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Sylvain Tesson : « L’écologie commence d’abord par le regard »

Sylvain Tesson a remporté le prix Renaudot il y a quelques semaines avec son livre La panthère des neiges.

Sylvain Tesson a remporté le prix Renaudot il y a quelques semaines avec son livre La panthère des neiges. | © DR

Littérature

Depuis sa sortie, son dernier récit La panthère des neiges (Prix Renaudot) caracole parmi les meilleures ventes de livres. Nombreux sont ceux qui parlent d’une renaissance, d’un chemin nouveau après un épisode cabossé. Et si Sylvain Tesson avait seulement changé son rapport au temps ? Pour encore plus nous captiver.

Il ne vient pas souvent à Bruxelles, alors les gens l’arrêtent dès sa descente de train et le complimentent. L’impact que les livres de l’auteur de Dans les forêts de Sibérie a sur le public va sans cesse grandissant, la librairie qui le reçoit dans ces belles Galeries Royales a refusé des centaines d’admirateurs. L’homme a la parole envoûtante et les écrits d’une fulgurance qui s’attarde.

Depuis un accident qui l’a laissé fracassé en 2014, Sylvain Tesson a remonté la pente, dans tous les sens du terme. Et s’en est allé en quête de la rarissime panthère des neiges, au Tibet, avec le photographe Vincent Munier et deux autres comparses. Désormais, la nature se regardera à l’affût, non pas pour se cacher mais pour mieux témoigner de sa puissance. Notre rencontre sur une terrasse de la Place de Brouckère attise déjà sa réflexion : « La ville et les urbanistes auraient-ils décidé que le monde devait être piéton et les places habitées d’enseignes courues desservies par des tramways ? Et pourtant… Même ici il y peut-être des faucons cachés dans les rainures des pignons de cette place ou quelques Arthropodes qui nous regardent. C’est plaisant et fortifiant de se le dire, nous ne sommes pas seuls. »

Regarder n’est-il pas le plus grand enseignement de cette aventure au Tibet ?
Sylvain Tesson. Vous avez tout à fait raison, ç’aurait pu être mon titre. C’est un livre sur le regard, une injonction à la vie, pour sortir du désespoir et du désarroi. Regardez autour de vous, il se passe toujours plus de choses qu’on ne le croit, tel est le principe de l’affût. Et le réel est plein de mystère et d’émotions fantastiques alors que nous préférons nous attacher à des chimères en pensant que demain sera mieux. C’est un crime que de prétendre augmenter la réalité au lieu de la conserver dans sa beauté. L’écologie commence d’abord par le regard, l’appréciation, la considération, des mots qu’on n’entend plus tellement.

On vous désigne comme l’écrivain voyageur. Est-ce réducteur ?
Ça ne me gêne pas, disons qu’il s’agit d’une commodité de rangement qui a en effet ses limites. Dit-on d’un écrivain qu’il est sédentaire ? Je pense qu’il n’y a pas de rapport entre l’intensité d’un voyage et l’intensité de l’inspiration. Certains voyages n’inspirent pas grand-chose et d’autres moments, sans voyager, peuvent vous apporter toutes les inspirations possibles. Comme je ne suis pas un écrivain de l’imagination, j’ai besoin d’aller voir, de regarder avant d’écrire.

Vous est-il arrivé d’être en panne d’inspiration, vous qui pourtant tenez votre journal ?
En voici un exemple. J’ai passé un très court séjour en Grèce, dans les Météores, où j’ai été fasciné par ce mélange de spiritualité et de géologie. Puis, je suis parti un mois en Arizona, à Phoenix, pour y passer mon brevet de parachutisme et je n’ai rien trouvé d’intéressant à dire sur cette ville au caractère désespérant. Pourtant, tout est littérature si vous avez du talent. Mais je ne suis pas Marcel Proust : lui, il prend une botte d’asperges et il vous fait 30 pages ! Je pense qu’un écrivain est un artisan. Et j’adhère à cette phrase de Pierre Louÿs « J’écris pour savoir ce que je pense ».

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Attention, il faut rester humble…  Je décris mais je ne propose rien. Si je suscite la réflexion, tant mieux, je le prends comme un compliment.

Un livre chasse l’autre ?
Peut-être pas cette fois. Après mon accident, j’ai connu une voracité de la vie car j’ai cru que l’extinction des feux était arrivée. Je me suis relevé, j’ai écrit plusieurs livres, j’ai voyagé, j’ai grimpé… Là, ce serait bien que je me pose un peu. D’autant qu’il y a un mois, je suis reparti au Tibet avec Vincent Munier. On a revu une panthère et admiré des ours, des loups et des cerfs à lèvres blanches. J’ai retrouvé les mêmes sensations. J’ai compris que l’affût animalier sera le nouveau chapitre de ma vie. Munier est venu me chercher, sans doute au bon moment, quand il était temps pour moi de mettre fin à mon mode de vie provocateur et adolescent. La vieillesse c’est ne plus être curieux, ne plus avoir d’appétit. Et moi je l’ai encore. Il n’y a rien de pire que la résignation.

Réfléchissez-vous parfois à l’enthousiasme, voire la ferveur que vous suscitez ?
Attention, il faut rester humble. Ce que j’écris n’est pas une explication du monde ni un manifeste politique de conduite pour améliorer le sort de l’humanité. Je me contente de décrire ce que je vois. Il se fait que j’arrive à vivre des choses merveilleuses et que je m’entoure de gens extraordinaires. On m’offre toujours un strapontin génial dans des endroits où je ne devrais pas être. Je décris mais je ne propose rien. Si je suscite la réflexion, tant mieux, je le prends comme un compliment. J’adore écrire, cet exercice de transformation de ce qu’on a vécu en notation. Et se dire qu’en quelques mots, avec seulement 26 lettres, on trouve, parfois, la phrase exacte, est une jouissance. L’écriture est un sertissage. Mais il faut se méfier, ne pas préférer la manière dont on dit la chose plutôt que le sens de la chose.

Surtout ne pas s’écouter écrire ?
C’est exactement ça ! Ne pas céder à la tentation de s’enivrer de ses propres mots, et donc de soi-même.

Livre : Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard

Le photographe animalier Vincent Munier sur le terrain. © DR

Vincent Munier est l’homme de l’affût, le camarade de peu de mots qui a appris à Sylvain Tesson à regarder. Photographe animalier, ses clichés témoignent d’une patience devenue philosophie de vie. Sans lui, il n’y aurait pas eu cette Panthère des neiges rencontrée sur les hauts plateaux tibétains. Un livre réunit nombre de photos superbes, enrichi de textes poétiques de l’écrivain. L’image et les mots se complètent pour une expérience littéraire et sensorielle. « … Ce n’est plus la panthère qui est camouflée dans le paysage, mais le monde qui s’est incorporé à elle. »

Livre : Vincent Munier, TIBET, minéral animal, textes Sylvain Tesson, Éditions Kobalann

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