Paris Match Belgique

L’été à la page : notre deuxième sélection de livres à dévorer cet été

Deuxième volet. | © Unsplash/Corey Blaz

Littérature

Myriam Leroy, David Grann, Malin Persson Giolito, Emily Ruskovich…  Ils font partie de la deuxième sélection d’été de Paris Match Belgique. Des coups de cœur puisés dans la production littéraire du semestre écoulé.
Myriam Leroy a frisé récemment le Goncourt du premier roman. Elle est traduite en suédois déjà. Malin Persson Giolito est suédoise précisément, avocate, et vit à Bruxelles. Elle a obtenu le Prix du Meilleur Thriller scandinave 2017 et celui du Polar européen 2018. Netflix a acquis les droits de son roman à l’hyperréalisme tranchant. David Grann, avec sa formidable Note américaine, a séduit Scorsese qui adapte la brique à l’écran, starring De Niro et DiCaprio. Les éditions Gallmeister révèlent une pépite : Idaho, de l’Américaine Emily Ruskovich…

Lire aussi > L’été à la page : Notre première sélection de livres à emporter dans sa valise

Les jeunes filles

Le récit d’une fixation adolescente, avec immersion dans les tripes d’une jeune fille presque en fleur de la petite bourgeoisie du Brabant wallon. Haché menu, et servi sans gants.

Ariane est une créature magnétique au teint doré. Une enfant adoptée par une famille aisée. Elle est l’aisance, précisément, et la classe incarnées. La narratrice, issue d’un milieu catho, désargenté, petit-bourgeois aux ambitions amples, tombe raide de fascination pour cette belle plante qui fleure l’aplomb acquis, la coolitude ultime. Toutes deux fréquentent une « école de riches » du Brabant wallon. La « bourgade admirablement bien peignée » est la toile de fond de ce premier roman sacrément bien roulé. Il y a des relents d’Amérique de banlieue dans la description, même si, à dire vrai, les piscines et 4X4 brabançons n’ont pas ce charme rutilant des suburbs US. « Grandir à Nivelles », qui a « l’attractivité d’un sanatorium » avec « returnees de Louvain-la-Neuve », n’est pas obligatoirement nirvanesque. Notre héroïne macère dans un moule étriqué – famille rigide, mère neurasthénique qui rêve de grimpette sociale. Il faut donner le change, s’acoquiner avec plus haut que soi.

Au-delà du décor, il y a ce rite de passage imposé. Ariane sera ce fil vers autre chose. Les garçons, elles en jouent, cumulent les rosseries adolescentes – des farces au téléphone à de pauvres mecs en rut pour qui elles font mine d’uriner à l’autre bout du fil, avec eau du robinet sur casserole en fond. Le sexe est obsessionnel et béotien. Subjuguant et trashisant. Ensemble elles ont un vocabulaire de charretier qui passe comme une fleur. Des dialogues dignes d’une BD de Vuillemin, noirs et bien serrés.

Ariane trahit l’amitié de sa camarade, la remplace aussi sec et la toise. La narratrice reverra ses positions. Se construira une coque protège-l’amour, une capote des sentiments. Son personnage sera vacciné contre la sentimentalité, la loyauté, l’exclusivité, qui sait. L’adolescence est un premier naufrage, une bombe à retardement. On peut s’en tirer esquinté, miné, le cuir plus épais. On peut aussi en crever royalement.

Lire aussi > Prix Goncourt : Grand frère, entre djihad et ubérisation

Dans ce roman qui a frôlé le Prix Goncourt du premier roman (à un fil, littéralement), la passion adolescente se déploie avec toute son ambiguïté crasse. Amour, amitié, rivalités de pacotille, clans, asservissements, adoration, détestation. Que du fleur bleue au fond. Mais avec, en musique d’ascenseur, cette lutte des classes pimentée de termes orduriers qui rend le tableau grinçant à souhait. À la fin, Ariane meurt. « Mourir à vingt ans. (…) S’écraser pendant l’échauffement.(…) Se suicider pour ne pas s’acclimater ».

« Ariane », de Myriam Leroy, éd. Don Quichotte, 208 pages, 16 €.

L’État sauvage

L’histoire d’un crime familial perpétré en vase clos, dans un pick-up en pleine nature. Le style de l’Américaine Emily Ruskovich est foisonnant, à l’image du désordre de la mémoire.

Une forêt d’odeurs. Des ours aux poils musqué, des lapins souterrains, des limiers à peau flasque. Le parfum d’une fillette aux cheveux shampouinés. Des relents de bonheur, un fumet de peur.

Dans le pick-up familial, des émanations de souris grillées (un nid de rongeurs a pris feu), des gobelets de citronnade et une hachette pour bosser (des rondins de bouleaux à débiter). Dehors, des effluves de graisse et de chèvrefeuille. Les taons s’attaquent à la chair tendre. Les parents s’activent. Les enfants jouent dans la forêt. On glisse soudain dans une autre dimension. Une des fillettes est tuée à la hache, d’un geste vif, à l’arrière du véhicule. L’autre fuit, s’évanouit dans la nature.

Le siège en skaï sera remplacé. Le rétroviseur sera agrémenté d’un dream-catcher, un attrape-rêves. Il ne servira plus que de loin en loin. L’oubli va ronger la mémoire, gagner du terrain. La mère a commis le geste, elle est incarcérée. Son vécu en prison est évoqué par le menu, en évitant tous les poncifs. Le père cherche sa fille encore vivante, ne peut plus voir les autres gosses en peinture. Il occulte les éléments qui fournissent du flash-back, refait sa vie et puis oublie. La démence peut-elle sauver une âme de la peine ad vitam ?

Après Emily Fridlund et Une Histoire des loups, que nous évoquions dans cette rubrique il y a quelques mois, les éditions Gallmeister et l’Amérique grandeur nature nous offrent cette pépite d’Emily Ruskovich, qui enseigne l’écriture à l’Université du Colorado. Idaho est une ode magistrale à l’État sauvage que l’auteur connaît bien. À ses montagnes, son terreau tendre, ses travailleurs manuels qui vivent en autarcie, amoureux de leurs chiens, ses empreintes d’oiseaux qui criblent la boue. L’œuvre du temps est brossée avec des touches de rédemption, très américaines, et une ode à la transmission, finement détournée.

« Idaho », d’Emily Ruskovich, éd. Gallmeister, 360 pages, 23,50€.

Les rois du pétrole

En mai, dans les prairies infinies du comté d’Osage, les coyotes hurlent au clair de lune, les violettes et bleuets se désagrègent. C’est durant ce mois qu’en 1921, un chasseur d’écureuils découvre le cadavre d’Anna Brown au bord d’une rivière. Son corps est enflé, dévoré par les vers. La femme, d’origine indienne, a été abattue d’une balle dans la tête. Elle vient d’une grande famille Osage, une population autochtone qui a hérité de ces terres âpres de l’Oklahoma et s’est laissée submerger par l’argent qui coule à flot depuis que les derricks y ont fleuri. Dans cet Etat du Far West, les cow-boys sont pétris d’ambition et les Indiens paradent dans des cages rutilantes en se laissant piéger par l’ivresse ou encager dans des mariages cupides.

Lire aussi > 2017 à la page : la sélection de bouquins de la rédaction

Dans La note américaine (Killers of the Flower Moon), finaliste du National Book Award 2017, David Grann, journaliste (New Yorker, New York Times, Washington Post), auteur de La Cité perdue de Z met en lumière, à travers une investigation plantureuse, une face obscure de l’Amérique blanche. Celle qui tisse ses filets autour des gagnants indigènes, méprisés et enviés.

Les décès suspects d’Indiens vont s’enchaîner. La région se mue en « champ de crânes » dans un règne de terreur, où se profile bientôt l’ombre du jeune John Edgar Hoover, assoiffé de pouvoir et qui prend, en 1924, la direction du Bureau of Investigation (BOI), ancêtre du FBI. Ebauche de police scientifique, déploiement de moyens inédits… Le texte offre un zoom méticuleux sur un système judiciaire balbutiant, gangrené par la corruption, et dynamisé par Hoover. De quoi allécher Scorsese qui adapte la brique utile à l’écran. Avec De Niro et DiCaprio.

« La note américaine », de David Grann, éd. Globe, 352 pages, 22 €.

Entre les murs

Dans ce thriller scandinave aux traits de croquis social, Malin Persson Giolito fait l’autopsie d’une jeunesse gangrenée et dénonce les lâchetés enveloppantes des élites.

Un nuage au relent d’œufs pourris, une odeur de poudre. Cinq cadavres encore chauds sont découverts dans la salle de classe du lycée huppé d’un faubourg cossu de Stockholm. Mutique, figée dans la scène de crime se tient Maja Norberg, 18 ans, issue d’une famille de notables du coin. Parmi les corps, Amanda, sa meilleure amie qui, « il y a quelques minutes encore n’était que cachemire, or blanc et sandales » ; Sebastian, son petit ami, fils de « l’homme le plus riche de Suède »; Christer, son professeur, « défenseur autoproclamé de la veuve et de l’orphelin » ; Dennis, l’Ougandais de 17 ans « qui ressemble à un gros type de 25 » ; et Samir le magnifique, fils d’immigrés, surdoué. Maja est incarcérée et crache un récit déchiqueté. Des bribes de tableau, des lambeaux de cynisme post-pubère. « Tout le monde est transpercé de balles, sauf moi. Je n’ai même pas le moindre bleu ».

Rien de plus grand est un plongeon dans un bain d’acide. Les commentaires corrosifs, placides, politiquement incorrects à souhait d’une gamine qui attend son procès. Elle se raconte d’un ton détaché et lance, par vagues, les prémices du drame. Avec la causticité désabusée d’une adolescence surprotégée. C’est l’autopsie d’une génération et l’esquisse d’ornières sociales d’un autre siècle que propose Malin Persson Giolito. Avocate européenne basée à Bruxelles, elle a travaillé plusieurs années à la Commission européenne. Son roman, que Gus Van Sant (Elephant) ne renierait point, a reçu le Prix du Meilleur Thriller scandinave 2017 et le Prix du Polar européen 2018. Netflix en a acquis les droits pour en faire une série.

« Rien de plus grand », de Malin Persson Giolito, éd. Presses de la Cité, 504 pages, 21 €.

Le monstre en nous

Une image surgit, celle de ce Français éploré dont l’épouse avait été tuée lors d’un jogging en forêt – le corps calciné de la jeune femme était retrouvé, en octobre dernier, dans un bois de Haute-Saône. Ce mari confit de chagrin qui sera finalement arrêté. « Que peut-on dire de ces criminels si nombreux qui ne présentent ni psychose, ni trouble grave de la personnalité ? (…) Le grand public confond souvent la maladie mentale avérée et la grande diversité des singularités, distorsions et troubles de la personnalité », scande Daniel Zagury, psychiatre, spécialiste des tueurs en série, et expert dans de grands procès.

Lire aussi > Noël à la page : la sélection de bouquins de la rédaction

Introduite en 1963 par Hannah Arendt, la notion de banalité du mal a engendré de nombreux débats, rappelle l’auteur dans son dernier ouvrage La Barbarie des hommes ordinaires. Il y brosse les portraits de ces êtres sans histoire qui ont commis l’atroce – le résultat, parfois, d’un « enchaînement d’adaptations et de réactions psychiques ».

Terriblement nuancé, technique et fluide à la fois, son livre se lit comme un roman – dense – et se découpe en sept chapitrés clés : Du crime passionnel à l’homicide conjugal, les meurtres de nouveaux-nés, les crimes de lèse-narcissisme, l’emprise mentale, les terroristes, les génocidaires et la banalité psychique du mal.

Au chapitre terroristes, le spécialiste, qui signale par ailleurs que « chez les terroristes islamistes, il y a très peu de malades mentaux avérés », note aussi que « si l’immense majorité de ces sujets ne relève pas de la psychose délirante et de l’irresponsabilité pénale, quelques schizophrènes s’emparent de l’air du temps et colorent leur délire mystique, voire leur passage à l’acte criminel, de références djihadistes ». Instructif et addictif.

« La barbarie des hommes ordinaires », de Daniel Zagury, éd. De l’Observatoire, 210 pages, 19€.

Rase campagne

Un récit à la première personne qui démarre sur une rupture avec, en fondu enchaîné, un périple dans la campagne profonde, ça sentait le premier roman français, nombriliste, à plein nez. Mais le titre, Revoir Marceau, était prometteur. Marceau étant une femme, de surcroît, on quitte d’emblée, joyeusement quelques sentiers battus.

Dans sa maison de Lozère, le narrateur se retrouve piégé, enfermé de l’intérieur, fait comme un rat. Sa moitié s’est barrée. Sans un mot, sans un signe. Obligé de s’extraire par la fenêtre, il divague de l’âme et bat la campagne avoisinante. L’occasion de repérer un vieil agriculteur alcoolo mais attentionné, un troupeau de moutons qui part à vau-l’eau, un homme d’église musclé qui expose en solo des photos de son postérieur, des tracteurs qui poussent la gueulante et paralysent une bourgade.

Au-delà de la gamme de portraits que drainent souvent les premiers romans bâtis comme des road movies (un autre tue-l’amour), le ton, désopilant, et la maîtrise de la langue sauvent l’affaire haut la main. « Je n’ai jamais été très habile en bétail » concède notre héros qui révélera un goût pour le badminton en chambre, les magasins de sport spacieux et le confort du pyjama en auberge de jeunesse. Digne des meilleurs esprits anglo-saxons.

« Revoir Marceau », de Romain Meynier, éd. Cambourakis, 128 pages, 15 €.

Übermensch

Partant d’un thème hyperfédérateur, celui du trépas – plus universel, on meurt –, Frédéric Beigbeder a trouvé la voie. Une voie sans issue a priori, mais une voie royale. On va tous crever. Ce constat dépité, il le fait à un âge mûr déjà. Des enfants, l’envie que ça continue. L’âge où on réalise soudain que la vie rétrécit devant et qu’on n’aura peut-être pas le temps d’engranger toutes les vitesses pour piquer la pointe qu’on vise depuis les culottes courtes. Bref. La mort nous guette.

Lire aussi > Animateur de « jeux débiles » : Attaqués par Beigbeder, Nagui plaisante et Ardisson lui répond avec virulence

« La vie est une hécatombe. (…) Pourquoi tolérons-nous ce carnage quotidien (…) ? » Le livre à couverture dure (une idée de longévité) offre un joyeux melting-pot d’auto-fiction (Beigbeder se met en scène avec sa fille) et de réalité scientifique : il interviewe des chercheurs qui travaillent entre autres sur le concept d’homme augmenté, le surhomme de demain, le transhumanisme et ses satellites.

Comment périr le plus tard possible, comment ne pas rendre l’âme ?, s’interroge le dandy dépoitraillé, amateur de romanesque et de modernité prosaïque. Son talent demeure dans le sens de la formule qui claque et cette manière plutôt anglo-saxonne de prendre des libertés avec la structure. Si on n’aime ni les anglicismes ni cette griffe de pubard, on a déjà passé son chemin

« Une vie sans fin », de Frédéric Beigbeder, éd. Grasset, 360 pages, 22 €.

Body Double

Le monologue d’une psychiatre dépressive, auto-captive, postée aux fenêtres de sa maison de Harlem. Claustro-agoraphobe depuis un drame familial qui sera dévoilé par bribes au fil du récit, elle ne franchit plus l’enceinte de ses murs physiques, s’évade essentiellement dans le Merlot et l’observation du voisinage tout en matant des films noirs vintage. Elle captera une scène pétrifiante, sur un mode Fenêtre sur cour de Hitchcock, qui a d’ailleurs inspiré l’auteur. Le romancier new-yorkais Daniel Mallory, alias A. J. Finn, est éditeur de métier. Il est titulaire d’un doctorat à Oxford. Sa thèse portait sur « la sexualité transgressive dans les œuvres de Patricia Highsmith, Graham Greene et Henry James ».

Son thriller La Femme à la fenêtre, agrémenté d’une introspection bluffante, rappelle aussi Body Double de De Palma. Salué par Stephen King, le récit, arraché par la maison d’édition pour un montant colossal dit-on, est en cours d’adaptation par la Fox.

« La femme à la fenêtre », de A.J. Finn, éd. Presses de la Cité, 521 pages, 25 €.
Mots-clés:
livres sélection
CIM Internet