Paris Match Belgique

Stéphane De Groodt et Odile d’Oultremont croisent le fer

Stéphane De Groodt et Odile d'Oultremont. | © Ronald Dersin

Littérature

Ils vivent entre Bruxelles et Paris, sont Belges et unis par le goût des arts et lettres. Couple discret, Stéphane De Groodt et Odile d’Oultremont ont accordé à Paris Match la faveur d’un entretien croisé. 

Il brillait récemment dans la pièce “Tout ce que vous voulez”. Une comédie romantique de Mathieu Delaporte et Alexandre de la Patellière, auteurs du “Prénom”, sur une mise en scène de Bernard Murat. Son “Livre de la Jongle”, qui revisite les expression de la langue française, fait un carton en poche, comme ses autres publications Voyages en Absurdie et Retour en Absurdie. Elle est scénariste et a publié un premier roman, “Les Déraisons”, aux éditions de l’Observatoire, qui a obtenu en avril le prix de la Closerie des Lilas.

Ils nous ont donné rendez-vous au Mima – musée d’art contemporain et iconoclaste de Bruxelles situé quai du Hainaut à Molenbeek. Nous y sommes accueillis par Alice van den Abeele, curatrice du musée et amie du couple. Lors de l’entretien, elle prépare “Get Up Stand Up”, une expo qui « enseigne la désobéissance civile”. Visible jusqu’au au 30 septembre 2018, celle-ci décortique l’univers graphique des affiches créées par les mouvements contestataires de 1968 à 1973. Ce musée déjà culte devait ouvrir le 22 mars 2016, jour des attentats de Bruxelles. Le hasard a donné au musée, comme le disent ses curateurs, une symbolique accrue et fait plus que jamais office de “liant social”. C’est cette plateforme ouverte à des mondes divers, à des artistes, percutants, cette urbanité hyper-contemporaine qui a séduit Stéphane de Groodt et Odile d’Oultremont.

Ils nous rejoignent dans le restaurant. Un premier moment d’observation au calme et puis très vite ils entament la joute verbale. Un entretien à bâtons rompus durant lequel ils croisent volontiers le fer. Elle est l’auteur d’un roman poétique, au style maîtrisé. Ses jeux de mots à lui son devenus légendaires. Ils s’opposent et se rejoignent dans la fantaisie et cette sacrée touche d’absurdie. Ensemble, ils ont appris à malaxer les mots, pétrir le verbe et régurgiter le langage dans une forme originale. Chacun de son côté s’entend. Elle prend la parole, parle d’une traite avec aplomb. Il l’écoute et soudain l’interrompt. Ils nous parlent arts et littérature, sexisme, fibre sociale, goût de Bruxelles, flamandisation, culte du belge, politique, poésie et humour toujours.

©Ronald Dersin

Vous êtes une amie d’Alice van den Abeele, qui a créé le musée avec son compagnon, Raphaël Cruyt.

Odile d’Oultremont. Ils ont cofondé le MIMA avec Florence et Michel de Launoit, de grands amis aussi. Ensemble ils ont eu ce rêve fou, de créer à Bruxelles ce musée d’Art contemporain, le Millenium Iconoclast Museum of Art ! Ils exposent une quantité d’artistes magnifiques. Dont le peintre américain Paul Wackers que j’adore et que j’ai eu la chance de rencontrer. Et dont une œuvre figure sur la couverture de mon livre.

Ce goût de l’art, vous le partagez tous deux ?

Od’O. Mes parents ont toujours collectionné l’art contemporain. Leurs goûts très éclectiques ont développé notre curiosité. Lorsque nous étions petits, ils nous entraînaient dans les musées qu’on visitait avec plus ou moins d’enthousiasme. On a fait cinq ou six fois la Biennale de Venise, on était tiraillés entre émerveillement total et poids de l’obligation ! On râlait sur la forme mais en même temps on était ravis. J’ai des tas de souvenirs d’églises vénitiennes, de visites d’art en famille en Italie. Mes premiers émois en art remontent à une litho de Bacon que détenait mon grand-père paternel, qui était collectionneur d’art contemporain. Ou à Lucian Freud et Mark Rothko, vu pour la première fois à la Tate Gallery de Londres.
Stéphane De Groodt. Moi je n’ai pas baigné là-dedans. Les musées, ça m’ennuyait, je n’aimais pas du tout ça. A l’inverse des parents d’Odile, les miens ne m’ont pas initié à l’art. En revanche, quand je voyais certaines toiles, j’éprouvais un vrai plaisir, une émotion particulière. Odile parlait de Freud ou de Rothko, je me suis fait ma propre opinion. Quand on n’a pas de de référent on aménage ses goûts soi-même. On crée ses propres références.

Comme dans d’autres domaines, dont l’écriture, vous avez approché les choses en autodidacte ?

SDG. Contrairement à ce que pensent certains, je trouve intéressant qu’on puisse apprécier la peinture, les arts, sans en avoir eu les codes. Qu’on puisse bien écrire sans avoir lu. Je n’ai pas fait d’études car je n’intègre pas la théorie mais je suis très preneur de la pratique. J’ai toujours fonctionné en regardant les autres.

Le terrain vierge est un vrai plus ?

SDG. Pour moi oui, on approche les choses avec moins d’a prioris. Bien sûr, plus tard, dans cet esprit, Alice avec cette galerie nous a fait découvrir beaucoup d’artistes et d’univers différents au sein de sa galerie. Comme pour le reste, j’ai appris à apprendre…

Vous vous êtes rapprochés sur cette base ?

SDG. On a découvert avec Odile qu’on avait les mêmes sensibilités mais ça s’est développé après notre rencontre. C’est bien d’affiner ce qu’on aime. Ceux qui vous entourent peuvent vous guider. Au départ, j’ai un terrain assez vierge ensuite je me forge une opinion, un goût en fonction des rencontres avec des gens de métier. J’ai eu une phase où j’ai beaucoup aimé la photo mais quand on en fait soi-même, ça perd de son mystère. Je suis plus souvent emporté par les peintres, par le prisme qu’ils traduisent sur leur toile, il y a quelque chose auquel je n’avais pas pensé qui me cueille. La photo me semble subjectivement plus accessible, moins exclusive. J’aime bien la pratiquer, je m’y remettrai peut-être un jour.

La noblesse est un concept un peu poussiéreux.

Vous venez de milieux bourgeois pour l’un, aristocrate pour l’autre.

Od’O. La noblesse est un concept un peu poussiéreux. D’autant que j’ai vécu dans une famille avec des parents très ouverts et curieux, tolérants et accueillants qui n’en ont fait, ni un cas, ni une tare. La société aujourd’hui n’est heureusement plus configurée comme ça. La noblesse honnêtement n’a aucune valeur autre que celle de revenir à la valeur originale précisément, celle de la noblesse du cœur : le partage, l’ouverture, la tolérance. Ça c’est une noblesse qui me parle. Pour le reste….
SDG. La vraie noblesse, sa grande force est précisément de ne pas l’étaler, de ne pas en faire état. Ce qui importe ce n’est pas d’où on vient mais où on va.

L’aristocratie c’est aussi un socle de valeurs, une barre qui est placée assez haut. On trouve dans l’histoire des d’Oultremont nombre de faits d’armes, de chevaliers, d’honneurs divers…

Od’O. Oui, bon… Mes parents n’étaient pas très exigeants en termes de carrière mais ils nous ont toujours et sans relâche incité à développer une curiosité intellectuelle et ouverture d’esprit.
SDG. Ce n’est pas propre à la noblesse. Le phénomène de parents qui nous poussent à être curieux et respectueux s’inscrit dans d’autres sphères. C’est une question de contexte, d’éducation. Personnellement mes parents ont divorcé quand j’avais entre 10 et 12 ans. Il y avait un contraste entre ce que je vivais chez ma mère et chez mon père. Chez lui, c’était léger, chez elle il y avait le souhait de pousser les études. Elle ne me lâchait pas. J’étais stimulé par mon beau-père, un homme brillant, un chercheur des maladies du sang qui a été un modèle. Même si je n’avais pas forcément envie d’épouser une carrière scientifique, j’étais conscient qu’il était formidable d’avoir ce savoir et de le transmettre. Il vulgarisait la médecine et la recherche de façon passionnante. Même si je n’ai pas visité les musées, j’ai eu droit à une formation hors normes à travers lui. Il incarnait une humilité, celle d’un homme qui soigne des leucémies tous les jours, ça recadre pas mal de choses. Ça a été fondateur pour moi, et ça a constitué une formation indirecte par rapport au métier que j’ai pratiqué après.

La course automobile, ça venait plutôt du côté de votre père ?

SDG. Si on veut, mais c’était indirect. Il n’y avait pas de pilotes dans la famille. Mon père était directeur commercial chez Texaco, il faisait du sponsoring pour la Formule 1. Il m’a emmené quelques fois sur les circuits. Ce sont des gens comme Jean-louis Trintignant ou Steve McQueen, pilotes- acteurs, qui ont nourri mes rêves de me lancer dans la course.

Vous dites que la compétition automobile vous a appris l’humilité à travers la prise de risque, la remise en question.

SDG. Ça m’a donné plus de force et de motivation pour arriver quelque part, notamment au théâtre et au cinéma. Cette humilité que vous évoquez elle est obligatoire : je courais toutes les semaines, je pouvais gagner la course un week-end et le week-end suivant être dernier. L’impro est aussi une formidable école d’humilité. Il faut créer tout le temps, comme des trapézistes sans filet. Et puis il y a le risque du registre de la comédie. Risquer de ne pas être drôle, risquer de s’enlaidir, de se diminuer, ne pas avoir peur du ridicule… Qu’il s’agisse d’écriture, de peinture, de cinéma, de n’importe quel domaine de l’art ou d’autres sphères, il faut être hyper exigeant avec soi-même. Il faut beaucoup de démarches pour dépasser le talent. Avoir le talent d’aller au-delà de son talent. Brel avait raison quand il disait : “Le talent ça n’existe pas. C’est d’avoir envie de faire quelque chose.”

Même si vous dites avoir été un cancre, n’aviez-vous pas de prédispositions pour étudier ?

SDG. Si j’avais des prédispositions, je n’avais en tout cas pas envie de m’asseoir pour théoriser les choses, je me faisais confiance. Je développais un tas de choses différentes. Au contact d’Odile je suis entré dans un autre schéma. Elle m’a incité à faire le tri. Je n’excellais pas en course car je roulais dans toutes les catégories. Ensuite je me suis concentré sur un type de course et là j’ai commencé à gagner.

©Ronald Dersin

Odile, quel a été votre parcours académique ? Vous êtes absente des Wikipedia and co. On sait seulement que vous êtes scénariste (File dans ta chambre notamment, avec Stéphane De Groodt, quelques séries pour M6, la série Hard sur Canal Plus), réalisatrice (le court-métrage “Le Flan”, avec André Dussolier notamment) et auteur donc d’un premier roman désormais primé (“Les Déraisons”, éditions de l’Observatoire).

Od’O. J’ai deux candidatures en philologie et histoire orientale à l’ULB, ai ensuite étudié l’histoire à la SOAS de Londres (School of Oriental and African Studies. University of London).

Vous avez dans vos éducations respectives été en contact avec une certaine fibre sociale.

Od’O. Je me suis engagée avec mes petits moyens. J’ai suivi une formation de tutrice pour mineurs étrangers non accompagnés (MENA). La plupart d’entre eux arrivent pour raisons humanitaires ou économiques et ne parlent pas la langue. Le gouvernement belge a mis en place lors de la crise des migrants il y a plus de dix ans un système de tuteurs, des citoyens de bonne volonté qui les représentent dans leurs démarches légales et administratives. Par ailleurs, ils sont soit hébergés dans un centre, soit par Fedasil (l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile), soit par la Croix-Rouge ou par leur famille s’ils en ont une en Belgique. J’ai été la tutrice, entre autres, d’un jeune Afghan qui a traversé la planète entière car il était menacé par les Talibans. Avec un avocat nous avons pu lui obtenir des documents qui lui ont permis de rester en Belgique et de s’offrir une vie.

Comment jugez-vous la politique d’asile en Belgique ?

Od’O. Il y a globalement un désengagement des pouvoirs publics même si au départ, nous sommes plutôt bons élèves en Europe, sur certains aspects du moins. Nous avons ce système de tutelle que j’évoquais, qui a été mis en place de manière systématique en Belgique. Ce n’est pas le cas en France. Les gouvernements successifs récupèrent naturellement et aménagent cette politique d’asile. Aujourd’hui, la politique d’extrême droite du ministre de tutelle, Theo Francken, est catastrophique. Il ferme les centres, réduit le nombre de décisions et d’acceptations… Les politiques en Belgique font preuve d’un manque total de solidarité et vice-versa : le principe de solidarité est détaché des engagements politiques. Du coup et heureusement, des plateformes citoyennes se mettent en place avec des personnes de bonne volonté, qui s’occupent des centres, prennent en charge une tutelle, hébergent des réfugiés, ou sont avocats pro deo, etc. Il y a une extrême bonne volonté citoyenne qui fonctionne vraiment, triste que ce ne soit pas plus mis en valeur par nos dirigeants et surtout qu’il y ait face à ces mouvements citoyens remarquables des personnages comme Theo Francken.
SDG. Je trouve très louable de consacrer du temps aux problématiques sociales. Je suis très admiratif devant ce que fait Odile. Je ne suis pas capable aujourd’hui de m’organiser à ce point.

Stéphane, votre mère s’est engagée auprès de handicapés.

SDG. Elle invitait en effet des personnes touchées par de gros handicaps moteurs à passer le week-end parmi nous, à la maison. J’avoue que je n’étais pas très à l’aise avec ça. Cette forme de culture démarche qui consiste à s’intéresser aux s’occuper des autres, à y consacrer le temps nécessaire doit se cultiver précisément. Ce doit être un véritable investissement. En tant que comédien, je suis amené par la nature de ce métier à m’occuper de moi, ou de l’autre en tant que réalisateur, mais toujours dans une démarche très personnelle. C’est un revers du métier que d’être auto-centré. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, mais c’est un fait. J’espère qu’un jour ou l’autre j’aurai le temps d’entamer une démarche digne de ce nom. Pas pour me donner bonne conscience mais pour le faire à fond. Je nourris de nombreuses idées d’actions participatives mais je ne veux absolument pas qu’elles soient mises en lumière, qu’elles soient cosmétiques. Je veux les mener dans les règles de l’art et sur le terrain, dans la discrétion nécessaire. On m’a demandé de participer à plusieurs actions caritatives visibles, j’ai pris part à quelques-unes d’entre elles – comme une course de kart, seul au volant pendant 24 heures au profit d’une association de Clowns qui se rend au chevet d’enfants malades. J’ai pris part à l’action des Amis de l’Institut Bordet à Bruxelles, Hope for Bordet. Elle soutient la recherche médicale contre le cancer et apporte une aide morale et matérielle à l’Institut. Une fois par an, il y a une distribution de plats aux malades par un grand chef. Cela se fait en musique et sous les flashes. Je comprends bien sûr l’intérêt de cette visibilité, avec Paris Match d’ailleurs, mais j’ai demandé à pouvoir être présent aussi quand ce n’est pas médiatisé.

Quand on me demande ce que je pense de Paris, je répond que j’en suis amoureux car j’habite Bruxelles.

Vous nous avez emmenés dans un lieu très bruxellois, un musée situé à Molenbeek, en bordure de canal et aux confins du centre de Bruxelles. Comment voyez-vous la capitale de l’Europe ?

SDG. J’ai des origines flamandes du côté de mon père. j’ai grandi à Tervuren, une commune assez extrême au niveau linguistique où on ne pouvait plus parler français. Je m’y suis plié. J’ai fait l’effort de parler flamand, c’est une démarche normale d’ailleurs. En revanche, je suis très surpris de constater la flamandisation des institutions bruxelloises. Je découvre un déséquilibre de plus en plus important. La plupart des sites internet apparaissent par défaut en flamand… alors que j’habite à Uccle. Il n’est jamais agréable de se faire imposer les choses de la sorte. J’aimerais bien avoir le choix mais j’ai l’impression que ce n’est pas le cas. C’est important de se sentir bien dans sa ville, or il me semble que l’harmonie n’est plus d’actualité à Bruxelles. Mais cela n’entache pas mon amour pour Bruxelles. J’aime cette ville même si je passe beaucoup de temps à Paris. Quand on me demande ce que je pense de Paris, je répond que j’en suis amoureux car j’habite Bruxelles. Le contraire est vrai, je suis amoureux de Bruxelles car je la vois aussi à distance. J’ai hâte d’en profiter, d’en jouir. Mais encore faut-il la ménager, la rendre plus agréable à vivre au quotidien. Je pense aux travaux publics, la situation est ubuesque. Il y a une désorganisation, une forme d’anarchie, sur la gestion des travaux et l’aménagement. La mobilité est un enfer alors que cette ville est un paradis.

Que dire de l’image de Molenbeek, post-attentats, cette étiquette de Belgistan ou de Molenbeek-sur-Jihad infligée par la presse étrangère ?

Od’O. Ce sont des gimmicks sémantiques de journalistes. On emprisonne les habitants dans des clichés et c’est désolant. Quant à la flamandisation dont parlait Stéphane, je ne me sens pas agressée par ça. La plupart des institutions flamandes aujourd’hui ont plus d’énergie, plus d’argent, plus de volonté de faire les choses, plus de rigueur aussi. Les francophones qui se plaignent me fatiguent un peu. Soyons moins bricoleurs et agissons !

Belgitude, francitude… Vous vivez entre Bruxelles et Paris. Où en sont le parisianisme et le culte du Belge à Paris ?

SDG. L’image du Belge a une autre couleur, une autre définition. Les blagues de Coluche sont devenues ringardes aujourd’hui. Quand on me voit, on ne me parle plus de frites ! Le Belge on l’aime bien aujourd’hui. Du temps de Coluche, le seul acteur belge ou presque qui travaillait était Ronny Coutteure. Derrière lui, il y a eu les Dardenne, et puis Benoît Poelvoorde, Cécile de France… Plus largement il faut toujours aider les autres à nous apprécier. Il faut y travailler constamment.

L’humour est un art. On vous a souvent accolé les références comme Desproges ou encore bien sûr, pour les jeux de mots, un Raymond Devos. Deux très belles plumes. Mais vous avez cité parfois Pierre Repp. Qui vous fait rire tout court ?

SDG. J’aime beaucoup Desproges mais il ne me parlait pas tant que ça. C’est flatteur mais être comparé à de telles personnalités, tellement singulières n’est pas très juste, ni pour elles, ni pour moi.

C’est lié sans doute à la finesse des textes.

Oui mais je me sens plus proches de certains chanteurs qui ont une forme de poésie d’imbrication, de mots qui chantent. Les univers de Bashung ou de Gainsbourg m’ont davantage marqué que des artistes comme Raymond Devos. Je ne me suis jamais senti de filiation avec lui, ni avec un Desproges. Desproges faisait preuve de cynisme ironique, il était un peu désabusé. Je ne suis pas désabusé. Je ne ressemble pas à Desproges. Devos était un clown musicien, je ne suis pas musicien, je ne suis pas d’ailleurs un humoriste non plus. Je suis comme le clown blanc et l’auguste. J’ai besoin d’un complice, j’ai besoin d’avoir un personnage qui me permet d’avoir un décalage. Je ne peux pas m’auto-décaler.

Odile, qui vous fait rire ?

Od’O. Quelques humoristes en radio, sur France Inter notamment, mais globalement, je suis plus sensible aux mots écrits qu’aux textes lus ou récités. J’ai découvert la poétesse Kate Tempest (dramaturge et rappeuse anglaise. NDLR); J’ai adoré son recueil “Les nouveaux anciens”, entre rap, poésie et épopée dramatique. Une fable contemporaine qui renoue avec la ballade antique en embrassant toutes ses formes. C’est drôle et fin, j’ai trouvé ça brillant. J’aime aussi l’auteure américaine Catherine Lacey (“Personne ne disparaît”, chez Actes Sud . C’est un road movie plein de poésie, le vertige introspectif d’une New-Yorkaise paumée. C’est drôle, l’écriture est bondissante, incroyablement libre. Je suis plus dans ce registre. J’aime aussi beaucoup la création, l’humour et les engagements libres de Charlotte Abramow (auteur notamment des photos et clips délicieux de la chanteuse Angèle. NDLR). C’est une, metteuse en scène et vidéaste extrêmement talentueuse. Son univers me parle.

Je ne suis pas très client des humoristes.

SDG. Je ne suis pas très client des humoristes non plus. Leur précepte de base est : je vais vous faire rigoler Mis à part quelques-uns comme Ben, Baptiste Lecaplain, Manu Payet ou Jamel (Debbouze).. car ils pratiquent beaucoup l’autodérision. Il faut être très fin et avoir peu d’orgueil pour relever ce défi. La notion d’humoriste pour moi C’est un peu comme un trois étoiles qui vous promet de vous faire manger comme vous n’avez jamais mangé. Il y a alors une surenchère forcément déceptive. Je préfère les terrains surprenants, où on n’a pas l’intention de faire rire à tour prix où on va vous cueillir. Je préfère les digressions, les ruptures. J’aime par exemple le cinéma de Woody Allen, si on a envie, on rit mais ce n’est pas l’intention première. Dans un autre registre, en termes de poésie, j’aime Sylvain Tesson, il a une ampleur poétique à chaque phrase, bien plus d’ampleur qu’un livre de poésie qui s’annonce comme tel dès la couverture. J’aime bien rire quand ce n’est pas prévu, j’aime me faire embarquer cueillir par une poésie dont ce n’est pas la vocation première. J’aime ces petits accidents où je trouve de l’intérêt. Je me méfie de ce qui est annoncé d’emblée comme ces pubs de vacances où on vous promet que ça va être formidable !

Vous étiez invités tous les deux (le 14 avril) à ONPC, l’émission de Laurent Ruquier. Yann Moix a critiqué l’essence-même du Prix de la Closerie des Lilas en le jugeant trop “féminin” en quelques sorte. (Le jury est composé exclusivement de femmes). Odile, comment avez-vous perçu cette remarque ?

Od’O. Je m’attendais à ce qu’il critique le livre mais pas à ce qu’il critique le Prix. Je le rejoins sur le fond. La question est réelle. Il faut évidemment décommunautariser autant que possible la culture. C’est un principe de base. Mais le problème est qu’il a utilisé un argument de fond en oubliant l’actualité de terrain : le vrai communautarisme est masculin ! A la base, si on s’en était tenu aux stéréotypes en place, il n’y aurait pas une demi-femme qui serait lauréate de quoi que ce soit !


Êtes-vous favorables aux quotas ?

Od’O. Je trouve dommage de devoir passer par là mais parfois c’est un mal nécessaire. Il y a dans la culture une certaine forme de domination masculine. Pendant longtemps, les hommes ont été plus que largement majoritaires dans les jurys, les académies etc. En ça, ils n’ont pas été très partageurs. En réponse à cet état de chose, il doit y avoir soit des pressions de la société, soit des initiatives comme, par exemple, le Prix de la Closerie des Lilas.

Ce Prix est mené par un jury permanent dominé par quelques noms à particule (Emmanuelle de Boysson, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Tatiana de Rosnay). Pensez-vous que Yann Moix ait pu, à travers cette critique de l’étiquette exclusivement féminine du Prix voulu indirectement en attaquer l’étiquette “sociale” ?

Od’O. Une question de classe ? Il faut arrêter avec ça ! Je vous rappelle qu’à ce jury permanent s’ajoute un jury temporaire qui change chaque année… Franchement, ce serait grotesque !

Par ailleurs, les femmes sont les premières consommatrices de romans.

Od’O. Absolument, 70% des lecteurs sont des lectrices. La spécificité du prix de la Closerie des Lilas est bien loin de l’ostracisme qu’on veut lui prêter. Le jury est composé de femmes de culture qui tiennent remarquablement leur rôle, avec intelligence et exigence. Recevoir un prix décerné par des femmes, ça m’a beaucoup touchée précisément. C’est un bonheur d’être récompensé par ses pairs. Et la femme de l’année des Prix 2018 de la Closerie des Lilas, c’est Agnès Varda. Je suis très fière d’avoir été honorée à ses côtés.
SDG. La notion de quotas n’a rien à voir ici je trouve. Moix a fait un amalgame. Un jury comme celui du Festival de Cannes est influencé par les hommes et femmes de cinéma qui le président. Et j’aime l’idée d’un jury de femmes car la sensibilité féminine a un parfum, ça donne une couleur à quelque chose, ça aide à préciser une œuvre. Ça ne change pas un bouquin mais ça modifie la perception qu’on peut en avoir. Je suis pour la personnalisation de certains prix à certains moments. D’ailleurs le prix « féminin » de la Closerie des Lilas n’empêche pas le livre d’Odile de figurer dans la liste d’autres prix littéraire, composés en majorités d’hommes.

©BELGA PHOTO OLIVIER VIN

En parlant de prix, d’honneurs, Stéphane vous avez été fait chevalier des arts et des lettres en France, vous avez reçu le Prix Raymond Devos, ou celui d’humoriste de l’année selon le magazine GQ en 2014. Ça vous rassure ou vous laisse indifférent ?

SDG. Comme je n’ai jamais eu de diplôme, j’y suis sensible. Quand j’ai commencé à gagner des courses automobiles, j’ai trouvé formidable de soulever le trophée du vainqueur et j’ai pensé alors que je ne recevrais sans doute plus jamais rien après ça. Quand on m’a annoncé que j’avais reçu le prix Raymond Devos, j’y ai été sensible car je succédais à des gens que j’estimais beaucoup. Et même si je n’ai pas été biberonné à Devos, je le respecte énormément. Mais là où j’ai été très flatté, en toute humilité, c’est quand les Français m’ont attribué le titre de chevalier des Arts et Lettres. J’étais bouleversé de recevoir ce Prix, moi qui était très mauvais élève théorique, je montais tout à coup sur la selle du Chevalier des Arts et Lettres… J’ai été honoré de la reconnaissance de ce pays qui est ma deuxième patrie. D’autant plus sensible que c’était en rapport à l’utilisation de la langue, moi qui ai souffert de dyslexie et qui avais des difficultés à m’exprimer en public. J’étais scié. Cet insigne m’a été remis par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture. C’est un honneur que la France consent à vous faire et je l’ai perçu comme tel.

Vous suivez encore la F1 de près ?

SDG. Avant je suivais ça tous les week-ends, il ne fallait pas me parler ! Aujourd’hui j’oublie quand il y a une course. Parfois je suis le tennis mais rien ne vaut les échanges entre Borg et McEnroe, et comme ils sont moins actifs qu’avant… J’aimais les coups de gueules de McEnroe, c’était une personnalité qui s’exprimait, c’était plus rock’n’roll. Pareil en voiture, toutes ces pénalités nous pénalisent, il n’y a plus de place pour la spontanéité!

Que dire de la monétisation croissante du sport, ça vous heurte ou ça vous laisse indifférent car c’est dans l’air du temps ?

SDG. Ce qui me choque, toutes proportions gardées, c’est qu’il y ait des entreprises qui paient moins d’impôts que le brave pensionné. C’est là que réside le problème. Si un sponsor a envie de signer un chèque, en football ou ailleurs, ça n’entame en rien les revenus de la communauté. Pareil avec les acteurs. Un producteur avait demandé qu’on arrête de les payer de façon astronomique. Mais si certains sont prêts à mettre le prix, pourquoi s’en priver puisque c’est « privé »…

C’est par la télé que j’ai découvert la lune, la forêt amazonienne, de Funès ou la course automobile.

Vous avez tous deux officié pour la télévision, avec File dans ta chambre. Stéphane, vous y avez beaucoup travaillé. Comment jugez-vous aujourd’hui le média ?

SDG. C’est un support qui n’est ni indispensable, ni méprisable. Qui peut être mis à diverses sauces évidemment. Petit, ma mère ne voulait pas que je la regarde. Elle préférait que je me balade dans les bois. En même temps, la télé c’est une fenêtre sur le monde. C’est par la télé que j’ai découvert la lune, la forêt amazonienne, de Funès ou la course automobile. Avec elle j’ai gagné ma vie. Je ne casse pas de sucre sur la télé, au contraire, mais je tire à boulets rouges sur certaines émissions.

Il y a eu cette séquence culte dans laquelle vous jouiez avec les mots devant une Nabilla qui semblait ne pas vous suivre.

SDG. Cette séquence a fait un buzz incroyable mais j’ai fait une chronique dans une spéciale langue française chez Nagui et Stéphane Bern il y a quelques semaines. J’y faisais une déclaration d’amour à la langue française. Cette séquence a fait je pense cinq millions de vue sur les réseaux sociaux etc. Donc vous voyez, il n’y a pas qu’une Nabilla qui fait recette. C’est rassurant. Cela dit je trouve Nabilla moins con que ce qu’on a voulu dire. Moins extraordinaire aussi que ce que d’autres affirment. C’est un personnage qui joue le jeu, un jeu, voilà tout.

Quels sont vos héros et anti-héros ?

Od’O. Mon anti-héroïne par excellence est l’artiste Sophie Calle. J’ai été voir sa dernière expo à Paris, je la trouve fantastique. C’est la libération de l’art à l’état pur. La plasticienne Louise Bourgeois fait également partie de ces femmes audacieuses que j’admire. Dans un autre genre, il y a Marguerite Duras. J’ai grandi avec elle, elle écrit avec un sens du réel qui me subjugue, il y a une torpeur fascinante dans son écriture. J’aime aussi Susan Sontag, une auteur magnifique, courageuse, intelligente. Stefan Zweig a bercé mon adolescence. John Irving, Paul Auster, Glenn Savan, Jay Macinerney font aussi partie de ces auteurs américains que j’ai beaucoup lus. Mais ce ne sont pas des héros. Mon héros suprême, c’est Abdullah, 18 ans, afghan. Il est parti de Kaboul et a traversé l’Europe à pied. Il s’est lancé dans des études de cuisine et a appris le flamand. Récemment, il est tombé amoureux d’une jeune fille qui s’appelle Charlotte et qui habite à côté de son centre dans la région d’Anvers. Mais ses parents refusent qu’elle fréquente Abdullah car il est musulman. L’autre jour, il me raconte cette histoire, les larmes aux yeux et me dit : “Tu te rends compte que j’ai traversé la terre entière pour échapper aux talibans et que je me retrouve face à une autre forme d’extrémisme religieux…” C’est lui mon héros, comme tous les gamins qui lui ressemblent.

SDG. Moi je dirais « Heros » Ramazzoti. Non, sérieusement, c’est quoi un héros ? Quelqu’un qui vous transforme, qui vous émeut au point de changer votre nature. Un héros de cinéma… Belmondo peut-être ? Je l’ai aperçu il y a quatre ou cinq ans dans un resto à Paris et je suis allé lui offrir le premier exemplaire de mon livre. J’étais très ému de l’aborder, d’autant qu’il était absolument charmant. Quelques mois plus tard, quelqu’un qui le connaît m’a dit qu’il avait aperçu mon livre sur sa table de chevet. Surréaliste !
Dans un autre domaine, j’admire Jacky Ickx. Ils fait partie de ces gens qui deviennent des mythes de leur vivant. Je le revois quand j’étais petit sur la plage du Zoute avec toute sa famille, il me faisait penser à un Kennedy. Il y a aussi Ayrton Senna, un dieu des temps modernes pour moi. Lorsque je lui ai serré la main sur un circuit c’était surréaliste. Brel est un autre de mes héros. Et puis, si on prend la notion de bouleversement et de changement de nature ou de fonction, mes héroïnes sont assurément mes filles.

Et en politique, il y a des figures qui vous inspirent des élans ?

Od’O. Christiane Taubira ! Elle est brillante, ultra moderne, incroyablement cultivée et très courageuse.
SDG. J’aime bien Reynders en Belgique, ou un personnage comme Cohn-Bendit en France qui dégage une empathie et une humanité non feinte. Il y a un paradoxe souvent entre la nature et la fonction du politique.
Od’O. Jean-Louis Borloo aussi. Camus disait : « La démocratie, ce n’est pas la loi du plus grand nombre mais la protection de la minorité. » Des gens comme ça me semblent aller dans ce sens. Mais c’est un challenge difficile.
SDG. La démarche, l’intention de base d’un Macron est plus que louable. On arrête de définir les choses en fonction de la gauche, de la droite, du haut ou du bas, on arrête cette opposition permanente et on avance avec les meilleurs éléments.

Quels sont vos projets en cours ?

Od’O. Je suis en train d’écrire mon deuxième roman, il sortira en septembre 2019 dans la même maison d’édition. Il y a aussi dans les tuyaux un projet d’adaptation des Déraisons en film. Et je suis en train de réfléchir à une pièce de théâtre qui me tient très à cœur.

Vous aviez réalisé un court métrage, “Le Flan”. Vous aimeriez réaliser le film vous-même ?

Od’O. J’ai adoré l’exercice du court. Tourner avec André Dussolier était un cadeau. Mais faire un premier film basé sur un premier roman, c’est un peu consanguin en termes de regard, de prisme. Ce n’est jamais très porteur d’avoir le nez collé au guidon. Il y a pas mal d’options sur la table.
SDG. Je viens de terminer la tournée de la pièce. Elle va être ensuite adaptée pour le cinéma. Comme ce fut le cas pour Le prénom, la pièce précédente des auteurs. J’ai aussi le projet de faire mon film personnel un jour ou l’autre. J’ai pris goût à la réalisation avec Palais de justesse et Qui ne dit mot. J’ai aussi signé pour un nouveau bouquin à la fin de l’année. Toujours dans l’univers de l’absurde, il sera découpé en récits chapitrés, comptera de plus longues séquences. Je joue aussi dans un film qui va sortir sous peu, Pauvre Georges de Claire Devers, tourné à Montréal. Il y a aussi Le jeu, l’adaptation d’un carton en Italien par Fred Cavayé, dont la sortie est prévue en octobre. A plus long terme, il y a aussi une nouvelle pièce de théâtre en septembre 2019 avec mon pote François-Xavier Demaison.

Le cauchemar le plus redouté, c’est un voisin collant comme celui que vous incarnez dans “Une heure de tranquillité” de Patrice Leconte, ou un groupe qui vous fixe durant le trajet en Thalys ?

SDG. Tout dépend de l’état d’esprit. Que ce soit une personne seule ou une horde de gens qui me demandent un autographe, ça ne me gêne pas, pourvu qu’il y ait de la bienveillance.

 

L’ensemble du sujet et le reportage photo est à lire dans Paris Match Belgique, édition 17 05 2018.

CIM Internet