Paris Match Belgique

Bernard Minier : Big brother est déjà là !

Bernard Minier, thriller

Bernard Minier, le 13 mars 2017. | © Ouest France

Littérature

M, le bord de l’abîme nous entraîne dans la course à l’intelligence artificielle. Un univers empli de menaces.

Et si la réalité avait dépassé la science-fiction ? Des chiens robots agressifs et un chatbot nommé DEUS, encore plus bavard et intrusif que l’ordinateur Hal dans 2001, l’odyssée de l’espace, font régner l’angoisse dans le nouveau thriller de Bernard Minier. Sauf que nous ne sommes pas dans des délires futuristes mais à la pointe d’une réalité dont l’auteur s’est nourri pendant des mois en dévorant des centaines d’ouvrages scientifiques. « Mon éditeur a préféré diviser par deux les références à la fin du livre, car sinon il me disait que personne ne croirait que j’ai lu tout ça ! » s’amuse le stakhanoviste du polar, avant de rappeler : « C’est un thème que j’avais abordé dans Une putain d’histoire, où des adolescents se déconnectaient des réseaux sociaux pour échapper aux grandes oreilles de la NSA. Quatre ans après, les choses ont empiré. L’intelligence artificielle a encore augmenté et elle va changer nos vies… »

Lire aussi > Ne soyez pas humains avec les robots

Alors plutôt que de convoquer le commandant Servaz, son héros récurrent presque aussi technophobe que lui, Minier a choisi Moïra, une jeune geek française embauchée par un mystérieux M. Ming, maître d’un dragon digital, pour affronter des menaces qui n’ont rien de virtuel. Et il s’est rendu à Hongkong l’été dernier, en pleine saison des pluies, pour s’imprégner de « l’ambiance à la Blade Runner » qui y règne. Un décor d’autant plus judicieux que la Chine devance presque l’Amérique dans la compétition pour s’accaparer les données personnelles de tous les habitants de la planète.

 « Larry Page, un des cofondateurs de Google, a déclaré que des entreprises comme la sienne sont amenées à prendre la place des politiques, parce qu’elles connaissent mieux le futur qu’eux ! » s’exaspère-t-il

« C’est le cadre idéal d’un polar », remarque-t-il. « Une ville chaotique, très mal gérée, avec des centaines de milliers d’habitants qui vivent dans des appartements-cages de 8 mètres carrés. Les gratte-ciel ressemblent à des termitières géantes, presque les Morlocks de H.G. Wells. Les Rolls-Royce y côtoient la misère, le high-tech, la saleté… »

Dans cette jungle inhumaine, les nerfs de Moïra vont être mis à rude épreuve : plusieurs employés de l’entreprise M sont trucidés après avoir été atrocement torturés, et DEUS, la voix numérique qui l’accompagne partout, se fait de plus en plus pernicieuse, malveillante. Doit-on laisser vraiment son libre arbitre au vestiaire et se laisser guider par les prouesses de l’intelligence artificielle ? « Mon roman pose la question de la sécurité du numérique », explique Minier. « Toutes les données que nous fournissons aux géants d’Internet sont dans un cloud. Qu’est-ce qui me prouve que ce cloud ne peut pas être hacké ? Et puis 70 % des data centers sont en Chine, un pays qui n’a pas vraiment la même définition de la liberté que nous… »

Le passionné de Thomas Bernhard et de Philip Roth sait que rien ne vaut un récit aussi vif que stressant pour tirer la sonnette d’alarme face aux menaces qui planent sur la société. « Larry Page, un des cofondateurs de Google, a déclaré que des entreprises comme la sienne sont amenées à prendre la place des politiques, parce qu’elles connaissent mieux le futur qu’eux ! » s’exaspère-t-il. Et de nous mettre en garde : « Il existe aujourd’hui un courant de pensée anglo-saxon transgressif qui propose de contourner la démocratie, car il estime que le monde de l’IA est trop complexe pour l’opinion publique… » Pour parler de cette révolution inquiétante, le thriller citoyen a désormais une autoroute devant lui. Bernard Minier l’emprunte déjà en affolant tous les radars. Et ça, ce n’est pas une fake news.

M, le bord de l’abîme, de Bernard Minier, éd. XO, 576 pages, 21,90 euros.

CIM Internet