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Simenon, Myriam Leroy etcetera : Livres d’été de Paris Match, premier volet

Portrait et évocation de Georges Simenon à l'expo Made in Belgium organisée en 2005 pour le 175e anniversaire de la Belgique. © Benoît Doppagne / Belga.

Littérature

L’intégrale de Maigret, le carnet de bord d’un pénaliste à gueule de truand, Le Zéro et le Un, premier ouvrage de Ryan Ruby, un jeune Californien qui donne dans la philo de l’extrême, Les Yeux rouges, roman bien noir de Myriam Leroy (août), la mathématique de la chair auscultée par François De Smet, la « théocratie féroce » du Vatican selon Frédéric Martel ou l’évaluation merveilleuse des supérettes par Houellebecq font partie de nos engouements estivaux. Ils sont basés sur la production littéraire du premier semestre 2019, et davantage. À lire ou relire religieusement.

Simenon en long

Chapeau, pipe, imper. Regard de Maigret face à un port, attablé devant un verre ou dans une rue éclairée au réverbère. Les couvertures – originales, créées par Loustal – plongent d’emblée le lecteur dans l’univers de Simenon. Celui d’un autre siècle. Pour le 30e anniversaire de la mort de Simenon, les éditions Omnibus publient une compilation Tout Maigret en dix volumes commentés par les meilleurs. Indispensable. L’intégrale géniale propose des préfaces et les notes de fins connaisseurs du phénomène dont Pierre Assouline, Michel Carly, ou encore Douglas Kennedy pour le tome 4 où Maigret est notamment confronté aux polices américaine et britannique.

Né à la fin de l’année 1929, Maigret fête ses 90 ans cette année. Printemps 1930. Simenon a 27 ans. Après deux cents ouvrages écrits sous pseudos pour des éditeurs populaires, il a défini sa patte et assume sa vraie signature. Il enchaîne les Maigret, qu’il présente à Fayard. Le commissaire hexagonal, fumeur, au style sans façon est une incarnation de l’anti-esbroufe. Le concept est novateur. Sa texture évoluera au fil des ans tandis que son auteur explorera les univers sociaux qui seront la toile de fond de ses chefs d’œuvre en série. « Simenon, c’est Balzac moins les longueurs », dixit Marcel Aymé.

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Fayard critique d’abord le profil de Maigret, l’accuse de n’être « ni infaillible, ni jeune ni séduisant ». La maison reproche aussi aux victimes et aux assassins de voguer entre deux eaux troubles, de n’être « ni sympathiques ni antipathiques ». Et puis il y a ces finales, en queue de poisson. Du noir, de la souffrance, de l’anti-happy end avant la lettre. Fayard néanmoins « tente l’expérience ». Les Maigret sont lancés en février 1931 avec l’appui de Pierre Lazareff. Le deuxième Maigret, Le Pendu de Saint-Pholien, est une référence parmi les musts que tous les Liégeois chérissent. Le succès global sera fulgurant. Plus tard il y aura Gallimard, ensuite Sven Nielsen et les Presses de la Cité. Maigret et Monsieur Charles, paru en 1972, bouclera la série, phénoménale. Le cinéma, conquis par l’anti-héros français, fera les yeux doux à l’auteur belge. Héros de 103 enquêtes (75 romans, 28 nouvelles), Maigret a été incarné sur grand ou petit écran par quelques géants : Gabin, Bruno Cremer et, récemment le brillant Rowan Atkinson.

Tout Maigret, de George Simenon, éd. Omnibus, 1300 p. en moyenne, 28 € par volume.

Le bonheur si on veut

L’écrivain facétieux se prépare à surgir sur les écrans en août et en compagnie de Gérard Depardieu, son « alter ego de liberté ». En 2018, le duo a tourné une comédie dramatique sur la vie en thalasso, à Cabourg. Une promesse de « bons moments et de cynisme » murmure-t-on, sur une BO de Julien Doré. L’occasion de revenir sur le dernier Houellebecq, Sérotonine, voué au sacré « déclin de l’homme occidental », un thème récurrent chez l’homme aux cheveux fous et au regard venu d’ailleurs, fraîchement converti au régime matrimonial. À ausculter et relire sans faim.

 

Michel Houellebecq le 8 novembre 2010 à Paris. Il vient de remporter le Goncourt pour La Carte et le Territoire. ©Lucas Dolega / EPA

Parmi ses thèmes récurrents, il y a cette croisade anti-européenne qu’il défend sur un mode giletjauniste et nihiliste autour d’un refrain mélancolico-populiste : la France méprise ses traditions, les repères se font la malle, la solidarité s’enlise et on s’étonne que la révolte gronde. Sérotonine raconte la dérive d’un ingénieur agronome qui a la quarantaine, brisé par le système, par lui-même, par ses égarements. Il incarne le mâle blanc, sexué bien sûr et dominant, grignoté par les remords et regrets, résigné à l’idée même d’un anéantissement programmé.

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Le récit est bien sûr outrageusement phallocentré mais aussi désopilant. Comme ces séquences de débauche d’une maîtresse japonaise aux penchants zoophile, ou ces moments d’émoi cheap en bordure d’autoroute. C’est ce trait dont on se régale chez Houellebecq : une faculté toute anglo-saxonne d’énoncer quelques énormités sans effets de manche et dans une forme furieuse de premier degré. La sérotonine – gestion des humeurs, association à l’état de bonheur –, le lecteur peut la trouver dans ses descriptions millimétrées de chambre d’hôtel ou ses rapports nourris sur les moyennes surfaces, comme les « variétés d’houmous » de ce Carrefour City, lieu dont le narrateur pressent qu’il « jouera un rôle dans sa vie » tout en livrant, dans un élan enflammé ses commentaires pointus sur « le segment du minimarket » à Paris.

Sérotonine, de Michel Houellebecq, éd. Flammarion, 352 p, 22 €.

Carnet de bord d’un pénaliste

Elle l’a eu à l’usure. Elsa Vigoureux, reporter à L’Obs, en charge des questions criminelles et auteur notamment d’un livre sur « L’affaire du gang des barbares », a pu convaincre le pénaliste lillois Frank Berton, bouille de truand, sensible comme une fleur, de passer à confesse. Elle l’a suivi dans une longue enquête, pendant près de trois ans et a produit cet ouvrage étonnant – ni biographie, ni autobiographie, mais un « journal » à la troisième personne. C’est cette offre qu’il n’a pu refuser. En lui suggérant cette formule du carnet de bord, elle lui a laissé entendre qu’il garderait une sorte de pouvoir, mieux qu’une bio, mortifère. Tout en maugréant parfois, il s’est pris au jeu.

Longtemps, Elsa Vigoureux a talonné Frank Berton. ©Eric Matheron-Balaÿ/Flammarion

Cette plongée dans le quotidien d’une star du barreau hexagonal est riche en enseignements. Superbement écrite, nerveuse, rythmée par une chronologie parfois volontairement « plate » : les affaires palpitantes, et puis les journées en famille où Berton se ressource auprès des siens en tondant le gazon de son havre de paix. On suit sa gueule burinée, sa voix, son regard cerné, de cour d’assises en aéroport (l’homme a notamment extrait Florence Cassez des prisons mexicaines, a volé au secours des accusés de l’affaire Air Cocaïne en Dominique républicaine. Il a aussi défendu des accusés d’Outreau).

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Derrière la dégaine de gangster, les douleurs familiales, ces failles qui sculptent un destin, sont évoquées – un père à la main légère, une sœur handicapée tenue à l’écart de la fratrie. Ce sont ces plaies de toujours qui donnent à l’avocat du carburant pour plonger dans les âmes perdues, dans les cœurs de délinquants ordinaires ou extraordinaires. On découvre Frank Berton et ses superstitions – cette façon de surinterpréter les retards qui le font basculer vers les pensées les plus noires – , ses monomanies – être le premier dans l’avion, trouver peignoir éponge et pantoufles dans sa chambre d’hôtel -, son obsession de la justice, sa stratégie de l’épuisement, la façon dont il choisit ses affaires et dont il plaide. On découvre ce qui l’a touché chez certains ennemis publics, comme Salah Abdeslam, unique survivant des auteurs présumés des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Et ce qu’il refuse aussi.

Le Journal de Frank Berton de Elsa Vigoureux, éd. Flammarion, 400 pages, 21 €.

Meute sous X

Myriam Leroy publie son deuxième roman, Les Yeux rouges. ©Astrid di Crollalanza / Le Seuil

« Il se pouvait, et il me le disait très cordialement – que je n’aie aucun doute là-dessus,-, que mon rapport au monde ait été biaisé par des expériences personnelles douloureuses. (…) Pouvait-on envisager, et il posait la question très sérieusement, que les victimes de violences sexuelles avaient eu affaire à des cons ? Et non à une supposée culture du viol à laquelle il nous plaisait de nous référer ? » Le harcèlement textuel de la narratrice par un homme prénommé Denis est décortiqué dans un texte enlevé, puissant, qui roule et frappe fort. Le style Leroy dans son essence.

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Après l’excellent Ariane, finaliste du Goncourt du premier roman et du Rossel, Myriam Leroy raconte dans Les yeux rouges (parution en août), avec ces détails infimes et souvent grotesques qui font le sel de l’affaire, les assauts de violence verbale, la misogynie ordinaire, le racisme/sectarisme virtuels et banalisés qui éreintent une vie sur la Toile. Où la couardise minable de l’homo sapiens en meute ou du loup frustré se confirme être sans limites. Elle décortique une relation virtuelle subie, viol à distance amorcé sur un ton badin. Une agression qui démarre soft et évolue au rythme des messages envoyés sur un réseau social. Monomanie, jalousie, haine de la femme, du succès, fixation sur une âme créatrice. Ce livre à la forme singulière – troisième personne pour évoquer, sur un ton désabusé, faussement neutre celui qui mordille d’abord et gagne du terrain, – est strié d’humour noir de noir. Au-delà du sexisme qui reste archi-écrasant dans nos sociétés, et de ce mode de harcèlement puant de femmes journalistes qui fit récemment encore les choux gras des médias – un phénomène que Myriam Leroy a vécu personnellement, allant jusqu’au tribunal, bien avant que n’explose l’affaire hexagonale de la Ligue du Lol -, cet épatant pamphlet évoque aussi, indirectement, la vulnérabilité des individus, publics ou inconnus. Livrés en pâture dans cette panade virtuelle où pullulent les dominants frustrés/machistes tarés. Ils officient évidemment dans un silence de surface, au ras de la fange, et la connivence opaque d’un dark web accessible au tout venant.

Les yeux rouges, de Myriam Leroy, éd. du Seuil, 192 pages, 17 €. Parution le 14 août 2019.

Avant Charia Hebdo

Les 7 et 8 mars 2007 eut lieu au palais de justice de Paris le « procès des caricatures » de Charlie Hebdo. En 2006, le magazine avait publié en une une image du prophète Mahomet se tenant la tête entre les mains avec ce commentaire : « C’est dur d’être aimé par des cons… ». Deux jours d’audience bouillonnante. Au centre du livre, les plaidoiries de deux ténors, Georges Kiejman et Richard Malka, odes enflammées à la liberté de pensée, démontage en beauté du totalitarisme, défense du « droit à rire, non des êtres mais de leurs idées ». C’était avant que Charlie Hebdo ne titre « Charia Hebdo », ne soit incendié et puis connaisse, en janvier 2015, la journée sanglante au retentissement planétaire.

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Richard Malka rappelle notamment que « le blasphème fut l’acte d’accusation de tous ces penseurs, de tous ces intellectuels de l’islam, tous ces intellectuels et écrivains qui ont été assassinés et tués parce qu’ils avaient blessé la foi de certains, qu’ils avaient porté atteinte à des sentiments religieux. Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature, 83 ans, poignardé à la gorge au Caire ; en juin 1992, l’écrivain Farag Foda tué parce qu’il préconisait la séparation de la religion et de l’État, Sadiq Melallah, poète décapité au sabre par les autorités d’Arabie Saoudite pour crime de blasphème. Ceux-là et tous les autres ont été assassinés, tués parce qu’ils avaient porté atteinte à la foi. Ce qui nous est aujourd’hui reproché. Cette indignation (de M. Benslama) est partagée par d’innombrables musulmans du monde entier, d’innombrables poètes, romanciers, intellectuels, citoyens musulmans. Nous recevons à Charlie Hebdo des milliers de lettres de musulmans nous disant : nous sommes avec vous, vous nous représentez, vous représentez aussi quelque chose pour lequel nous voulons combattre et nous sommes à vos côtés. »

Eloge de l’irrévérence, document. Les plaidoiries de Georges Kiejman & Richard Malka, éd. Grasset, 144 p., 15,90 €.

Théocratie féroce

Sodoma, de Frédéric Martel, éd. Robert Laffont, 638 p., 23 €.

Dans Sodoma, brique au succès international massif, Frédéric Martel, écrivain, sociologue, journaliste à France Culture, évoque le sacré « secret » : une plongée dans l’épaisseur du silence, les ténèbres du Vatican. « Power, homosexuality, hypocrisy », sous-titre l’édition anglo-saxonne de son ouvrage. Au terme d’une longue enquête à Rome (immersion au Saint Siège durant quatre ans), d’entretiens en série et grâce des relais dans une trentaine de pays, Frédéric Martel, homosexuel revendiqué, avance qu’une majorité de prélats et de prêtres sont gay. « Soixante à septante pour cents de jeunes » notamment, dans l’univers du séminaire qu’il qualifie d’« homoérotique ». Il évoque la séropositivité, très présente, et les réseaux de prostitution, de migrants notamment, utilisés par les occupants du Vatican. Vatican qu’il dépeint comme une « théocratie féroce où, à l’image du système électoral américain, « the winner takes all ».

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De sa vocation d’échappatoire et de refuge pour les plus « marginaux », l’Église se serait muée en prison où les plus gays s’affichent en homophobes pour donner le change. Au-delà de ce constat, c’est une hypocrisie multiple qu’il dénonce : double vie des membres du clergé et positions rigides de l’Église sur l’homosexualité, les droits civils de la communauté homo et l’usage du préservatif. Ce n’est pas l’orientation sexuelle que l’auteur fustige, mais bien la schizophrénie de l’institution – homophobie de surface versus vie privée planquée – et cette omerta qui expliquerait notamment selon lui la couverture d’abus sexuels.

Philosophie de l’extrême

Le Californien Ryan Ruby signe un un premier roman documenté et brillant. © Camille Blake / Presses de la Cité

Le Zéro et le un, thriller d’initiation baroque et ambitieux, ausculte la force de séduction et le pouvoir d’une amitié carnassière. Le Californien Ryan Ruby, qui a traduit du français et publié nouvelles et essais dans des revues américaines dont The Paris Review met en scène Owen, jeune boursier de la classe moyenne, mal à l’aise à Oxford où il croise Zachary, un étudiant d’échange américain flamboyant, charismatique et aisé. Ce dernier le prend sous son aile et engage avec lui des joutes oratoires imprégnées de remises en question morales. Zach, la morgue incarnée, propose un pacte ultime à son camarade, un accord secret de transgression absolue.

Outre les échanges sophistiqués, la philosophie de vie et de mort, ce sont les thèmes de l’amour, les tabous de la fratrie qui sont explorés dans ce premier roman étincelant où se joue, sur fond de campus huppé, une lutte des classes étouffée.

Le Zéro et le un, de Ryan Ruby, éd. Presses de la Cité, 304 pages, 20 €.

Mathématique de la chair

Dans un essai qui intègre sociologie, anthropologie, sciences, théorie de l’évolution, histoire, François De Smet, philosophe, propose un essai nourri sur cette notion politiquement incorrecte mais hyperréaliste : la théorie du marché s’applique à l’amour toujours, et bien sûr, plus prosaïquement, à l’échange économico-sexuel, capitaliste par nature. Inscrits dans les gênes de l’humain et plus présents que jamais, ce marchandage permanent, cette quête instinctive du meilleur produit en fonction de l’apport, cette contractualisation du bonheur rendraient presque incontournables ces échanges, ces remplacements, ces équilibrages – d’un physique, d’une jeunesse, d’un pouvoir de décision par d’autres valeurs (financières, de notoriété, de stabilité, de maturité, etc). Compliqué, souligne l’auteur, de nier la tendance « comptable » de l’homme, a fortiori et paradoxalement lorsque l’amour est porté aux nues et brandi en religion par le libéralisme ambiant.

Eros Capital, de François De Smet, éd. Flammarion, 400 p, 21 €.
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