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Noël à livres ouverts : La seconde partie de la sélection Paris Match

Geluck emmène religieusement cette 2e sélection aux accents un brin spirituels. ©Laurie Dieffembacq/Belga

Littérature
La 2e sélection se montre, en cette période festive, relativement spirituelle. Philippe Geluck écrit au Saint-Père; Ismaël Saidi et Michaël Privot auscultent le Coran; Boualem Sansal nous projette dans un univers où plane une soumission monothéiste; Laura Kasischke évoque une secte du Michigan au début du XXe siècle; Camille Brunel dissèque, dans La guérilla des animaux, un autre type de foi; Gildas Guyot, dans Le goût de la viande, voue un culte éclairé à la chair décomposée…

Le no future de Geluck

Geluck pète les plombs et Le Chat pète le feu. La double parution est à elle seule un poème. Une synthèse de l’esprit du maître. La gifle et la récompense. Un album best of et un livre « inadmissible », Philippe Geluck s’est lâché cette année, avec cet énième degré et ce non-sense qui font sa griffe, presque anglo-saxon. D’un côté, les « textes et dessins indéfendables », où il laisse parler son moi et son surmoi, sans foi ni loi. Ou presque. De l’autre, une compile tout-terrain du félin adulé. Dans le premier, il se montre gaiement inconvenant, maniant avec furia cet énième degré qu’il explique d’ailleurs dans un passage bien roulé – sa valeur didactique et fédératrice tient aussi à l’élégance de l’engagement.

Avec Geluck pète les plombs, Franquin et ses idées noires, Vuillemin et ses sales blagues font quasi figure de vieux cons. Il y est question d’extrémisme, de condition féminine, de machisme, de migration, de religion…
Certains trends sociétaux, linguistiques notamment, y sont jetés en pâture. La féminisation des noms ou l’orthographe new age par exemple. « Veillons à placer les urinoirs pour transgenres prostatiques près de l’entrée », suggère l’auteur dans la foulée. Car quoi, imaginons un transgenre incontinent qui devrait attendre que se libère la seule toilette sans sexe fixe poursuit-il en substance.
Si parler de stupre aujourd’hui ne sent plus le soufre, il croise la galipette avec la mort, autre ex-tabou. Sur une planche canaille, on voit les playmates décaties, nichons à la hauteur du nombril, commenter d’un jeu de mot graveleux la mise en bière de Hugh Hefner.

Point d’orgue de l’ouvrage de cet anticlérical jovial, en plus d’un long monologue sur la mitre et autres colifichets papaux, Geluck apostrophe le souverain-pontife dans une missive rédigée sur un mode fanatique habité et aimablement schizo. De ces hystéries où le fidèle s’adresse personnellement à son héros. « Cher Pape, avez-vous bien reçu le livre que je vous ai envoyé? Sa Sainteté n’a sans doute pas accès à tout. (…) Donc on convient d’un signal lorsque vous vous exprimerez sur la place Saint-Pierre ».
Geluck débridé, c’est le ciel assuré.

Geluck pète les plombs, de Philippe Geluck, éd. Casterman, 143 p., 20 €. + Geluck pète le feu, 48 pages, 11,95 €.

Apocalypse demain

Il fut chef d’entreprise et haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie algérien avant d’être limogé, en 2003, pour ses critiques du pouvoir public. Boualem Sansal reçoit en 2015 le Grand prix du roman de l’Académie française pour 2084 : la fin du monde, un roman de science-fiction inspiré du chef-d’oeuvre d’Orwell qui imagine un univers où dominent l’amnésie et une soumission monothéiste. Un univers où le totalitarisme islamique assujettit le Vieux Continent.

Le train d’Erlingen est une nouvelle fiction futuriste, prophétique et satirique, aux références bibliques, racontée sur un mode épistolaire faussement candide, parfois cocasse, aux rythmes sauvages. Dans cette fable anticipatoire, foisonnante, burlesque, corrosive, il évoque les « mauviettes de la mondialisation matérialiste heureuse » et la montée en puissance de la terreur fanatique, ce « paralysant violent ». Il pointe « ces oligarchies sectaires détentrices d’un pouvoir absolu » obtenu par la manipulation de l’argent et de la religion, recense « les mêmes événements qui ont conduit aux grandes migrations du passé, à la montée des fascismes, aux guerres mondiales, aux folies religieuses, aux grandes défaites morales. » Avec, en mode récurrent et en filigrane, le cercle vicieux de l’Histoire qui « ne sait rien de l’avenir ». Sombre, ironique, brillant.

Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal, éd. Gallimard, 256 pages, 20 €.

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Carnassier

Hyacinthe Kergourlé, appelé de 20 ans, s’extrait des tranchées de Verdun. Il a survécu à la chair putréfiée. La viande de rats, celle des camarades qui crèvent la dalle, qui crèvent tout court, sa propre texture aussi marquent le parcours du gamin devenu mort-vivant. Macchabée, décomposition, corned-beef offert par les cow-boys mastiquant, filet mignon, paupiettes, croupions… La mort le hante, la vie aussi. Incarnée, ne tenant qu’à un fil, un passage obligé. Il veut boucler la boucle. Le style est cru, l’humour noir de noir, le ton et la trame puissants. Gildas Guyot est passé de la nouvelle au roman avec force. Son livre est un coup de lame dans un mulot bien portant.

Le goût de la viande, de Gildas Guyot, éditions In8, 248 pages, 17 €.

Le roi de la jungle

Isaac Obermann, intégriste de la protection animale, tire à vue sur des braconniers qui ont éliminé une tigresse pleine et un éléphant. La guérilla des animaux compte des scènes audacieuses, évoque par exemple une oursonne dont les crocs percent une gorge humaine « sans violence ». « Comment un jeune Français baudelairien devient-il fanatique de la cause animale ? » dit le pitch. Une association internationale le happe, en fait un justicier médiatique propulsé par Hollywood. Camille Brunel est prof de lettres, vegan et militant de la cause animale. Son premier roman lui ressemble en apparence, radical et flirtant avec la conscience. À consommer à différents degrés.

La guérilla des animaux, de Camille Brunel, éd. Alma, 280 p., 18 €.

American psycho

Son roman La vie devant ses yeux, avait donné lieu au film éponyme, avec Uma Thurman et Evan Rachel Wood. Avec Eden Springs, la poétesse et romancière américaine Laura Kasischke offre le tableau à la fois impressionniste et aigu de la vie d’une secte, la Maison de David. Entre documentaire et fiction, entre nouvelle et roman, son récit est entrecoupé d’articles de presse de l’époque. Elle raconte Benjamin Purnell, le guide spirituel et fondateur de la colonie, barbe de troubadour christique, charme de rock star, tenue immaculée, qui a réussi à appâter, dès 1903, des fidèles du monde entier à Benton Harbor, dans le Michigan.
Ils vivent en autarcie dans ce cadre bucolique où l’on disserte sur un pêche bien mûre, sous la coupe du gourou aguicheur. Il transforme le lieu en parc d’attraction, Eden Springs, future source d’inspiration pour Disney. Le livre de Laura Kasischke plonge le lecteur dans un univers inqualifiable, une ambiance vaporeuse et tranchante. Edulcorée et putride comme un vieux fruit à la peau intacte. Le messie abuse des nymphes de la congrégation, tout en voiles délicats et robes blanches qui traînent dans la boue. Elles constituent, dans le non-dit et sous des allures polies, un harem discret où le secret se paie au prix fort.

Eden Springs, de Laura Kasischke, éd. Page à Page, 172 pages, 18 €.

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Et Dieu dans tout ça ?

Michaël Privot, est académicien, spécialiste de la langue arabe et de l’histoire comparée des religions. Il est collaborateur scientifique à l’université de Liège. Converti à l’islam, il prône un islam « européen ». Ismaël Saïdi est metteur en scène, auteur de la pièce Djihad (Librio, 2017) qui a fait un tabac dans les écoles de France et de Belgique, et des Aventures d’un musulman d’ici (Librio, 2017). Ensemble ils offrent une critique historique sous forme de dialogue où ils décortiquent des interprétations du Coran. Le ponte de l’islam y répond aux questions basiques du camarade croyant moins érudit. Il déconstruit les poncifs, les raccourcis de la mémoire populaire, fait la différence entre littéral et symbolique, rend à Mahomet et au texte sacré ce qui leur appartient vraiment. Certains points, certaines formulations peuvent paraître pour certaines anachroniques aujourd’hui, sachant qu’on a, rappellent-ils souvent, « plaqué notre imaginaire sur des situations du VIIe siècle ». Ils conçoivent une « remise en contexte historique », utile en ces temps de surinterprétation des textes.

Les questions d’Ismaël Saidi sont formulées sur un ton direct dans une langue populaire. Les réponses de Michaël Privot sont mesurées, formulées avec art, éminemment didactiques. On apprend par exemple dès le premier chapitre, intitulé Comme le Vatican, mais sans Saint-Pierre, que La Mecque n’était pas, au tournant des VIe et VIIe siècles, « le Disneyland islamique qu’elle est devenue aujourd’hui (…). » Sous le titre Comme Robin des bois, mais à Médine, Privot explique à son comparse que le jeûne ne doit pas être rompu à une heure précise. Que le « début de la nuit », c’est vague et qu’au VIIe siècle, en gros, « Muhammad n’a pas de montre » et a « d’autres chats à fouetter que de vérifier si ses contribules mangent à l’heure ». D’ailleurs, contrairement aux idées reçues, le prophète se plia, explique détaille Privot, aux réalités de terrain (l’abstinence complète était difficile à respecter) et permit, durant cette même période de jeûne, les galipettes nocturnes.
« Et Dieu dans tout ça ? » demande Ismaël à son comparse. « J’ai très peur Michaël… peur que tout ne soit qu’une fable… » « Mon bon Ismaël, ce n’est pas à moi de te dire si Dieu existe ou pas. (…) Je me dis que Muhammad, cet homme au milieu du désert, a entendu une voix. (…) Peut-être que tu l’entends déjà. » Une démarche didactique, salutaire, sans effets de manche.

Mais au fait, qui était vraiment Mahomet ?, de Michaël Privot et Ismaël Saidi, éd. Flammarion,352 p., 18 €.

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Le palais fantasmé

Il a été inauguré le 15 octobre 1883, érigé sur la colline des Potences (l’ancien Galgeberg) où on lynchait les criminels. Et où Vésale, l’anatomiste de la Renaissance allait dérober des cadavres pour les ausculter. L’architecte Joseph Poelaert est mort en 1879 sans avoir pu achever son œuvre.L e palais de justice de Bruxelles dépérit aujourd’hui sous nos yeux effarés. Il est classé désormais parmi les cinquante bâtiments les plus menacés au monde. Il perd des pierres, ses plafonds s’effondrent, la verdure prend quelques libertés sur la toiture, la moisissure garnit les salles d’audience. Des affectations nouvelles ont été débattues pour réhabiliter le monument en péril. En attendant, la rénovation, faute de budget, est au point mort et les échafaudages eux-mêmes sont à refaire.

La Fondation Poelaert vise une restauration rapide du bâtiment. Elle a proposé à cinquante artistes belges d’imaginer ce qu’il pourrait être à la fin de ce siècle. Parmi eux, Serge Baeken, « mercenaire graphique ». Il propose une planche à la ligne claire, dans les tons d’un Tintin Objectif Lune. Pascal Bernier, vidéaste, peintre, sculpteur, photographe a fusionné un jeu vidéo façon Pacman avec la structure du palais « tentaculaire », qu’il mate de haut depuis sa terrasse. Delphine Boël a coloré une photo de la salle des pas perdus, l’a ornée d’une boule à facettes géante et de graffiti : Can See You, Free et Truth, dans ce mix de joie et d’ironie qu’elle manie constamment.

On retrouve encore, dans le désordre, François Schuiten, Marie-Jo Lafontaine, Jean-Luc Moerman, Johan De Moor, Herr Seele, Ever Meulen, Michel François, Marie-Françoise Plissart, Gilles Dal et Fred Jannin (une planche de BD délicieuse), Nicolas Vadot, qui dessine le monstre en plein envol, tel une fusée, libéré de ses chaînes (les échafaudages), ou encore Kroll. Il a posé une caravane déglinguée en guise de permanence face au palais visuellement quadrillé par les échafaudages toujours, obsession légitime des amoureux du site.

Demain le palais de justice, sous la direction de Jean-Pierre Buyle & Dirk Van Gerven, Les Impressions nouvelles, 112 pages, 29 €.

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Congo : le « génocide high-tech »

« Les symboles de cette histoire sont presque des archétypes, des symboles de la déchéance humaine, l’avidité et la cruauté d’un côté, mais aussi, en face, la générosité, l’empathie, sans oublier cette résilience qui est une caractéristiques des Congolais », dit en préface Colette Braeckman, spécialiste de l’Afrique au Soir.

À l’écriture de la BD franco-belge, Jean Van Hamme, auteur de best-sellers monstres comme Largo Winch, Thorgal, XIII. Il change ici « radicalement » de style, a-t-on dit. Le créateur de Winch, le « milliardaire en jeans », a pourtant déjà insufflé à ses scénarios des tonalités humanistes, des accents sociaux. Au dessin, Christophe Simon, formé chez Jacques Martin, un trait riche, enlevé, à la fois classique et flamboyant.

Kivu raconte l’arrivée d’un ingénieur des mines fraîchement diplômé de l’ULB, expédié au Congo par sa société. À la clé de cette mission initiale, l’engagement d’un nouveau « directeur de production » en remplacement du précédent, mort « dans l’exercice de ses fonctions ». Le jeune homme nourri d’idéaux se trouve immergé dans une réalité dantesque, loin des appellations contrôlées aux consonances business. Un terrain où sévissent des milices armées qui s’arrachent l’accès aux trésors du terroir en multipliant les crimes contre l’humanité, dont le viol brandi comme arme de guerre. Il découvre l’infamie des persécutions, les jeunes filles aux chairs meurtries. Les rebelles s’en prennent au nœud de la vie. Détruisent femmes et enfants, les anéantissent ou les mutilent, et placent sous leur coupe les hommes.

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Denis Mukwege, chirurgien gynécologue congolais, fondateur de l’hôpital de Panzi, près de Bukavu, apparaît dans le récit, que son histoire a d’ailleurs inspiré. C’est, bien sûr, L’homme qui répare les femmes (titre du film de Thierry Michel et Colette Braeckman), lauréat, avec Nadia Murad, du Nobel de la Paix 2018. Guy-Bernard Cadière, chef du service de chirurgie digestive au CHU Saint-Pierre et spécialiste de la laparoscopie, l’aide à reconstruire ces corps déchirés.

Les multinationales surfent sur le marasme ambiant, en profitent pour exploiter le butin du pays. C’est l’enfer du cynisme, de la corruption reine qui ronge les âmes. Le nerf de la guerre, c’est le coltan, qui s’écoule au prix du sang. De la poussière grise, élément incontournable dans la fabrication des microprocesseurs. D’autres minerais seront l’enjeu de conflits à répétition. Il y aura d’autres dégâts. « Soyons cyniques et pensons à l’avenir, aux guerres de demain », dit encore Colette Braeckman. « Si le coltan est l’un des acteurs de ce livre, il y en aura d’autres, qui se bousculent déjà dans les Bourses des matières premières : le cobalt et le lithium indispensables à la fabrication des batteries électriques et que le Congo possède en grandes quantités, les terres rares que se disputera l’industrie de demain.»

Le thème, ambitieux, aurait pu être écrasant. Ou écrasé. Casse-gueule en tout cas. Délicat de vouloir rendre compte, un une BD, d’années de conflits tribaux, d’une tranche d’humanité en guerre, toujours brûlante. Le scénario, suit les règles du genre, une morale annoncée, des personnages aux profils contrastés brossés à larges traits : du blanc et du noir, du virginal et du pourri, de l’idéalisme et du cynisme. Documenté, qualifié parfois de trop didactique, l’album a le mérite de mettre en lumière, de façon accessible, une humanité à double face, défaillante et conquérante. Et d’éclairer l’horreur. Celle du « génocide high-tech » du XXIe siècle.

Kivu, de Christophe Simon et Jean Van Hamme éd. Le Lombard, 69 pages, 14,99 €.

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