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Avec Honoré et Moi, Titiou Lecoq publie « l’anti-manuel de développement personnel »

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Titiou Lecoq, autrice féministe française. | © Ed Alcock / M.Y.O.P.

Littérature

L’autrice féministe française sort une biographie de Balzac qui vous réconciliera avec ce géant de la littérature française, un homme fauché, obsédé par l’amour et l’argent. Drôle et rafraîchissant.

 

Titiou Lecoq a-t-elle pété les plombs ? Après avoir dénoncé la répartition inégale des tâches ménagères au sein des couples hétérosexuels dans son essai fondamental Libérées, la journaliste et autrice féministe française opère un virage à 180°C et publie une biographie de… Balzac. Étonnant. « A priori on ne m’attend pas sur ce sujet-là », avoue Titiou Lecoq. « Si on m’attend sur une biographie, ce sera plutôt celle de George Sand. » C’est vrai que « féministe » n’est pas le premier adjectif qui vient à l’esprit lorsque l’on évoque ce géant de la littérature française du 19e siècle. Pourtant, avec son essai Honoré et moi, l’autrice réussit le coup de maître de faire de Balzac un homme d’aujourd’hui, dans un livre à la démarche féministe, sans que le sujet ne le soit pour autant. Et, que celles et ceux qui ont lu ses précédents romans ou attendent impatiemment chaque semaine sa newsletter se rassurent, son humour est bel et bien présent.

« À l’heure actuelle, je pensais à deux possibilités : soit on réévalue le matrimoine – ce qui est important et ce que l’on fait en ce moment -, soit – ce que l’on fait moins -, on prend le patrimoine et on porte dessus un regard féministe », explique l’autrice de La Théorie de la tartine et Les Morues quant à sa démarche. Dès les premières pages de Honoré et moi, elle pose ses règles : son bouquin n’est pas une biographie de plus de Balzac, elle réécrit son histoire, et celle des femmes qui l’ont entouré.

Fais ce que je dis, pas ce que je fais

Disons-le directement, Balzac était un magnifique loser. Tout au long de sa vie, ce passionné de décoration d’intérieur doté d’une confiance en lui gigantesque a enchaîné les mauvais choix et les échecs. Titiou Lecoq parle même d’une « malédiction ». Résultat : il croule sous les dettes et taxe à peu près tous les gens qu’il connait – sa mère, ses éditeurs, ses amis, les femmes qu’il côtoie. Fauché, il dénonce dans ses oeuvres, telles que le Père Goriot, l’emprise de l’argent sur l’ensemble de la société. Déjà au 19e siècle. « À ce moment-là, Balzac voyait vraiment une faillite morale de la France, c’est-à-dire que l’argent avait corrompu les esprits. Après la Révolution, il est encore dans l’espoir qu’il y a des valeurs absolues dans la vie, comme l’amour de la patrie, la religion, celles pour lesquelles t’es prêt à mourir. Il regrette de vivre à une époque où il voit que la valeur absolue est en train de devenir l’argent. C’est exactement ce qu’il s’est passé, tu jauges aujourd’hui la réussite d’une vie à combien gagne la personne », regrette l’autrice. Dans la vraie vie, Balzac était lui aussi obsédé par l’argent, ainsi que par le succès et l’amour. Là est toute la magie de cet écrivain, qui a lui-même ajouté la particule « de » à son patronyme Honoré de Balzac. « Il te fait des tartines pour dénoncer l’obsession de l’argent et sa correspondance ne parle que de la valeur de ses contrats. Il était obsédé par le fait d’avoir beaucoup d’argent », analyse celle qui a développé une véritable obsession pour l’écrivain français, avant de rectifier : « Il était même obsédé par le fait d’avoir plus d’argent que les autres. » 

Balzac a été le premier écrivain français à son époque, et je pense même le seul, à dénoncer la condition des femmes.

Avec sa plume mordante, Titiou Lecoq décape l’inventeur du roman réaliste pour montrer son vrai visage, celui d’un homme avant-gardiste et contradictoire qui rêve d’être riche, tout en dénonçant le début de la société capitaliste. Un homme qui n’est pas féministe, mais dénonce la condition des femmes à son époque. « Non, Balzac n’était pas féministe, dans le sens où il n’était pas pour l’égalité femme/homme. Clairement pour lui, il y avait un rôle pour les femmes, un rôle pour les hommes et ce n’étaient pas les mêmes. Mais il a été le premier à son époque, et je pense même le seul, à dénoncer la condition des femmes », explique l’autrice féministe. Sur certains sujets, l’auteur de l’oeuvre majeure La Comédie humaine sera même révolutionnaire. Dans La Physiologie du mariage, qui fit scandale à l’époque, il écrit par exemple « Ne commencez jamais le mariage par un viol ». « Il emploie le mot “viol”, cela m’a paru dingue. Dans les textes de loi de l’époque, il y a le devoir conjugal donc l’obligation pour les femmes de coucher avec leurs époux. Exactement l’inverse. Là-dessus, il est hyper moderne », affirme Titiou Lecoq, à la fois étonnée et encore plus admiratrice. « Beaucoup de femmes se disent encore aujourd’hui : “je dois à mon mec des rapports sexuels”. Pour plein de gens le devoir conjugal existe encore, alors que Balzac le dénonçait déjà en 1830. » 

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Gravure non-datée de l’écrivain français Honoré de Balzac. © AFP

Balzac comme outil d’empowerment

Après cette série de défauts, Titiou Lecoq met les choses au clair : « Mon but n’est pas de dire que Balzac était nul, mais plutôt qu’il n’est pas supérieur à nous, qu’on est sur un pied d’égalité avec lui. L’empowerment, il passe par là aussi », affirme-t-elle. Dans Honoré et Moi, l’autrice pointe le mythe du grand homme comme étant « un poison qui continue d’infuser notre société ». « C’est une figure d’homme blanc d’un certain âge, une figure de domination, une image à laquelle la plupart de la population ne correspond pas. Plein de gens se disent qu’ils ne peuvent pas être ça », constate-t-elle. En cassant ce mythe, Titiou Lecoq laisse un espoir pour celles et ceux qui ne correspondent pas à cette image du « surhomme ». « Ce que j’aimerais à la fin du livre, c’est que des gens se disent si leur rêve est d’écrire, pourquoi ils ne seraient pas Balzac ? »

Par ces termes, l’autrice évoque bien sûr l’oeuvre de l’écrivain, et non le personnage. Là-dessus, elle conseille même de faire tout l’inverse. « C’est un anti-manuel de développement personnel », plaisante-t-elle. « Si on se demande ce que Balzac aurait fait à notre place, il ne faut pas faire comme lui ».

Une bouffée d’air frais

Si certains ne comprennent toujours pas le choix du sujet pour ce dernier essai, l’éditrice de Titiou Lecoq a trouvé une continuité : tous ses livres traitent de l’émancipation. « C’est la question qui m’intéresse le plus de voir à quel moment tu gagnes ta liberté et à quel moment t’acceptes de faire des compromis avec la société, avec la situation dans laquelle tu es », confie-t-elle, ajoutant que Balzac refusait de renoncer à son rêve et refusait le principe de réalité. « Il galère vraiment pour sortir de sa condition. Beaucoup plus qu’un Victor Hugo. Et c’est là qu’il m’intéresse. »

Après Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, le livre de chevet de nombreuses féministes, Titiou Lecoq sort le bouquin qu’elle a préféré rédiger. « C’était le livre le plus agréable à écrire en tout cas », confie-t-elle. « L’essai sur les tâches ménagères, c’était quelque chose de violent parce que je portais un regard sur ma propre vie, sur mon couple. Pour Balzac, il n’y avait pas ça. J’ai même eu un principe de décompression. Je trouve l’ambiance générale tellement violente. Les polémiques en permanence, le racisme, le sexisme, l’homophobie, tout cela m’étouffe tellement que bosser pendant deux ans, fermer les réseaux sociaux, me mettre sur le site de la BNF [Bibliothèque nationale de France] et me dire que je vais m’intéresser à la Monarchie de Juillet, cela m’a vraiment aidée. J’ai respiré. »

« La fin de vie de Balzac est mon pire cauchemar »

C’est également le livre dans lequel l’autrice partage, avec beaucoup d’émotion, sa peur d’une vie gâchée par des mauvais choix. « La fin de vie de Balzac est mon pire cauchemar », confie-t-elle. « Beaucoup de gens vivent leur vie comme si elle allait être éternelle, comme s’ils avaient le temps. La vie passe hyper vite. Ne perds pas ton temps dans une histoire d’amour qui est finie ou avec un travail qui ne te plait pas », exhorte-t-elle, sans tomber dans le cliché du « carpe diem ». « L’idée de mourir en ayant des regrets me terrifie. J’ai pleuré en écrivant la fin du livre. C’est la première fois où je pleure en écrivant ».

Mais qu’est-ce qu’une vie réussie, sans regrets, selon elle ? « Quand on écrit une biographie de quelqu’un, c’est forcément la question que l’on se pose. Celle d’Honoré, peu importe les critères, ce n’est pas trop une vie réussie […] Je pense que c’est une question d’abord de définir pour chacun et chacune ses valeurs personnelles. Qu’est ce qui est le plus important ? Pour certains, c’est par exemple faire un tour du monde. Pour moi, ça repose plus sur est-ce que j’ai été contente de ce que j’ai écrit, est-ce que j’ai réussi à vivre en accord avec mes principes, est-ce que mes enfants vont bien… Cela peut être très variable d’une personne à l’autre. » En tout cas, elle peut être fière de Honoré et Moi, une biographie qui vous réconciliera avec ce monstre sacré de la littérature, ainsi qu’avec ce genre littéraire, grâce à une vulgarisation et à son humour piquant.

Honoré et moi de Titiou Lecoq, éditions L’Iconoclaste, 19,55€

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