Deux ans et l’éternité : Le roman chorale de l’histoire de Mawda

Deux ans et l’éternité : Le roman chorale de l’histoire de Mawda

Ce livre, "C’est l’histoire de Mawda. C’est une histoire d’amour impossible. Une histoire de guerre. Une histoire de souffrance et de contradictions...." | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Littérature

Vincent Engel et Michel Bouffioux sont les co-auteurs de l’ouvrage Deux ans et l’éternité. Un livre en deux parties : un roman qui fait parler Mawda et les acteurs de cette sombre tragédie et la contre-enquête journalistique menée par le journaliste de Paris Match Belgique.

 

Par Laurent Depré

En mai 2018, la Belgique découvrait avec effroi une autre réalité de ses autoroutes et aires de repos. Ces voies de communication sont aussi utilisées par des passeurs, des trafiquants d’êtres humains, pour amener vers l’Angleterre des migrants et leur famille en quête d’un meilleur futur. Du moins, l’espèrent-ils. Le plus souvent, le trajet s’effectue après avoir payé plusieurs milliers d’euros.

Une nuit de printemps, une course-poursuite folle s’est enclenchée entre une camionette transportant des migrants et la police. Le rodéo se soldant tragiquement par un ou deux coups de feu coûtant la vie à une fillette kurde de deux ans… Mawda.

Depuis le début de cette affaire Mawda, Paris Match Belgique mène l’enquête sur ce terrible décès grâce au travail et aux recherches incessantes de notre journaliste Michel Bouffioux. Que s’est-il passé cette nuit-là ? Où sont les responsabilités de la police ? Quel rôle a joué le gouvernement Michel dans ce dossier ? Tout comme l’attention de notre rédaction s’est aussi naturellement portée sur le trafic des migrants sur le territoire belge en le décorticant le plus largement possible. Deux volets d’une même problématique, la crise des migrants comme l’apelle les politiques et la majorité des médias.

Pourtant, Vincent Engel a une tout autre vision de la situation. Il parle avant tout d’une crise de l’accueil qu’aucun gouvernement européen n’a su géré correctement et humainement. « La migration est inhérente à l’humanité. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Aujourd’hui, des hommes et des femmes fuient des guerres dans lesquelles l’Occident a sa part de responsabilité, ou des troubles politiques ou climatiques dans lesquels nous avons aussi notre responsabilité. Par ailleurs, l’Occident s’est cru autorisé, depuis des siècles et des siècles, de coloniser la planète entière. De quel droit fermons-nous nos frontières alors que nous avons bafoué celles des autres ?  Alors que nous profitons d’une aisance et d’une richesse énormes, nourries en grande partie sur l’exploitation du reste de la planète ? Nous défendons notre modèle démocratique et les valeurs qui le nourrissent, mais quand il s’agit de les mettre en pratique pour d’autres que nous, on ne le fait pas », commente-t-il.

La fiction est la forme la plus élaborée de discours pour transmettre à ceux qui ne l’ont pas vécu un événement.

Le livre mêle deux genres, la fiction et l’enquête journalistique rigoureuse. Les auteurs n’ont pas eu l’impression de brouiller l’ensemble. « La fiction touche davantage parce qu’elle articule la raison et l’émotion. L’enquête journalistique a établi les faits contre les mauvaises fictions des autorités. Et c’est là aussi que l’on voit que, comme le disait Aragon, toutes les fictions sont des mensonges qui disent des vérités. La « vérité » des autorités était de cacher la réalité des faits, de couvrir les erreurs de la police mais surtout l’erreur globale de la gestion de la migration mise en œuvre par ce gouvernement » renchérit Vincent Engel.

L’auteur de ce roman chorale a des mots assez dur pour la N-VA et Theo Francken, secrétaire d’Etat à la migration et le gouvernement Michel… « Dans l’affaire Mawda, on a vu l’accumulation de bêtises, d’hypocrisie, d’incompétence, de mensonges que ce gouvernement a produit sur ce dossier. La N-VA a utilisé les migrants comme épouvantail. Leur analyse du dossier est mensongère et manipulatrice d’un bout à l’autre. C’est jouer sur la peur pour renforcer un nationalisme étriqué et égoïste, autant que pour détourner l’attention des dossiers urgents qui mériteraient toute l’attention de nos dirigeants ».

En conclusion, l’auteur explique l’une des finalités aussi de Deux ans et l’éternité, « tant que nous nous souviendrons de Mawda, une petite part d’elle vivra encore. Il n’y a pas d’autre paradis, je pense, que la mémoire des vivants. »

 

Extraits des premières pages du livre….

JE SAIS, VOUS ALLEZ DIRE que ce n’est pas possible. Pas possible qu’une petite fille de deux ans parle comme ça. Et en français encore bien, alors qu’elle commençait seulement à baragouiner le sorani. Et pourtant, là, vous m’entendez, pas vrai ? Vous savez que j’ai deux ans et que j’aurai toujours deux ans. Vous n’avez pas miraculeusement appris le sorani pendant la nuit. Vous ne savez même pas ce qu’est le sorani. Moi bien. Maintenant, je sais tout. Le sorani est un des trois dialectes kurdes, celui qu’on parle dans le nord du Kurdistan iranien et au Kurdistan irakien. Pas loin de sept millions de locuteurs. Parole de Wikipedia. Sept millions ; autre chose que le wallon, hein ? Et pourtant, mes parents n’ont trouvé qu’une personne pour traduire les mensonges qu’on leur a débités et les pauvres vérités qu’ils ont essayé de faire entendre. Je ne sais pas pourquoi, mais je pense que si mes parents avaient parlé wallon, je ne serais pas là, à vous raconter mon histoire.

Vous pouvez dire qu’il est impossible que je vous raconte mon histoire, mais pas que mon histoire est impossible. Je pourrais ici vous chanter le couplet : si je vous raconte mon histoire, c’est pour que cette histoire devienne impossible. Pour qu’elle ne se produise plus jamais. Désolée. J’ai peut-être deux ans, mais je ne suis pas née de la dernière guerre. « Plus jamais ça » ; c’est la formule qui fait se tordre de rire les bourreaux, et de douleur leurs victimes.

Alors, réglons tout de suite le problème de l’impossible. La mort offre un privilège : elle tue aussi la question du possible. Là où je vis désormais, tout est possible. Où ? Vous voulez rire ? Vous l’ignorez ? Mais en vous, évidemment ! Dans votre mémoire, vos pensées. Pas seulement celles de mes parents, même si c’est là que je me sens le plus au chaud. Chacun de vous. Que vous m’aimiez ou non. Même si je préfère que vous m’aimiez. C’est plus doux. Il n’y a rien de magique là-dedans. Cela durera aussi longtemps que vous vous souviendrez de moi. Je vous connais ; ça ne durera peut-être pas deux ans….

Le livre est déjà disponible dans de nombreuses librairies. ©Doublejeu
Mots-clés:
littérature mawda
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