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Livres de fêtes Paris Match, 2e sélection : Western écolo, « bulletin Metoo », quête échevelée du mâle engagé…

Geluck et sa "Rumba du Chat". Les sculptures du félin en mode monumental et en bronze seront visibles sur les Champs-Elysées d'avril à juin 2020. Elles seront exposées ensuite dans d'autres villes avant de rejoindre, pour son inauguration en 2023, le Musée du Chat et du dessin d’humour. ©Studio Fifty-Fifty Casterman

Littérature

Livres Match, 2e volet de la sélection de fin d’année. Les titres que nous avons épinglés vont des « bulletins Metoo » du Chat de Geluck à la traduction toute fraîche de « The Breaks », roman culte de Richard Price datant de 1983.

Nous évoquons aussi quelques premiers romans épatants, dont certains ont déjà été présélectionnés pour le Prix Première 2020 : un western polaire et écolo dans les Hautes-Fagnes (Gil Bartholeyns), une expédition de savants turbulents orientée sur les espèces en voie d’extinction (Guillaume Sorensen), l’histoire du monde avec une odeur de poubelles (Sofia Aouine).

Premiers romans toujours, citons la quête échevelée et fort bien roulée du mâle engagé de Corinne Maier ou le parcours d’une jeune fille en fleur, amatrice d’Harry Potter, qui se djihadise vite fait sur la Grande toile (Abel Quentin).

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Balance ton Chat

Sa philosophie est sans limites. Dieu, sexisme et burqa sont des thèmes qu’il maîtrise à ravir. Ses prévisions Metoo sont un nectar. Le Chat de Geluck reste intouchable.

« Réunissez dix Prix Nobel et vous constaterez que parmi eux il y en a forcément un qui est moins malin que les autres ». Le Chat de Geluck reste philosophe et fait parfois dans la statistique. On l’aime calculateur en diable. « 1 million d’espèces menacées par une espèce de con » est un autre must dans l’air du temps. Sexisme, religions, communautarisme… Il cultive ses dadas et se lâche en mode crescendo. Chez Geluck, tout est broyé menu en une pirouette. Avec chaussons de satin ou gros sabots, l’élégance est de mise. « L’hiver je mets des boules de gras pour les oiseaux. Mais c’est ma femme qui les mange », dit encore ce Chat qui offre par ailleurs un collier – « mais c’est un anti-puces » à sa douce moitié. C’est pour ces dogmes finauds distillés avec un flegme tout britannique qu’on l’aime. « A l’époque où les femmes mouraient en couches, au quatrième ou au cinquième enfant, les hommes de 50 ans ne divorçaient pas comme maintenant pour en épouser une plus jeune. Ça se faisait naturellement ».

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Côté « Balance ton porc », il y a ces « prévisions Metoo » : « Risque de propos sexistes dans le nord-ouest, suivi, en milieu de journée, par un risque de mains baladeuses sur l’ensemble du territoire. Cette tendance s’atténuera en fin d’après-midi. ». « Bon courage, les filles ! » conclut la dernière bulle, car le matou hâbleur n’est pas un monstre. Le lectorat de Geluck est large, c’est dans la nuance, à la lettre près, que se joue ce mélange dosé de bonhomie et de noirceur. Il y a aussi cette obsession de la burqa que l’auteur cultive. Ses aventures du voile intégral sont à se tordre – les trois cases avec un guilleret « Bonjour Mesdames », lancé à l’attention de deux appuie-têtes dans une voiture ont fait le tour des télés. Le Tout-Puissant se prend quelques camouflets dans la foulée. De toute façon, « Dieu qui n’est « ni juif, ni chrétien ni musulman. Et son entourage aurait même révélé qu’il commence à en avoir tellement ras-le-bol de l’espèce humaine qu’il songe sérieusement à devenir athée. »

Le maître sans son Chat, à moins qu’il ne s’agisse du contraire. ©Studio Fifty-Fifty – Ed. Casterman

Philippe Geluck lance aussi des passerelles casse-cou entre la grande histoire politico-historique et la petite rengaine culturelle. C’est un délice. « Si Mike Brant avait habité au rez-de-chaussée, il chanterait sans doute encore. Si Lee Harvey Oswald avait attrapé le hoquet le 22/11, c’est peut-être Jackie Kennedy qui serait morte à Dallas en 1963. Si le soldat inconnu avait porté un tatouage, il reposerait ailleurs que sous l’Arc de Triomphe. »

Si Botero l’a fait, pourquoi pas moi ?

 

Geluck – près de 45 ans de carrière, des millions de fans, 14 millions d’albums, des volées de croquis aimablement culottés et de gravures détournées -, c’est une entreprise qui roule sans nous rouler dans la farine. Les concepts sont intelligents. L’esprit, vif. Les valeurs, nobles. Sans complexe, il fait dans le concept personnalisé comme tant d’autres talents qu’il manie avec la même dextérité : chacun peut commander un exemplaire personnalisé de La Rumba du Chat avec nom, photo et rappel de la mention au fil des pages.
D’avril à juin 2020 on retrouvera le Chat en bronze et en mode monumental sur les Champs-Élysées, début d’une sacrée tournée pour celui qui est aussi, « mine de rien » rappelle la bio, une star de l’art contemporain. « Lorsque je suis allé présenter le projet à Anne Hidalgo, la réaction fut immédiatement enthousiaste », explique Philippe Geluck. « (…) Si Botero l’a fait, pourquoi pas moi ? » Ses sculptures projetant son héro dans différentes scènes « humoristico-poético-surréalistes » circuleront dans une dizaine de villes avant de revenir en maîtres à Bruxelles pour l’inauguration du Musée du Chat et du dessin d’humour en 2023.

« La rumba du chat » de Philippe Geluck, éd. Casterman, 48 pages couleur, 11,95 €.

 

The Breaks

Dans ce roman de 1983, Richard Price, l’as du roman noir urbain américain, raconte avec un humour carnassier le parcours pro tout en rebondissements et joyeux les désenchantements d’un étudiant issu du Bronx. « Lorsque la dernière cornemuse expira sur « Amazing Grace », je me levai pour baisser les stores. Mes chaussures faisaient un bruit de succion sur le sol recouvert de linoléum. C’était l’autre raison pour laquelle je louais cet appartement : je n’avais pas vu de vrai linoléum depuis notre vieil appart et je trouvais ça rassurant. »

1971, Etat de New York. Le jeune Peter Keller, issu d’une lignée de travailleurs manuels du Bronx, est le premier de la famille à avoir tâté de l’université. Après un premier cursus, il espère être admis à Columbia.1971. Il est sur liste d’attente. Ses camarades de promo, un « rital » et un WASP sont retenus d’emblée et se lancent dans de grandes épopées académiques. Peter effectue un repli au domicile paternel avec sofa vert veiné de glands et miroir marbré. Sa mère, outre-mangeuse sans conditions, s’est éteinte devant la télé alors qu’il était enfant. Dans la maison vit aussi sa belle-mère, sèche comme une trique et aux cheveux montés en choucroute acajou. Peter fait bouillir la marmite en attendant de réintroduire sa candidature à la fac de droit de Columbia.

Le texte est désopilant, joyeusement cruel, piqueté de détails qui donnent le relief à ce tableau hyperréaliste. Celui d’une Amérique qui encaisse ou se gausse, entre Ivy League et noirceur crasse. Au-delà du parcours pseudo-initiatique d’un jeune juif du Bronx doté d’un sens de l’humour qui lui ouvrirait une ébauche de carrière en stand-up dans la salle des fêtes d’une ville de banlieue, on dévore dans New York sera toujours là en janvier (on préfère le titre original : The Breaks, qui veut dire un tas de choses comme les pauses, les ruptures, les répits, les fractures…), une tranche juteuse d’Amérique. Une portion du pays notamment obsédée par le parcours académique, et ce système universitaire aux allures démocratiques mais qui conforte, dans son essence même, malgré et grâce au principe des bourses, le fossé entre classes. Parmi ses descriptions de l’initiation à la vie professionnelle, il y a cette expérience dans un centre d’appels avec cabines en formica, tenu par une maîtresse femme impitoyable. Des acteurs affamés tentent d’y vendre des appareils de muscu ou des soutiens financiers aux universités publiques. Un régal.

Richard Price, maître du roman noir urbain américain. ©Editions Presses de la Cité

Né dans le Bronx comme ce héros de jeunesse, Richard Price a co-scénarisé The Wire et est l’auteur, entre autres, du scénario La Couleur de l’argent de Martin Scorsese, auquel le Washington Post l’a d’ailleurs comparé (« Il est à la littérature ce que Scorsese est au cinéma… », a dit le Post. Ça vous pose un homme.

« New York sera toujours là en janvier », de Richard Price, éd. Presses de la Cité, 592 p., 23 €.

Le mâle engagé

« Nous aurions voulu lever le poing mais nos séances de musculation en salle de sport nous ont fatigués. Nous aurions aimé monter sur des barricades mais surtout pour y prendre des selfies. » Par amour pour un bellâtre italien, militant d’extrême gauche, une écrivain fraîchement séparée et épicurienne en diable s’imprègne de lectures et réapprend le ba-ba de encanaillement rebelle. Elle tente par exemple d’intégrer une manif de gilets jaunes avant d’être refoulée par un flic qui souligne la dangerosité de l’événement. « Être enfermée dans un ghetto doré quand des événements passionnants se déroulent à deux pas, c’est quand même rageant ».

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Dans ce premier roman – satire sociale gondolante qui s’appela un temps Gauche caviar avant de devenir A la conquête de l’homme rouge –, Corinne Maier, économiste, historienne et psychanalyste, « française, belge et suisse », se lance, de fait, dans une poursuite échevelée du mâle engagé. Emoustillée mais digne, elle laisse venir la proie. Ce faisant, elle propose une lecture pointue des codes des univers gauchistes et bourgeois et un délicieux dépeçage du jargon des clans politiques. Femme de tempérament, aux accents parfois anar d’un autre temps, Maier est souvent désopilante. Si l’histoire d’amour n’est qu’un prétexte à un essai nerveux, nourri et enlevé sur les codes des classes et des luttes sociales, le clin d’œil aguerri aux travers des professionnels de la militance et de l’agitation, subversive ou non, est une délectation.

« Icône de la contre-culture » selon le New York Times (elle précise aussi sur son site que la BBC l’a fait entrer en 2016 dans le club des « cent femmes les plus influentes et les plus inspirantes du monde »), Maier est une iconoclaste revendiquée. Sa bio se termine par cette citation de DH Lawrence : « Je crois aux cœurs généreux, aux pénis gaillards, aux esprits éveillés et au courage de dire merde […] ».
Elle a le sens de la formule, un savoir à décorner les bœufs. Ses écrits – une vingtaine de livres – sont variés et brillants. Des scénarios de BD ou d’essais dans lesquels elle dit en effet « merde au travail, à la famille, à la patrie ». Parmi eux les fameux Bonjour Paresse et No Kid, best-seller qui a fait le tour du monde.

« A la conquête de l’homme rouge », de Corinne Maier, éd. Anne Carrière, 196 p, 17 €.

La nef des fous

Une expédition réunit sur un bateau des chercheurs, sociologues ou artistes. Ils voguent de mer en mer, sillonnent le globe avec un objectif imposé : rédiger des rapports libres sur les espèces migratrices menacées d’extinction. Théodore-James Libski, 26 ans, rejoint cette mission orchestrée par son père, fonctionnaire à l’ONU, et qui l’embarque de l’Alaska au Mexique en passant par l’Amérique du Nord, du Japon aux côtes flamandes en passant par la Sibérie ou l’Allemagne. A bord, les cerveaux et grands esprits individualistes forment un équipage fantasque, éclairé et partiellement végétarien. Les évocations du Plat pays sont multiples – la chauve-souris d’Orval donne lieu à une description de la bière et du fromage à croûte orange. Ailleurs, il y a aussi les phoques suicidaires qui prennent leur décision « sans héroïsme ». Ils sont racontés par une Bardot « fripée » et ont cette vocation à illustrer sur YouTube le Coup de soleil de Richard Cocciante.

Dans un récit farfelu et brillant, une langue personnelle et étincelante, c’est un microcosme scientifique, académique, à la fois replié sur soi et ouvert sur des univers parallèles, et un monde animal en perdition, superbement brossé, que raconte Guillaume Sorensen dans ce roman d’apprentissage rocambolesque aux pointes d’humour anglo-saxon. Avec ce fil conducteur original : la quête d’animaux en perte de vitesse, celle d’une forme de bestialité aussi. Une sorte d’exploration des limites de l’humanité, sans moralisation. Antithèse apparente d’un roman à thèse, l’ouvrage est consistant et léger à la fois. Guillaume Sorensen est né à Liège d’un père danois et d’une mère française d’origine polonaise. Il est l’un des cinq premiers finalistes du Prix Première 2020.

« Le planisphère Libski », de Guillaume Sorensen, éd. De l’Olivier, 336 p., 19 €.

 

Les Quatre Cents Coups à Barbès

Ce bombesque récit dit le quotidien d’un gamin des rues dans un quartier chaud, les fantasmes d’un avenir meilleur et l’apprentissage de la sexualité.

« Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. » Rhapsodie des oubliés, ce sont les mésaventures tragi-comiques d’Abad, un gamin de 13 ans, « primo-délinquant » dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris – le crack, les filles de joie blondes aux racines noires, les mères taiseuses, les têtes de vieux, les “vies à raser les murs”, les « conneries de faux prêche, au beau milieu de la bande de blédards vendeurs de Marlboro », les scènes à la Clint Eastwood au petit matin, « ciel de Barbès habillé rose et bleu par Tati ».

« Le jour où vous vous réveillez avec la barre dans le caleçon, la vie commence. » Imaginatif, pétaradant, gourmand, couillu, écrit avec un vrai souffle, le livre revisite à ses heures Les Quatre Cents Coups de Truffaut et L’Assommoir de Zola. L’auteur, documentariste et journaliste radio, vient d’une famille algérienne d’origine kabyle. Elle est autodidacte. Son roman d’apprentissage, par ailleurs lauréat du Prix de Flore 2019, a été retenu dans la première sélection du Prix Première 2020.

« Rhapsodie des oubliés », de Sofia Aouine, éd. La Martinière, 208 p., 18 €.

 

Les jeunes filles

Jenny, fan de Harry Potter, glande dans un lotissement propret à se flinguer. Chafia se prépare à faire couler le sang dans les rues de Paris. Jenny s’initie, pendant deux mois, à la haine, dans le “dédale baroque” des sites djihadistes. « Les éructations d’Omar le Malien ou les visions eschatologiques du site Ansar Al-Haqq infusent lentement mais sûrement, se faufilant entre ses objections. (…) Elle lit tout avec l’avidité des néophytes. Ce n’est pas tellement moins divertissant que Harry Potter. Comme le monde de Poudlard (…), celui de Dwala regorge d’incantations magiques et de vieux grimoires. »

Abel Quentin est avocat, il a défendu des jeunes radicalisés. ©Editions de l’Observatoire

Le thème de la radicalisation a déjà été abondamment exploité dans la littérature mais reste fascinant, surtout raconté par un avocat qui connaît son affaire. L’auteur, Abel Quentin, a défendu des jeunes djihadistes. Les détails qu’il donne sur la vie des adolescentes sont hyperréalistes, le crescendo vers le martyr est bien balancé, intégrant quotidien fleur bleue et visions de Glock noires. Un plongée minutieuse dans des cœurs d’enfants infectés, sur le dark web et ailleurs.

« Sœur », de Abel Quentin, éd. de l’Observatoire, 256 pages, 19 €.

 

A l’abattoir

Un inspecteur vétérinaire contrôle une exploitation de poulets dans les Hautes Fagnes. Deux kilos deux (le poids d’abattage des poulets avant de perdre en qualité et sombrer du côté du vulgaire filet) est moulé en partie sur la formule d’un thriller psychologique à l’anglo-saxonne. L’un ou l’autre ingrédient – tempête de neige notamment – évoque confusément un récit du Midwest. Les personnages ont des noms de héros de séries B américaines, le café-resto est un “diner”.

La poudreuse isole les âmes, le poids des destins se traduit dans les gestes du quotidien. Plus qu’un polar, c’est un “western » glacial, social et écologique. Le thème – élevage intensif, condition animale – est terriblement contemporain mais traité dans une forme d’universalité. Porteur sans être pesant. L’auteur vit à Bruxelles et enseigne l’histoire et l’anthropologie à l’Université de Lille. Il fait partie du premier volet de la sélection du Prix Première 2020.

« Deux kilos deux », de Gil Bartholeyns, éd. JC Lattès, 440 pages, 19,90 €.

 

La noyée lambda

Dans la presse, c’est la « victime 2117 » : une réfugiée qui, comme tant d’autres, a rendu l’âme en Méditerranée en tentant de gagner l’Europe. Certains émettent des scénarios dantesques quant à l’identité de la femme sans nom. Le Département V de Copenhague, qui gère les cold cases, se lance une enquête périlleuse. Celle-ci doit, à terme, empêcher la perte de milliers d’innocents.

Le roi du polar danois, auteur de best-sellers en cascade, Jussi Adler-Olsen, ici dans son loft. Son dernier roman, « Victim 2117 » est bouillonnant. ©Politikens Forlag

Largement primé (Ripper Award – prix européen du polar, Prix Boréales du polar nordique 2014 pour l’ensemble de la série du Département V, Grand prix polar des lectrices de Elle 2012 pour Miséricorde, prix Clé de verre – meilleur polar scandinave- pour Délivrance), best-sellerisant, le Danois Jussi Adler-Olsen est un phénomène en soi. Il a étudié la médecine, la sociologie le cinéma et la politique avant d’écouler des millions de livres traduits dans une quarantaine de pays. Son dernier opus est un carton mérité.

« Victime 2117 », de Jussi Adler-Olsen, éd. Albin Michel, 576 p, 22,90 €.

 

 

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