Paris Match Belgique

Adeline Dieudonné décroche le Rossel 2018 : son entretien fleuve à Paris Match

Le premier roman d'Adeline Dieudonné raconte l'emprise d'un père castrateur, violent, manipulateur, qui fait rage dans un pavillon de banlieue. | © Photo Christophe ketels

Littérature

Son livre parle de cauchemars d’enfance, de violence familiale et d’animalité. Adeline Dieudonné, auteur de La Vraie Vie, qui vient d’obtenir le Prix Rossel, nous avait accordé un long entretien avant de recevoir le Renaudot des lycéens.

Ce premier roman raconte l’emprise d’un père castrateur, violent, manipulateur, qui sévit dans un pavillon de banlieue. Sa fille, une gamine, entreprend une expédition de sauvetage d’âme pure à ambition physico-astronomique. Adeline Dieudonné a reçu le Prix du Roman Fnac 2018, le Prix Première Plume, le Prix Filigranes, le Renaudot des lycéens et, le 6 décembre, le Rossel 2018. Son livre a été sélectionné dans plusieurs concours d’envergure, dont le Goncourt, le Renaudot et le Goncourt des Lycéens et a déjà eu les honneurs des grands shows télé de l’Hexagone.

Elle apparaît dans les sous-bois. Juchée sur un vélo aux allures semi-électriques. Silhouette sportive, bonnet enfoncé sur la tête, pommettes hautes. Nous sommes dans la forêt de Soignes. À Boitsfort, à quelques mètres de l’hippodrome où elle a organisé à deux reprises déjà la Fête de la Pomme. Des maraîchers, des fabricants de cidre, des confections de confiture, quelques animations autour du fruit. L’écologie la passionne, dit-on.

Elle repère de loin un écureuil américain qui grimpe sur un arbre. On est épaté par ses connaissances en biologie et son sens de l’observation. « Il a des rayures noires sur le dos. Je porte des lentilles donc je vois bien. » Mais elle se raidit et s’inquiète soudain du tour bucolique que prend la séance. « Au passage, si on peut éviter le cliché : la forêt l’inspire, elle parle aux arbres, ça m’arrangerait… ». On se doute, après lecture de son livre, qu’elle recèle d’autres passions que celle du culte de la terre étiqueté bobo. Même si la sauvegarde de la planète est à ses yeux une priorité.

Elle n’est pas militante mais applique néanmoins quelques principes sains au quotidien. Elle a laissé tomber sa voiture par exemple, un bel effort venant d’une fille de champion automobile. Pour la photo, elle s’élance sur un pont qui jouxte l’étang dit des Enfants noyés. Le nom du lieu est le résultat d’une mauvaise traduction en flamand. Rien à voir donc avec le côté thriller psychologique de son livre si ce n’est cette atmosphère de lumière filtrée par les arbres qui prête à la rêverie. Et la forêt toute proche, source de terreurs primaires. Elle pique une pointe, à toute allure. Le mollet énergique, le regard qui transperce.

Très visuel, La vraie vie devrait faire l’objet d’un roman graphique. Et peut-être d’un film. © Christophe Ketels

Les balades à vélo dans les bois, Adeline Dieudonné connaît bien. Elle maîtrise l’exercice, sauf peut-être lors de cette traversée de nuit « terrifiante » qui a marqué son imaginaire. « C’est en rentrant un jour de chez ma mère à Waterloo que j’ai eu l’idée de la poursuite dans les bois », nous dit-elle, faisant allusion à une scène éprouvante de son livre, authentique trauma forestier. « Arrivée au milieu de la forêt de Soignes, dans l’obscurité totale, j’ai commencé à paniquer… ».

Elle a fait le Conservatoire, de l’improvisation, où elle a appris la performance purement physique, elle a ensuite enchaîné les castings, et puis les petits boulots pour vivre. « Un jour, j’en ai eu marre de vendre des rideaux ! (…) J’ai commencé à écrire. » Notamment Bonobo Moussaka, un monologue qu’elle a joué dans des cafés-théâtres bruxellois. Elle remonte sur les planches aux Riches-Claires à Bruxelles, en février prochain (du 21 au 23 février, Ndlr). Quand elle écrit, elle se nourrit de gros son, du heavy metal qui arrache. Ça lui permet de sortir les tripes, comme l’impro.

The Deer Hunter

Sur la couverture de son livre, un cliché contrasté montre un coin de pavillon de banlieue en briques rouges sur un gazon comme un tapis de billard. Un félin pousse sa gueule derrière une fenêtre. Il mate une proie hypothétique de son regard doré, coulant, menaçant. La Vraie Vie met en scène une héroïne paralysée par son père, pervers manipulateur, chasseur et friand de trophées qu’il accumule dans la « chambre des cadavres ». Des vestiges de gros gibier occis par le paternel ou d’autres, l’auteur ne donne pas le détail. Ce père fouettard tient sous son joug la maisonnée – une épouse timorée qui compense en s’amourachant d’une chèvre -, un garçonnet malléable. Ils vivent dans un lotissement ordinaire qui se révèle, au fil des pages, volontairement universel.

La Vraie vie (éditions de l’Iconoclaste)

Cet ogre à domicile est un bloc de méfiance lourdingue, de manipulation finaude, de nuisance humaine et bestiale, de frustration et de mépris. Il est expert-comptable dans un parc d’attractions. C’est une définition comme une autre d’un être dont le relief n’est pas lié, de prime abord du moins, à son cadre social. Il s’écrase devant la télé en s’imbibant de Glenfiddich. Il domine son monde et tabasse la mère qui, en retour a placé son affect dans quelques animaux domestiques. Il est paradoxalement assez abstrait dans sa conception. On ne lui voit pas de visage, on ne l’imagine pas. Il est, sociologiquement, relativement inclassable. Comme la toile de fond, neutre, du récit. Cet homme, Adeline Dieudonné l’a créé comme un « patchwork ».

Dans la littérature, je m’inspire toujours de gens que j’ai croisés. Je prends des bouts de chacun et je reconstruis.

Il pourrait être américain dans son obsession des armes. Il n’a pas le profil d’un chasseur wallon. « J’ai grandi dans la campagne entourée d’animaux mais je n’ai pas de chasseurs proches de moi. Cela dit, je n’ai rien contre eux dans l’absolu. C’est juste quand ça devient le plaisir de tuer, le plaisir du sang, la fierté d’avoir massacré un animal… Quant au côté ‘américain’ que vous évoquez, lié à ce rapport aux armes, je peux comprendre qu’on y pense. Il existe ici aussi des centres de tir et des gens fascinés par les armes mais c’est plus répandu aux États-Unis et c’est la culture dans laquelle on baigne. Dans la littérature, je m’inspire toujours de gens que j’ai croisés. Je prends des bouts de chacun et je reconstruis. Le père, c’est une espèce de monstre de Frankenstein. La culture américaine est extrêmement libérale : je dois être capable de défendre ma liberté et je dois être armé. C’est leur grand argument. Avec quelque chose qui tient du survivalisme ».

Le survivalisme justement, cette obsession de la mise en condition pour le cataclysme ultime, elle s’y intéresse et prévoit même d’en faire un livre. Plus tard. « C’est fascinant de voir ces gens qui se préparent à la fin du monde, s’entourent d’armes et se posent en prédateurs… ».

Un tigre dans le moteur

La description de ce cadre aux contours baroques ne dissout pas le propos. Celui d’une fillette anonyme qui raconte la folle histoire d’une survie. Elle repère, dans la prunelle de Gilles, son petit frère, une flamme mauvaise qui prend vie. Voit comment la « hyène », cette violence contagieuse, ce tigre malfaisant dans le moteur, le pollue à petit feu. Cette lueur maligne naît après une séquence à la fois abominable et presque cartoonesque que vivent les enfants : la narratrice et son frère achètent une crème glacée quand soudain le visage du marchand est pulvérisé par une explosion. Déchiqueté, la chair qui palpite, un œil pendouillant, les os du crâne apparents.

Après l’accident, le mal s’insinue dans le cerveau du benjamin. Un jour sa sœur le surprend, agenouillé sur le plancher en train d’enfoncer une punaise dans la patte d’Helmut, le chinchilla qui se tord de douleur. Plus tard, les animaux du voisinage seront décimés un à un. Le père fait mine de l’ignorer. Le jeune Gilles est cuit, grillé, fait comme un rat. Le germe de la délinquance lourde se déploie en lui.

La Vraie Vie offre une vue au microscope de la sale petite gueule d’un gamin en perdition, psychopathe en puissance.

Ce détonateur original, Adeline Dieudonné l’a puisé dans ses souvenirs. « L’épisode du glacier est basé sur un vrai fait divers, qui a eu lieu dans le Brabant wallon. » Mais c’est l’association de ce fait divers aux effets gore et de la violence paternelle en toile de fond qui va être explosive. Une formule nauséabonde qui peut ronger une ou deux âmes. Si la narratrice s’aguerrit peu à peu, si elle a perdu la candeur du premier âge, son frère, lui, peut encore la retrouver. Mais il faut y travailler dur, elle le sait. La Vraie Vie, c’est l’histoire d’une gamine qui tente de sauver cet enfant de l’apocalypse. Encouragée tardivement et du bout des lèvres par une mère qui a abdiqué.

« We Need to Talk about Kevin »

Le personnage de Gilles, mauvaise graine qui se développe dans un corps de garçonnet, donne tout son relief au roman. Il peut en être le centre à lui seul. L’observation de la dégradation psychologique d’une tête blonde et de ce regard qui change est un point fort du livre. La Vraie Vie offre une vue au microscope de la sale petite gueule d’un gamin en perdition, psychopathe en puissance. « Nous sommes tous des animaux. Avec de beaux instincts et d’autres moins beaux. Nous avons des ressources pour lutter contre notre bestialité mais celles de Gilles ont été balayées par un traumatisme et le fait qu’on ne s’est pas occupé de lui. Son psychisme est détruit et laisse place à des pulsions. Les enfants dont on ne s’occupe pas ou qu’on n’aime pas assez font du mal à leur tour et perpétuent le cycle de violence. »

On sait qu’Adeline Dieudonné aime Stephen King. Quelles sont ses autres références ? « Je lis beaucoup d’auteurs américains. We Need to Talk about Kevin par exemple est un bouquin fabuleux qui donne le point de vue de la mère d’un gosse inquiétant. On n’arrive pas à déterminer s’il est né comme ça et n’a fait que subir ce mal ou si c’est parce qu’on a été incapable de l’aimer qu’il est devenu un monstre. C’est un magnifique roman de femme (Lionel Shriver, née Margaret Ann Shriver). Elle montre comment un gamin en arrive à massacrer dix personnes dans son collège. Le livre est paru aux États-Unis en 2003. Peu avant (en 1999), avait eu lieu la fameuse fusillade du lycée de Columbine au Colorado. »

Elle aime aussi Margaret Atwood et, en Belgique, Thomas Gunzig. « Il m’inspire énormément. Il m’a incitée à me mettre à l’écriture du roman, je lui dois beaucoup. J’aime les échanges avec les écrivains. C’était chouette notamment de passer du temps avec les autres auteurs de la sélection du Goncourt des lycéens. »

L’affaire Louba en filigrane

Pour sauver son frère du mal qui lui mange le cerveau et le cœur, la fillette cherche un réconfort dans l’étude des sciences. Elle rêve de remonter le temps, se gave de manuels de physique quantique, d’astronomie, seules disciplines capables de l’aider à concevoir cette folle entreprise: le retour vers le point x, celui de la pureté, avant l’épisode du glacier. Elle prend rendez-vous en secret avec un professeur particulier, Pavlovic, éminent physicien reconverti en précepteur. Ce dernier, le seul avec qui elle puisse parler de « la dualité ondes-particules », est sidéré par ses connaissances acquises sur le pouce.

Le pilote Pierre Dieudonné avec Cécile, la mère d’Adeline, en 1984 sur le circuit de Francorchamps. © DR

Chez lui, elle croise une silhouette dont le visage est caché par un masque aux lèvres peintes, « avec des plumes et des paillettes ». L’épouse du scientifique a été victime d’une attaque à l’acide. Le rapport de domination hommes-femmes est livré en pâture. Via le récit d’un fait divers qui rappelle celui qui a touché un cinéaste français vivant en Belgique : « J’avais imaginé la « backstory » du professeur, avec une femme sans visage. Pendant que j’écrivais, j’ai entendu parler de ce qui est arrivé à Louba, la jeune épouse du réalisateur Olias Barco, que je connaissais. » (Louba a été attaquée à l’acide par son ex-époux en Ukraine. Olias Barco nous avait accordé un long entretien à ce propos en janvier 2018, ndlr.) « La violence conjugale est extrêmement banale. Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son mari. C’est hallucinant. Il paraît que la première cause de mortalité pour les femmes enceintes, ce n’est pas le diabète ni les complications liées à la grossesse mais cette violence conjugale. »

Lire aussi > https://parismatch.be/culture/litterature/101770/apprendre-a-lire-sebastien-ministru

Je suis fascinée depuis toujours par un personnage comme Marie Curie, première femme à avoir reçu le prix Nobel.

Marie Curie, l’idole

Féministe mais pas particulièrement mobilisée au départ, Adeline Dieudonné explique qu’elle a écrit le livre en pleine période de #MeToo et #Balancetonporc. « Ce mouvement m’a fait prendre conscience que la violence, on la vit sans le savoir. Avant cela, j’avais appris dès l’enfance à accepter comme une évidence qu’un garçon valait plus qu’une fille et qu’il y avait des domaines auxquels les filles n’avaient pas accès. »

Parmi ces champs réservés, il y avait les sciences, « une autre forme de magie ». « J’aurais aimé faire médecine ou étudier les sciences vétérinaires. Je suis fascinée depuis toujours par un personnage comme Marie Curie, première femme à avoir reçu le prix Nobel et à ce jour la seule à en avoir reçu deux. C’est devenu un modèle d’émancipation. Elle a atteint les plus hauts sommets à une époque où la science était encore complètement inaccessible aux femmes. Elle a bravé ces interdits. Pour arriver à un tel niveau il ne faut pas se poser de question. Mon héroïne n’attend pas d’autorisation. Elle avance. » Pavlovic est un spécialiste de la relativité générale. L’espace-temps, c’est un stress, une fascination ou une réalité simple qu’Adeline Dieudonné veut apprendre à maîtriser ? « Ce n’est pas une obsession mais il y a cette sensation qu’on partage tous : la terreur face à la linéarité du temps. Dire au revoir à des gens, accepter que certains accidents ou décès aient lieu terrifie tout le monde. C’est une idée qu’on doit apprivoiser. » Cet apprentissage est passé par des nuits d’effroi enfantin, d’épouvante glacée. « Cette idée m’est apparue avec le recul comme une bête sauvage, une créature qui surgissait au milieu de mes nuits. J’étais pétrifiée et puis j’ai appris à dompter cette sensation. »

A bicyclette dans les bois, près de l’étang dit des Enfants noyés, non loin de l’hippodrome de Boitsfort. © Christophe Ketels

Gibier de potence

En point d’orgue à la révolte de l’héroïne, il y aura cette randonnée en forêt. Monstrueuse, insane, quasi-carnassière. Cinématographique aussi. Un véritable traquenard nocturne. Le pater familias décide abruptement de mettre à l’épreuve ses enfants en leur proposant un jeu de nuit. Dans le bois, la gamine a droit à quelques minutes d’avance avant d’être pistée comme un gibier. Elle se blesse dans sa course, poursuivie par une horde de mâles proches du paternel.

Dans La Vraie Vie, l’animal suscite toutes les passions, y compris des élans de compensation. « J’ai grandi entourée d’animaux, donc l’amour des animaux, je le comprends. Et je comprends comment cet amour peut prendre le dessus sur l’amour des humains. Il y a un film que j’adore, Un Air de famille, dans lequel la mère dit des horreurs en parlant de son labrador. » « Personne ne m’a aimée, ne m’a comprise comme mon chien », dit-elle en gros en distillant des choses abjectes pour ses enfants. « Dans La Vraie Vie, la mère est obsédée par les animaux. C’est son échappatoire. »

La violence conjugale, Adeline Dieudonné ne l’a pas vécue. « Ce qui m’a toujours préoccupée c’est le rapport de prédation qu’on entretient avec le monde vivant dans l’absolu et les uns avec les autres. Le père dit en gros : dans la vie c’est manger ou être mangé. Notre monde fonctionne beaucoup de cette façon-là. »

Lire aussi > L’été à la page : notre deuxième sélection de livres à dévorer

La Vraie Vie se situe dans un cadre neutre. Flou géographique, pas de milieu social défini même si, avec la perte d’emploi du père, on entrevoit une classe moyenne qui s’effrite. Un désir de frapper plus large ? « Peut-être parce que je suis imprégnée d’autres cultures littéraires, je n’ai pas envie d’enfermer les choses en Belgique. » Le livre va sortir aux États-Unis, au Royaume Uni, aux Pays-Bas, en Flandre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Amérique du Sud. Des traductions sont prévues en hébreu, en croate, en grec… « Le premier pays à avoir acheté mon roman est l’Italie. Ce qui est étonnant, c’est de constater certaines différences de critères. Le marché turc était frileux par rapport au coup de cœur de la narratrice pour un homme adulte, le ‘champion’. Elle a 10 ans au début de l’histoire, quand elle ressent ses premiers picotements pour lui, elle en a 12, et à la fin du livre, 15. On est un peu limite c’est vrai mais c’est de la littérature. Et ce n’était qu’un point de vue, qui ne concerne heureusement pas tous les éditeurs du pays. »

Adeline Dieudonné a déjà suscité la ferveur et l’appui enflammé de jolis noms. Parmi eux, François Busnel (critique littéraire et producteur de La Grande Librairie sur France 5), dithyrambique, ou encore Amélie Nothomb. « À voir une telle marraine dans la littérature, c’est un cadeau. Elle s’est montrée hyper encourageante et très chaleureuse en plusieurs occasions où je l’ai rencontrée, dont des salons. Pour la remercier, je lui ai fait envoyer du Don Pérignon. »

L’intégralité du texte est à lire dans Paris Match Belgique du 15/11/18.

CIM Internet