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Prix Goncourt : Grand frère, entre djihad et ubérisation

Après le Prix Première 2018, voilà le Goncourt du premier roman. | © Twitter/Mahir Guven

Littérature

Après avoir décroché le Prix Première 2018, à la Foire du livre de Bruxelles le 22 février dernier, Mahir Guven vient de remporter le Goncourt du premier roman pour Grand frère.

Cet article (préalablement publié le 22 février 2018) a été mis à jour le 4 mai 2018 avec la nouvelle récompense obtenue par Mahir Guven, le Goncourt du premier roman.

L’écrivain d’origine turque et kurde, directeur de l’hebdo français Le 1, propose une immersion dans une fratrie franco-syrienne déchirée entre l’esclavage de l’intégration ubérisée et la foi brute de la “Terre promise”. Dans Grand frère, l’un est parti faire du caritatif comme infirmier en “Terre sainte”, là où “pour une cigarette grillée, on te sabre la tête”. L’autre porte sa croix au quotidien derrière le volant de son VTC.

Le premier, c’est le petit frère, celui qui a mis les voiles pour combattre, sous couvert d’humanitaire, sans donner signe de vie à sa famille. L’autre, le “grand frère”, c’est celui qui reste, ressasse, s’angoisse et ronge son frein au sens figuré ou presque. À travers leurs témoignages croisés, Mahir Guven nous plonge dans des mondes parallèles, underground chacun à sa manière. Où les fantasmes religieux, les envies de foi croquante servent à reconstruire une identité et à combler les lacunes d’une vie. Et où l’ubérisation et la robotisation transforment les esclaves du XXIe en rebelles modulables. Avec ou sans cause.

Grand frère, au langage formidablement pointu, a donc obtenu, haut la main, le Prix Première de la RTBF qui récompense chaque année, lors de la Foire du livre de Bruxelles, un premier roman francophone. Il est choisi par un jury d’auditeurs parmi dix titres présélectionnés. C’est un roman archi-contemporain, le vécu d’une fratrie franco-syrienne fracassée dans l’âme, écartelée entre deux mondes, deux quasi-générations, deux mal-être, deux visions. L’aîné traîne son blues derrière un pare-brise translucide, symbole de cette fine barrière qui le sépare de la vraie vie. Le cadet, “sa chair”, a cédé aux sirènes d’une mouvance terroriste. Il est parti là-bas, dans ce pays dont on parle en baissant la voix et avec un air entendu, pour officier comme infirmier. “Dans le monde des gens normaux, on dit “en Syrie”, avec une voix étouffée et le regard grave, comme si on parlait de l’enfer. Le départ du petit frère, ça a démoli le daron”. Il part donc.

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Son exil temporaire hante ceux qui restent. Dont l’aîné, qui vit dans sa “carlingue” en regardant transiter des êtres sur la banquette arrière, des gens qu’il ne pourra pas suivre. Confiné dans son habitacle, il reçoit par bouffées agaçantes des effluves du monde extérieur sans pouvoir vraiment s’en imprégner. Sous des allures convenables - un boulot, un costume, une caisse – sa vie file en mode underground. Dans une société où la précarité domine, il se laisse déguster par le quotidien contre lequel il peste.

Quand le petit frère parti guerroyer revient avec un plan en tête, l’aîné est torture, embringué malgré lui dans un “conflit de loyauté”.

Dans ce tableau hyperréaliste, les frangins gèrent, avec plus ou moins d’intensité, l’appel de la rébellion qui brûle dans la tête. Deux échecs, deux rages. D’une part le combat de front et le silence épais qui entoure la cause, d’autre part le quotidien prosaïque d’une banlieue hexagonale avec ses petites débrouilles, ses combines et cette humiliation sourde qui dévore les meilleurs fruits.

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Fils de réfugiés politiques, de mère turque et de père kurde, Mahir Guven naît à Nantes sans nationalité. Il étudie l’économie et devient directeur de l’hebdo Le 1, « un journal pour ralentir et réfléchir ». En amoureux de la grande presse, il a plongé sa plume au plus charnu de l’actualité: l’appel du djihad et les tensions dans les banlieues.

Son roman était en lice pour le Médicis. Le Prix Première et le Goncourt n’ont pas manqué ce trésor de contemporanéité. Sa langue est sèche et huilée à la fois. Apre et fleurie, parfumée d’un argot jouissif, explicité dans un lexique en fin de bouquin. Le vocabulaire est une mine d’or en soi. L’ensemble est roulé comme un camion.

Grand frère aborde un monde de fratries explosées que l’on a effleuré souvent dans les medias à travers les témoignages liés au terrorisme et à ses arcanes : l’embrigadement, la torture des familles, la lutte, l’impossible retour. Mais Guven offre ici une vue de l’intérieur, en profondeur, sur la nébuleuse islamique et sur la perte d’identité. Une immersion costaude, enveloppante comme seule la littérature peut en amener.

 

Grand Frère de Mahir Guven aux éditions Philippe Rey 272 Pages - 20 €.

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