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Simone Veil, une jeune fille en enfer

Simone Veil a été déportée à Auschwitz-Birkenau à l'âge de 16 ans

Simone Veil a été déportée à Auschwitz-Birkenau à l'âge de 16 ans. | © AFP

Littérature

Réalisateur de Simone Veil, une histoire française, David Teboul a rassemblé des confidences inédites dans Simone Veil. L’aube à Birkenau (éd. Les Arènes), en librairie le 20 novembre. Nous en publions des extraits en exclusivité.

 

C’est l’histoire d’une rencontre, ce genre de rencontre qui bouleverse une vie et bouscule les êtres. C’est une relation avec des choses qui ne se disent pas, des sentiments qui ne s’expliquent pas. David Teboul, réalisateur, a engagé avec Simone Veil une conversation longue de près de quinze ans. Ils ont partagé des tête-à-tête qui n’appartiennent qu’à eux. Mais pas seulement : parfois, lors de leurs rendez-vous encore clandestins, le cinéaste a fait entrer sa caméra. David a 12 ans lorsqu’il est ébranlé par le feuilleton Holocauste et « ébloui par elle » pendant le débat qui suit. Dès lors, il n’a plus qu’une obsession : entrer en contact avec elle. « J’avais une passion pour elle. Elle m’a fait prendre conscience que je pouvais être français et juif. Elle parlait de choses qui étaient taboues chez moi. Et je la trouvais belle.»

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À 30 ans, il force sa porte, et, afin de la convaincre, lui adresse des lettres et son film sur Yves Saint Laurent. En retour, il n’obtient, de la secrétaire, qu’une fin de non-recevoir. Puis il entend Simone Veil prendre elle-même le combiné et lui asséner : « Venez demain à 8h30 à mon bureau. Je vous préviens, c’est non et ça ne durera pas plus de dix minutes. Et soyez à l’heure. » David Teboul est surpris par la violence du propos, mais il est convaincu que « ce sera une grande rencontre ».

Simone Veil arrive très en retard et, lorsqu’elle lui demande ce qui l’intéresse, il la déconcerte en lui répondant : « Votre chignon ». Elle évoque alors les cheveux à Auschwitz, ceux qu’elle a pu garder, ceux qui lui ont permis de conserver un semblant de dignité. Il l’interroge sur la vie d’après. « Je vous raconterai », lui promet-elle. Leur premier entretien dure trois heures et annonce une longue amitié. Cinq jours plus tard, ils se retrouvent dans un restaurant chinois. La conversation reprend, pour ne cesser qu’à la mort de l’ancienne ministre. Tous les deux mois, ils s’en vont déjeuner dans des quartiers populaires. Ils testent toutes les cuisines du monde. « Il n’y a pas un seul repas où nous n’avons pas parlé des camps ou du convoi 71. » C’est lui qu’elle choisit pour des confidences qu’elle ne parvient pas à faire chez elle.

Simone Veil identifiée comme israélite
Le document de 1942 où Simone Veil a été identifiée comme « israélite » par la police française. © DR

Jamais Simone Veil n’a autant puisé dans le passé

Jamais Simone Veil n’a autant puisé dans le passé que devant la caméra de celui qui sut l’apprivoiser. Durant cinq ans, elle lui confie la souffrance de la déportation, la douleur de l’absence, la difficile reconstruction. Teboul recueille son témoignage des années avant qu’elle ne couche ses souvenirs dans son autobiographie. En 2004, il réalise un documentaire, Simone Veil, une histoire française, qui n’exploite pas la totalité des bandes. Il la filme en famille, chez le coiffeur, et à Birkenau où ils retournent ensemble. Dans L’aube à Birkenau, le livre dont on lira des extraits ci-après, David Teboul nous fait entendre la voix de Simone Veil comme ses silences. Il nous donne à voir l’insaisissable, nous permet de comprendre l’indicible. Il remonte avec elle le temps de l’horreur et du malheur. Doté de photos d’archives, cet incroyable document que nous offre David Teboul redonne vie à celle qui, jusqu’à la fin, restera une survivante.

Parce qu’elle lui a parlé des arbres et de l’aube, il rend compte, lors de sa cérémonie d’inhumation au Panthéon le 1er juillet 2018, de ce qui se cache sous la surface des mots. Des enregistrements sonores sont diffusés dans les rues adjacentes. Le réalisateur insiste pour que le soient aussi sept minutes de silence. Un silence capté à 5 heures du matin à Birkenau ; l’aube, aussi, d’une existence pour une toute jeune fille dont la beauté saisissante éclot dans le crépuscule. Une vie qui ne sera plus jamais la même. Une vie dont il faudra rassembler les morceaux épars pour continuer, pour avancer. Du reste de ses jours, Simone Veil a fait un combat. Un combat pour les femmes autant que pour elle-même. C’est cette combattante-là qui a subjugué l’auteur. Mais c’est aussi la femme, au fond si peu conventionnelle malgré les apparences, qu’il a aimée. Celle avec qui il pouvait parler sexe ou littérature, et finalement fort peu politique.

À la toute fin de sa vie, les deux amis n’évoquaient plus que les camps, les Justes et le rapport aux femmes. Dans L’aube à Birkenau, Teboul reproduit également des conversations entre Simone et sa sœur Denise ou avec Paul Schaffer, rencontré à Bobrek. « Promettez- moi, David, de ne pas oublier Paul avait insisté Simone. C’est un survivant, un héros. Il m’a donné l’espoir d’aimer si je sortais vivante de cet enfer. » Et puis, il y a les murmures et les secrets échangés entre Simone et Marceline Loridan-Ivens, l’amie de toujours, celle qui n’avait que 16 ans à Bergen-Belsen. Teboul attrape leur complicité le temps d’une soirée où elles sont toutes deux allongées sur un lit, à fumer. Elles redeviennent des gamines qui exhument des souvenirs, de sales et sombres souvenirs. Il est question de baraquements, de tatouages, de corvées, de SS et d’antisémitisme. Mais aussi de jeunesse, celle qu’on leur a enlevée.

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La dernière fois que David Teboul a vu son idole, c’était peu de temps avant sa mort. Avec Marceline, ils se sont tous trois attablés dans une brasserie. Très fatiguée, Simone Veil paraissait déjà ailleurs. Pourtant, à la fin, chacun a volé sa petite cuillère, comme un ultime pied de nez. De sa détention en enfer, Simone Veil avait gardé l’habitude de chaparder ce couvert, tant elle avait souffert d’avoir dû laper, tel un chien, la mauvaise soupe. Les filles de Birkenau n’avaient pas dit leur dernier mot.

Un extrait du livre Simone Veil. L’aube à Birkenau (éd. Les Arènes)

L’ARRIVÉE À AUSCHWITZ-BIRKENAU

« Toujours vêtues, nous sommes passées devant une sorte de guichet. On nous a tatoué un numéro sur le bras. En un instant, nous avons compris que nous étions hors du monde. Ce n’était pas une prison ordinaire. Cette mise en scène signifiait notre exclusion. L’effet que cela produisait sur nous était parfaitement calculé.

Après ce tatouage, on nous a dirigées vers une espèce de sauna. Sous les douches, nous nous sommes retrouvées complètement nues. Pour nous rhabiller, nous avons reçu des haillons infestés de vermine. Puis on nous a coupé les cheveux, mais sans nous tondre intégralement.

En pleine nuit, dans le hangar, celles qui avaient été séparées de leur famille ont commencé à demander, de façon très insistante, ce que les autres étaient devenus. Elles n’avaient plus de nouvelles. Alors la réponse est tombée de la bouche des kapos : “Bah, ceux qui étaient avec vous… Regardez, regardez la cheminée, ils sont déjà partis, ils ont été gazés, brûlés. Cette fumée, voilà ce qu’il reste d’eux.

D’abord, nous avons cru à une tentative pour nous démoraliser. Nous ne pouvions pas imaginer, pas comprendre. Quant à moi… Si on nous avait dit sur le moment “Ils sont morts”, ou “Ils sont partis dans un autre camp”, ou encore “On ne sait pas ce qu’ils deviennent”, je l’aurais probablement cru. Mais, dit aussi brutalement et aussi rapidement, je crois que non, je ne l’ai pas cru, personne ne pouvait croire une chose pareille. »

Le livre Simone Veil. L’aube à Birkenau, de David Teboul
Simone Veil. L’aube à Birkenau, de David Teboul. © DR
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