Michel Houellebecq, le dernier des romantiques

Michel Houellebecq, le dernier des romantiques

houellebecq

Michel Houellebecq et sa nouvelle épouse Qianyum Lysis Li le 22 septembre 2018. | © Philippe Matsas

Littérature

En 2015, il racontait l’élection d’un président de la République de confession musulmane dans Soumission. Quatre ans plus tard, Michel Houellebecq dresse avec humour le portrait d’une France engluée dans la médiocrité. Sérotonine est évidemment le livre de 2019.

D’après un article Paris Match France par Gilles Martin-Chauffier

Autrefois, il n’y a pas si longtemps, on vous priait de ne pas mêler la morale à toutes les sauces. Aujourd’hui, c’est le contraire : on se retranche derrière elle au moindre prétexte. Tout est dangereux. Il faut écrire sur la pointe des mots, ne froisser personne. Les idées doivent enfiler l’uniforme et défiler selon les règles des professeurs de maintien. Inutile de dire que Michel Houellebecq fait du bien. Avec lui, dans un monde de fauves, les écrivains ne se font pas herbivores. Pas question qu’il ait des bras pour les garder là, le long du corps. Si l’envie lui passe par la tête, il se mouchera dans un voile de communiante.

Dans Sérotonine, sans s’appesantir, il signale les qualités de visionnaire de Franco ou songe aux vertus des herbicides. Il écrit comme il parle. Son ton léthargique peut bien traîner sur chaque syllabe, ses mots percent comme des flèches. Il exprime son dédain pour Yves Simon, traite Christine Angot par-dessus la jambe, réduit Libération à un journal pour intermittents du spectacle, trouve Niort hideuse, résume la Hollande à une firme d’import-export, dégomme Bataille et les écrivains NRF qui fantasment sur les femmes en se tripotant les neurones, foule aux pieds la SNCF, ses cheminots et leur dégénérescence, se moque des bobos écoresponsables… Il nargue même Dieu, ce médiocre dont la création porte la marque du ratage – si ce n’est de la méchanceté pure et simple. Il est sans filtre. Pas d’allégresse forcée dans ses pages, ni de gentillesse complaisante, juste la mélancolie cynique d’un homme qui ne joue pas la comédie du bien et du mal. Un vrai rêve dans la littérature française actuelle.

Lire aussi > Carla Bruni, aux premières loges du mariage secret de Michel Houellebecq

Houellebecq se glisse dans la peau de personnages mous comme l’eau

Son narrateur lui ressemble. Comme Stendhal peignait toujours des héros jeunes et beaux aux amours prometteuses, Houellebecq se glisse dans la peau de personnages mous comme l’eau dont la routine décline 50 nuances de pessimisme. À 48 ans, Florent-Claude Labrouste travaille pour le ministère de l’Agriculture. Sa vie est plate comme une autoroute. Officiellement il prépare une note de synthèse sur les producteurs d’abricots du Roussillon déjà condamnés à mort par les négociateurs français de Bruxelles, espèce vaine et parasite dont les échecs répétés n’atténueront jamais la morgue. Un peu décoloré, fatigué, déçu, il fume, il picole, n’ouvre pas le bec, se prend pour une lopette inconsistante et a plus ou moins le maintien d’une méduse. Il n’en peut plus. On l’observe et on comprend qu’à 18 ans le ciel est bleu partout mais qu’à 50 il est gris pour tout le monde. Pour tenir le coup, il prend du Captorix, un antidépresseur qui favorise la sécrétion de sérotonine. Tu avales tes comprimés et ton désarroi fond peu à peu comme une tache d’encre absorbée par un buvard. En théorie, du moins.

houellebecq
Michel Houellebecq à New York, en 2017. © EDUARDO MUNOZ ALVAREZ / AFP

Dans la réalité, Florent-Claude plaque son job au ministère de l’Agriculture, laisse tout tomber et glisse d’hôtel en hôtel, choisis uniquement s’ils autorisent encore à fumer dans les chambres. En fait, il est en train de mourir de chagrin. Parce qu’il n’attend plus l’amour qui seul permet de supporter une société « globalement inhumaine et merdique ». Il y a deux Houellebecq. Le premier saute aux yeux. Il ressemble à la France des gilets jaunes, lucide sur une société injuste qui se croit démocratique car elle garantit le droit de vote à des gens qui n’ont droit ni à des emplois ni à des salaires décents.

Lire aussi > Adeline Dieudonné décroche le Rossel 2018 : son entretien fleuve à Paris Match

Son humour pince-sans-rire rappelle celui des sketchs de Gaspard Proust, assassin et provocateur, plein de machisme ou de piques destinées à faire frémir les « belles personnes » du vivre-ensemble. Une fraîcheur agréable en ces temps de bonne conscience obligatoire. Mais une acidité qui cache le visage du second Houellebecq : un romantique dont les romans racontent tous des histoires d’amour bouleversantes. Sérotonine n’échappe pas à la règle. Du petit fleuve d’une tendresse naissante, on navigue jusqu’à l’immense delta d’une passion fatale. Florent-Claude ne se remet pas d’avoir laissé partir Camille, la jeune élève vétérinaire à Maisons- Alfort qu’il a accueillie comme stagiaire à la direction régionale de l’agriculture de Normandie. Ils sont tombés amoureux au premier coup d’oeil.

Le parfait héros à la Houellebecq

Elle a défailli d’horreur à sa première visite d’un élevage industriel de poules déplumées, décharnées et infestées de poux rouges. Ils se sont installés ensemble à Clécy, capitale pour carte postale de la Suisse normande. Cinq années de bonheur ont suivi qu’il ne se pardonne pas d’avoir laissé filer. Il part sur les traces de Camille, l’observe, noie son spleen dans l’alcool. Attention, pourtant, chez Houellebecq, si l’amour est tendre jusqu’à la perfection, l’émotion n’est jamais niaise. En même temps qu’il espionne son ancienne maîtresse, il retrouve Aymeric, un vieux copain de l’Agro, qui s’est lancé dans l’élevage du côté de Pont-l’Evêque. Encore un écorché vif : sa femme l’a plaqué et a emmené à Londres leurs deux filles dont l’absence le tue à petit feu. La tyrannie commerciale des grandes surfaces et l’incohérence des politiques laitières européennes successives et contradictoires achèvent de ruiner sa vie. Avec ses voisins il va monter une « action symbolique », bloquer l’autoroute avec une division de panzer-tracteurs, attirer l’attention de toute la France. Lui aussi est un parfait héros à la Houellebecq : l’homme qui joue ses dernières cartes dans un monde trop complexe pour lui.

Mais pas pour Houellebecq lui-même. Il ne se prélasse pas dans sa misanthropie mais l’alimente scientifiquement. Lire ses romans, c’est comprendre qu’il est abonné aux Echos et au supplément saumon du Figaro. Impossible de ne pas tourner ses pages mêlant tendresse sentimentale, violence sociale, nihilisme sarcastique et analyse politico-économique. Car s’il est facile de renoncer à un monde dont l’accès vous est verrouillé, ses personnages, eux, se retirent d’un monde dont l’auteur connaît merveilleusement le fonctionnement. C’est l’effet Houellebecq : il raisonne en scientifique et veut savoir de quoi il parle. Ensuite, il le fait à sa manière : sans ménager personne. Le résultat saute aux yeux : ses livres ne le dépeignent pas tant lui-même qu’ils ne décrivent la France, un vieux pays ennuyeux, triste et désemparé, prêt à tout pour échapper au spleen de ceux qui chancellent. Mais un pays trop vieux et trop attaché à ses pensions pour tout envoyer balader. Ça va mal, ça ira encore plus mal et, quand nos fils reliront Houellebecq, ils comprendront quelle race de ramollis était sortie du sang de Clovis.

houellebecq
© Thomas SAMSON / AFP
CIM Internet