Prix Première 2019 : Écorces vives d’Alexandre Lenot, un thriller rural made in France

Prix Première 2019 : Écorces vives d’Alexandre Lenot, un thriller rural made in France

Lenot Alexandre

Alexandre Lenot décroche le Prix Première 2019 pour Ecorces vives, publié aux éditions Actes Sud/Actes Noirs. | © Jane Burke

Littérature

En direct de la Foire du Livre de Bruxelles, la 13e édition du Prix Première a couronné, ce jeudi 14 février, le travail d’Alexandre Lenot et son formidable Ecorces vives. Jean-Paul Philippot, administrateur général de la Rtbf, a remis le Prix à l’auteur français. Ce dernier était au centre d’une émission spéciale présentée par Laurent Dehossay à Tour & Taxis.

Son roman, publié chez Actes Sud/Actes noirs, est un thriller atmosphérique, bucolique, forestier, dans un esprit « nature writing », produit de l’Amérique des grands espaces. Avec une forme de French touch tout en tracés bourrus et délicatesse du verbe. Les destins contrariés de ce conte rural se dessinent entre deux collines brunes, entêtées. C’est une France profonde, âpre, aux effluves de terroir imbibé. En filigrane, un message écolo joliment ciselé et un féminisme feutré que l’auteur revendique sans fanfaronner.

Alexandre Lenot est né en 1976, il écrit pour le cinéma, la radio et la télévision. Il a les joues roses d’émotion, se dit très ému par le Prix. Il apprécie les messages en sourdines, le non-dit, le suggéré, l’ellipse et affirme « faire confiance au lecteur ». Les touches féministes et écologistes de son roman s’esquissent en crescendo délicat. Le militantisme, ce n’est guère son affaire. La littérature dite engagée peut être un tunnel, un enfermement, dit-il en substance.

Son roman succède à Grand frère de Mahir Guven, Prix Première 2018 et pépite de sociologie en immersion. Le Prix récompense chaque année un premier roman francophone; il est attribué par un jury d’auditeurs de La Première parmi dix ouvrages présélectionnés sous la houlette de Laurent Dehossay.

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Une forêt du Massif central, ce “groupe de hautes terres”. Un homme boute le feu à une ferme et se fond dans la verdure. Ces pierres devaient être le cocon de sa vie de couple. Sa femme est morte dans un accident et il pratique la politique de la terre brûlée. Réduire en cendres l’écrin de leur vie avortée. Annihiler ce toit devenu haïssable. D’autres portraits vont se dresser. Ce flic boîteux qui a fui la capitale et son mariage pourri pour s’enterrer dans ce trou, et pénaliser les petites frappes. D’autres encore. Des personnages solitaires, secrets, trahis, broyés par la vie, fuyant ses tumultes, terrés comme des renards pour lécher leurs plaies.

Ils sont d’ici, comme ces vieux qui s’accrochent au sol, ou d’ailleurs. Les étrangers suscitent l’appréhension. Les bruits se répandent entre les arbres, circulent entre les êtres écorchés vifs. Les anciens sont soudés à cette terre que d’autres ont désertée depuis des lustres. Ils évoluent en creux, entre des “massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose”. Le nord du Cantal, où le froid peut glacer le sang. Un “rude petit pays, couleur noir et ocre, qui sent la boue et les fumières, la bouse séchée sur le bitume cabossé, qui sent la neige toute fraîche, qui sent les cailloux gelés et le bois mouillé.”

Écorces vives est un tableau où la nature domine en sourdine. Elle est un tissu permanent, rugueux comme un tronc rapé par les ans, dont le relief grumeleux est gravé de désillusions et d’obstination. Epaisse à l’extérieur, pleine d’une inertie coriace. Charnue et vivace en son coeur. C’est un roman noir et choral, qui, sous la forme du polar poétisé au fumet d’humus, raconte la mutation, la transhumance, la migration en petit, l’attachement à la terre. Et puis l’entêtement et la méfiance intrinsèques de l’homme, cet animal buté qui renifle l’autre comme un ennemi juré.

Écorces vives, d’Alexandre Lenot, éd. Actes Sud/Actes Noirs. 208 p., 18,50 euros.

Breughélien

Parmi les dix finalistes de la sélection 2019 du Prix Première figurait également Le Mangeur de livres, conte aux accents rabelaisiens de Stéphane Malandrin (Seuil). Le scénariste et réalisateur français qui vit en Belgique a réalisé, avec son frère Guillaume, des longs métrages de fiction – Où est la main de l’homme sans tête, en 2009, ou Je suis mort mais j’ai des amis, en 2015, nommé la même année aux César du meilleur film étranger.

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Il commet ici une farce délectable qui intègre nourritures terrestres et spirituelles. De l’impératif d’ingurgiter du papier. L’affaire se situe à Lisbonne au XVe siècle. On y suit les péripéties philosophico-gargantuesques d’un jeune juif converti au catholicisme qui se met à dévorer les livres au sens propre du terme. Les ripailles d’envergure s’enchaînent. Le poison divin devient monomanie et engendre une extravagante mutation. L’auteur a lui-même avalé une brochette d’ouvrages hyperprotéinés pour composer celui-ci. Il recommande en fin de bouquin ses lectures dont Rabelais, référence ultime. La description du goût de l’encre est un régal. Le plat est copieux mais s’assimile de bout en bout dans une forme de férocité gaillarde.

Le Mangeur de livres, de Stéphane Malandrin, éd. Seuil, 190 pages, 17 euros.

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