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Art, string et voile : Une enseignante croque « la vie scolaire secrète des jeunes »

Morgane Somville est enseignante le jour et illustratrice et chanteuse dans un groupe glam punk la nuit. | © Morgane Somville

Littérature

Morgane Somville est illustratrice et enseignante. En classe, elle n’a pas son crayon dans sa poche et le fait savoir dans des planches drôles et interpellantes.

 

Elle a déjà donné son titre à un album de bande dessinée, « la vie secrète des jeunes ». Celle qu’on vit une fois passé le pas de la porte, sans les parents sur le dos, celle des premiers baisers et des premières opinions – tous assez incertains -, celle qui fait marrer les copains et qui donne même parfois droit à quelques mauvais points. Riad Sattouf en a couché ses meilleurs instantanés parisiens, en noir et blanc, dans trois tomes à succès. Et voilà qu’une jeune enseignante bruxelloise s’y met, du haut de son pupitre de prof remplaçante un peu branlant, mais avec une vue imprenable sur « la vie scolaire secrète des jeunes ».

« Je fais ça tout le temps. Tous mes dessins racontent toujours des choses très personnelles », raconte Morgane Somville, illustratrice et professeure d’art, qui vient tout juste de finir un énième remplacement dans une école bruxelloise. Depuis un an et demi, elle dessine les scènes de sa vie d’enseignante, entourée d’élèves de treize à seize ans. Elle ne gomme aucun « fils de pute », ne rature pas la violence ni l’innocence de leurs propos, leurs moqueries, leur tendresse, leur détresse.

©Morgane Somville

Les planches s’amoncèlent sur sa page Facebook et sur son site Internet, comme un journal de classe d’un genre nouveau. De ceux qui omettent les bonnes ou mauvaises notes et traquent seulement l’authenticité des paroles d’ados, véritables questionnements ou simples caisses de résonnance de leur éducation. « J’adore mon travail et mon regard est toujours très tendre, ce n’est pas de la moquerie », explique-t-elle.

La pédagogie au crayon

Pourtant, elle parle d’un « décalage » entre elle, « professeur femme », et ses élèves : « Je suis très féministe à la base. Je vais davantage mémoriser l’élève qui a dit quelque chose qui me choque et qui est super révélateur de ce qui se passe dans la société, par rapport aux inégalités ». Comme l’épisode « du string et du voile », dialogue de sourd où s’entrechoquent traditions, (in)compréhension, aversion et avancée à tâtons. « Là, j’étais vraiment énervée », se souvient-elle, « Mais j’ai bien montré qu’il n’y avait absolument aucune rancune, c’est juste un différent ». L’échange, retranscrit en quelques cases, lui, reste. De quoi donner matière à réfléchir à la jeune prof – et à ses élèves ?

©Morgane Somville

« Je le ferais si j’avais une classe fixe. Peut-être que de se voir de l’extérieur comme ça, ils prendraient conscience de certaines choses », espère celle qui poursuit ses projets d’illustration et de musique en parallèle de ses journées de craie. En attendant, elle évite de parler de ses travaux à ses jeunes élèves, mais les partage avec ses collègues – les adolescents sont rendus anonymes sous le coup de crayon de Morgane Somville, les physiques et noms étant modifiés.

Il y a des moments où ça bloque et où on se rend compte que quand on a un garçon devant soi, notre autorité, il s’en fout.

« Je ne pense pas qu’ils seraient vexés, je crois qu’ils comprendraient », pense-t-elle. Comme ils comprendraient peut-être que leur attitude envers la jeune femme est parfois dégradante. Car l’illustratrice espère porter à travers ses planches un vrai « message pour dénoncer le sexisme en classe » : « Ça m’est déjà arrivé de ne plus oser me lever de ma chaise, parce que je me rendais bien compte qu’ils me mataient. Il y a des moments où ça bloque et où on se rend compte que quand on a un garçon devant soi, notre autorité, il s’en fout ».

©Morgane Somville

Au-delà de la dure réalité de la reproduction des clichés de la société en classe, la plupart du temps, Morgane Somville se marre doucement. Des expressions de ses élèves, de leurs codes, de leurs bêtises si sérieuses. « Je prends tout avec humour, même s’il m’arrive de sortir avec une boule dans la gorge. Mais sinon, je suis plutôt attendrie et amusée. Je me dis : ‘qu’est-ce qu’ils m’en sortent, comme histoires !’ » Des histoires qui, elle l’espère, connaitront un jour une seconde vie chez un éditeur.

©Morgane Somville
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