, après la découverte de ce que les télévisions n'auront jamais réussi à déterrer. Six ans plus tard, le journaliste lui rend visite, une idée de près de 200 pages derrière la tête. "Je voulais prendre de la distance : le juger aurait été ridicule », estime Jean-Charles Chapuzet, avant d'ajouter : "Je n'aime pas le paternalisme en littérature ».

Mise en pages d'une obsession

Une opinion que semble partager une poignée de lecteurs dans la salle, passionnés dans la vingtaine par l'histoire de celui qu'on appela aussi le "Don Quichotte des Bermudes », du titre du carnet de bord de Jean-Claude Ladrat, publié après qu'il ait été perdu 91 jours en mer à bord de sa première soucoupe. "Je ne m'attendais pas à trouver un bouquin qui me fasse autant voyager », lâche l'un d'eux. Ils connaissent tout du concepteur d'ovnis à travers le reportage de "Strip-tease », mais aussi d'échanges en ligne, comme ce blog qui compile tout ce qu'on sait de Ladrat. Venus spécialement rencontrer Jean-Charles Chapuzet, ils grappillent quelques infos précieuses, exclusives, fascinés et curieux. "L'homme à la soucoupe », c'est "générationnel », expliquent-ils. D'une génération qui traverse les époques alors, des années 90 cathodiques à 2018 sur écran plat.

Si on n'avait pas toutes ces croyances, le monde serait inconsolable. C'est aussi ce qui fait le charme et la poésie de Ladrat. - Jean-Charles Chapuzet

L'ultime compte-rendu de ces aventures trône derrière Jean-Charles Chapuzet, sur le comptoir de la librairie Tulitu. Un joli livre bien fait, mais qui recèle surtout un admirable récit anthropologique sur fond de portrait d'une région rurale française, pas épargnée. Ça touche droit au but, droit aux tripes, cette chronique douce-amère d'une célébrité malgré elle, qui savait (se) raconter des histoires. Celle d'un homme qui aura été tour à tour fermier, marin, rêveur touchant, reclus pathétique, star du petit écran, mais aussi criminel derrière les barreaux.

Hasard du calendrier, Mauvais plan sur la comète sort alors que débute la promotion d'un long-métrage documentaire poussé par les créateurs de "Strip-tease », dans le quotidien d'une juge bruxelloise. Ni Juge ni soumise sortira le 21 février en Belgique. Mais le livre, "ce n'est pas du Strip-tease », précise le journaliste, qui imagine déjà les lignes de sa prochaine enquête littéraire : "Il y a des choses qui bouillonnent, dans la même veine », confie-t-il. Quant à Jean-Claude Ladrat, il lui a soufflé au combiné, lors de leur dernier coup de téléphone : "On m'a contacté, je vais faire une troisième soucoupe, j'ai reçu des financements du côté de Lyon ». L'histoire de toute une vie, c'est bien ça.

Nouveau venu dans la famille Marchialy

Pour rendre possible la publication de ce texte hybride, ni tout à fait journalistique ni 100% romanesque, mais merveilleusement bâtard, il n'y avait que Marchialy. La petite maison d'édition indépendante parisienne court depuis deux ans le monde à la recherche des textes du journalisme littéraire qui fonctionne si bien aux États-Unis et en Amérique du Sud, mais qu'on trouve encore difficilement sous cette forme en Europe de l'Ouest. Avec talent et succès, puisque la collectionnite guette les amateurs du genre.

Petite famille recomposée de copains pagivores, les éditeurs de Marchialy ont fait leur le nom présumé de "l'homme au masque de fer ». "Un pied de nez aux grandes maisons d'édition » qui portent quant à elles celui de leur PDG historique. La filiation qu'ils revendiquent est plutôt celle de la nouvelle vague française des éditeurs indépendants : Cambourakis, Monsieur Toussaint Louverture, Attila... Pour Mauvais plan sur la comète, il aura suffit à la famille Marchialy de suivre son flair et ses racines charentaises. Une nouvelle pépite dans une collection pointue, et pourtant universelle.

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