Shiori Ito : « Au Japon, nous en sommes à la première étape de la libération de la parole »

Shiori Ito : « Au Japon, nous en sommes à la première étape de la libération de la parole »

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Shiori Ito, en janvier 2018. | © Behrouz MEHRI / AFP

Littérature

Shiori Ito, journaliste et réalisatrice de documentaire, signe avec La Boite noire un témoignage puissant, racontant son propre viol et dénonçant les violences sexuelles et les lois obsolètes les concernant, mais aussi l’impact du mouvement #MeToo dans son pays.

 

Paris Match. Comment avez-vous pris la décision d’écrire ce livre ?
Shiori Ito. Il y a deux ans, quand j’ai parlé publiquement de mon expérience, j’ai reçu un courrier de mon éditrice, une longue lettre dans laquelle elle m’incitait à écrire un livre. Elle m’incitait à utiliser mes propres mots, pour dire pourquoi nous devons parler de ce sujet, juste avant la réforme de la loi. Quand j’en parlais, les gens voyaient surtout un sujet scandaleux. Elle m’a encouragée, m’a dit que j’avais ouvert la porte et que je devrais parler. Mais me souvenir de tout était encore très traumatisant, je n’étais pas prête. Je lui ai demandé d’attendre trois ou quatre ans, le temps que j’assimile tout. Elle m’a poussée à le faire le plus tôt possible, tant que les gens m’écoutaient. J’ai suivi son conseil. À l’époque, je ne pouvais toujours pas retourner chez moi, je me cachais chez des amis, c’était très dur de poursuivre ma vie à Tokyo, je ne me sentais plus en sécurité dans mon ancien quartier. Heureusement, j’ai eu une opportunité de travailler à Londres donc c’est là que j’ai écrit mon livre. J’ai tout écrit en trois mois, à un rythme effréné, mais je suis maintenant contente de l’avoir fait.

L’écriture était-elle cathartique pour vous ?
Sur le coup, pas du tout. Parfois, j’étais incapable de regarder le manuscrit pendant deux ou trois semaines. Mais au final, ça l’a été. Cela m’a permis d’ordonner tous les faits, tous les détails, mes souvenirs. Cela m’a donné plus de confiance dans mes souvenirs : tout était vrai et vérifié par les faits.

Votre livre est plus qu’un témoignage personnel, c’est un plaidoyer pour un changement de raisonnement et de lois au Japon.
Si le système légal et le soutien moral étaient assez forts, je n’aurais probablement pas écrit ce livre. Je l’ai fait car j’ai été surprise du constat de la société dans laquelle je vivais. C’était un sujet très difficile à évoquer, à mettre sur papier, à partager. J’éprouve toujours des difficultés en revenant au Japon.

« J’ai reçu beaucoup de messages négatifs, qui me font parfois craindre pour ma sécurité »

Quelles ont été les conséquences pour vous ?
Ca va de mieux en mieux mais c’est dur à évaluer, le pourcentage de Japonais qui n’aiment pas entendre parler de ce sujet. J’ai reçu beaucoup de messages négatifs sur Internet, qui me font parfois craindre pour ma sécurité et celle de ma famille. Ma famille ne voulait vraiment pas que j’en parle publiquement, et encore moins que j’écrive un livre, mais je savais que, pour me protéger, la seule façon était d’utiliser mes propres mots. Si je disais tout, je me pensais davantage en sécurité car s’il m’arrivait quelque chose ou à ma famille, les gens comprendraient peut-être.

Cela fait plus d’un an que le mouvement #MeToo a démarré. Qu’en pensez-vous ?
Il est né environ six mois après que j’ai publiquement évoque ce qui m’était arrivé. C’était exactement au moment où mon livre est sorti au Japon. Je me sentais alors très seule, j’ai été très surprise que tout le monde se décide à parler. Ma famille a été rassurée aussi de voir que je n’étais pas seule. Cela a eu un effet bénéfique pour toutes les survivantes qui ont pu libérer leur parole. Mais au Japon, c’est encore très difficile. L’attention médiatique a évolué, on a commencé à en parler dans la presse. Au Japon, nous en sommes à la première étape de la libération de la parole mais il nous reste beaucoup de chemin à parcourir, au Japon comme ailleurs.

Vous expliquez longuement les différences entre la législation japonaise et celles d’autres pays. Pensez-vous que le Japon est un pays à part ?
Sur le plan légal, oui. Le fait que notre loi sur les viols avait 110 ans, beaucoup de changements restent à faire sur le plan éducationnel, légal… Mais je pense que le problème essentiel est universel : les violences sexuelles, le harcèlement sexuel sont très liés au pouvoir. Je travaille actuellement sur les mutilations génitales féminines et les violences sexuelles en Afrique, et bien sûr que le sujet est complètement différent qu’au Japon, mais les traditions, la mentalité des gens sont assez similaires. Réaliser, en tant que Japonaise, à quel point nous étions en retard sur les questions liées aux femmes… Cela m’a mis mal à l’aise, de mettre en lumière le retard que nous avons, car ce n’est pas ce que les Japonais veulent entendre, mais c’est le cas. Et c’est comme cela que le changement démarre. 

« Ca a été dur pour ma famille, j’avais peur pour eux »

Votre affaire a-t-elle évolué depuis l’écriture de votre livre ?
Non. Mon affaire est close, la plainte criminelle l’est. Mais nous avons une plainte au civil en cours, nous l’avons lancée à la fin 2017. Nous allons bientôt tous les deux comparaître au tribunal et livrer nos témoignages mais il vient de lancer une contre-plainte, demande une somme énorme. Dans les médias, certains ont fait des remarques en disant ; « C’est une victime, elle ne devrait pas sourire ». C’est intéressant car, même depuis le mouvement #MeToo, les gens ont toujours des idées très traditionnelles. Mais je vais au civil car, si la plainte criminelle est classée, les gens estiment que les preuves rassemblées ne sont pas suffisantes et nous n’avons aucun accès aux preuves, la presse ne pousse pas l’enquête, se disant que si la justice ne poursuit pas, il n’y a pas d’affaire. Alors que devant une cour civile, vous pouvez présenter vos propres preuves, les gens peuvent y avoir accès. C’est plus ouvert et je pense que les gens verront quel système légal nous avons, pour constater ce qui dysfonctionne.

Durant votre parcours pour déposer plainte, les policiers vous ont plusieurs fois avertie que cela pourrait être problématique professionnellement parlant. Comment se porte votre carrière de journaliste ?
C’est intéressant. Quand je suis allée au commissariat, on m’a dit que je ne pourrais plus travailler au Japon. Ca a en effet été compliqué, certains disaient qu’il ne fallait pas accepter ma candidature à un poste car je mettais au point des guets-apens. Mais je pense que j’ai vu de près ce dont les médias japonais sont capables et incapables. J’ai appris comment on peut en parler. C’est difficile de travailler dans des médias japonais mais c’est important car nous avons tellement de sujets à aborder. Je suis libre aujourd’hui, j’ai ma propre société de production à Londres, pour réaliser des documentaires. J’avance au jour le jour.

Dans le livre, vous expliquez que votre sœur ne vous parlait plus à cause de la médiatisation de votre affaire. Vos relations se sont-elles améliorées ?
Après le mouvement #MeToo, je pense qu’elle a compris que ce n’était plus aussi effrayant d’en parler. Avant, elle avait peur de ce qui pouvait se passer. Mais cela nous a pris un an pour parler. Elle est plus jeune que moi, et je pense qu’elle avait peur de ne pas trouver d’emploi si les gens découvraient qu’elle était ma sœur, mais elle a commencé à travailler depuis. Ca a été dur pour ma famille. J’avais peur pour eux. J’ai décidé d’agir, mais eux n’avaient rien choisi, je voulais les protéger autant que possible. Le fait que cela soit maintenant plus ouvert, ils me soutiennent davantage, me comprennent davantage. La libération de la parole, le fait que de nombreuses personnes ont parlé de leur expérience, a changé et m’a beaucoup aidé. Publier ce livre en France, c’est tellement étrange. Je n’y aurais jamais pensé. C’est un parcours très intéressant.

Shiori-Ito

 

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