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Prix Première RTBF : Négar Djavadi lauréate avec « Désorientale »

Négar Djavadi, prix Première RTBF 2017 lors de la Foire du Livre 2017 de Bruxelles | © Flickr - actualitte

Littérature

Le Prix Première a été remis jeudi 9 mars à la Foire du Livre de Bruxelles. Il a été décerné à Négar Djavadi pour « Désorientale » (éditions Liana Levi)

 

Entre France et Iran, entre traditions perses et univers urbain, entre Orient et Occident, l’auteur raconte les grands chambardements de l’exil. Une quête d’identité bouillonnante, qui s’opère par saccades. Dans son roman touffu, épique et politico-exotique, elle raconte la révolution iranienne et la sienne, qui prend la forme d’une « désintégration ».

Née à Téhéran en 1969, exilée en France onze ans plus tard, Négar Djavadi est scénariste, diplômée de l’Insas à Bruxelles, et vit à Paris.  Pour atteindre l’Hexagone, elle a traversé les montagnes du Kurdistan à cheval avec sa mère et sa sœur. Son périple est physique et mental. De ceux qui tordent une vie.

A l’hôpital Cochin, où elle est en attente des résultats d’une insémination artificielle, la narratrice, Kimiâ, se met à gamberger. Son esprit s’évade, elle songe à cette France de l’exil, revient sur l’atterrissage qui n’a pas été pas facile. L’héroïne de l’ouvrage aux accents autobiographiques peine à s’adapter. En France, elle est estomaquée par la misère affective, le silence de la solitude, l’ennemi qui ne dit pas son nom. Elle adhère au monde souterrain un peu poisseux qui noie le malheur dans un bouillon d’excitation.

 

Elle a longtemps tenté de se distancier de ses racines mais l’esprit persan la taraude. Dans ce couloir d’hôpital, elle opère flash-backs et retours vers le futur, fait le pont entre deux cultures. Négar Djavadi évoque dans son roman brûlant les soubresauts de l’histoire de son pays, ceux de sa famille, sur trois générations et dix ans de révolution politique. Elle se remémore l’Iran américanisé des années 70 avant l’arrivée des ayatollah. Parle de ses ancêtres et de ses parents, intellectuels, opposants aux régimes qui se sont succédé en Iran, du Shah à la révolution de 1979 et l’arrivée de Khomeyni qui déclenchera leur départ vers l’Europe. Sur la tête de son père pèse une fatwa.

« Du  nord au sud, d’est en ouest, des « Mort au Shah » et « Allah Akbar  »,  vêpres  insolentes  et  désespérées  jetées  à  la  face  du  monde,  se  répondraient  en  écho.  Quelques  minutes,  un  quart  d’heure  tout  au  plus,  jusqu’à  ce  que  le  bruit  des  mitraillettes s’élève et la répression s’empare à nouveau de la ville. »

Il est également question dans cette saga familiale colorée, où les fratries se succèdent, de traditions persanes, de harems moites, de chemins parfumés, d’un passé redouté et idolâtré. Occidentale en diable et par soubresauts, elle parle en vrac de l’underground qu’elle aime, des vapeurs rock’n’roll de la nuit.

Entre ce besoin de repères propre à la jeunesse, et ces allers-retours aux sources, la quête d’identité se poursuit. Le livre parle de France et d’Iran, d’Orient et d’Occident, il parle de légendes et de vérité, de fantasmes et de réalité, de politique et de sensualité. Tout cela, l’avant, le pendant et l’après, l’ailleurs et l’ici forment un sacré bagage.

Il y a le thème de l’exil aussi, multiple, omniprésent. L’exil temporel ou géographique. Spirituel ou politique. Il est question enfin de mémoire, de liberté et de survie – « une affaire personnelle », dit l’auteur. «Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n’est pas vrai de l’exil. »

Le livre a été choisi par un jury d’auditeurs aux âges et profils variés (de l’astronome au conteur en passant par la juriste ou la spécialiste de la sécurité) parmi une série de dix romans présélectionnés.

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Cette série comptait le déjà très médiatisé et joliment brossé « Petit pays », de Gaël Faye (Grasset) ; l’éminemment dépouillé « Monsieur Origami » du Belge Jean-Marc Ceci (Gallimard) ; « Je vais m’y mettre » de Florent Oiseau (Allary), une ode cocasse au dilettantisme par l’absurde ; « Le garçon, scènes de la vie provinciale » d’Olivia Resenterra (Serge Safran), un curieux un huis-clos mère fille ; « La correction » d’Elodie Llorca (Rivages), qui évoque un autre univers confiné, celui d’un bureau où sévit un correcteur traumatisé; « Les contes défaits » d’Oscar Lalo (Belfond), le récit d’un homme dont l’enfance a été souillée ; «Celui-là est mon frère » de Marie Barthelet (Buchet-Chastel), qui aborde la grandeur et la cruauté d’un lien fraternel, « Rapatriés » de Néhémy Pierre-Dahomey (Seuil), récit saisissant sur l’exil ; et l’excellent « Kurt », de Laurent-David Samama (Plon), docu-fiction alerte en hommage au frontman de Nirvana.

« Désorientale » de Négar Djavadi. Editions Liana Levi, 352 p., 22 €.

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