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Frédéric Beigbeder : « Dans le vide idéologique, le dézinguage devient pouvoir, c’est un problème »

frédéric beigbeder

L’écrivain enfonce le clown dans son nouveau roman. | © Hélène Pambrun / Paris Match

Littérature

Viré de France Inter où l’humour fait désormais farce de loi, Frédéric Beigbeder retrouve son personnage fétiche d’Octave Parango pour raconter une société où l’on meurt effectivement de trop rire.

 

À la Belle Époque, Paris était fasciné par Valentin le Désossé. Un homme caoutchouc mince comme un vermicelle qui a écumé pendant vingt ans toutes les pistes de cabaret. Il aurait dansé 30 000 valses. Très grand, très classe, on l’aperçoit plusieurs fois sur des toiles de Toulouse-Lautrec. Avec la Goulue, il servait de tête d’affiche au Moulin-Rouge. Ce n’était pourtant qu’un client. Il avait une petite fortune personnelle. Son frère était un honorable notaire de province. Un beau matin, du jour au lendemain, Valentin a disparu. A 52 ans. Il en avait assez.

Frédéric Beigbeder lui ressemble un peu. Même silhouette d’ado, même réputation de noceur, même don pour flotter sur le Moët & Chandon comme un gondolier sur la lagune… Et, pour finir, même lassitude. L’âge, c’est comme l’herbe, on ne le voit pas pousser. Aujourd’hui, passé 50 ans, Frédéric n’en peut plus d’entendre ses parents, ses amis, ses vieilles copines, lui demander : « Tu te rappelles que tu n’as plus 15 ans ? » Réponse : oui. Et il en est malade. Pourquoi faire la fête quand il n’y a rien de neuf à fêter ? Et puis, ce look ! Le quinquagénaire en boîte de nuit, c’est le sommet de l’embarrassant. De la rouille sur l’acier.

Cette réflexion, il se l’est faite, il y a un an, au soir du saccage du Fouquet’s par les gilets jaunes. Il y était passé quelques heures plus tôt. Le lendemain, à l’aube ou presque, il devait intervenir en direct sur France Inter pour sa chronique hebdomadaire. Une pincée de poivre de droite dans l’avoine bobo de la chaîne d’Etat. Il n’en avait pas préparé une ligne – si j’ose dire – pour une nuit qui laissera pas mal de place à cocaïne et kétamine. Sur 300 pages, Frédéric va chercher une idée pour son oral au micro de Léa Salamé et Nicolas Demorand. Il passe chez Séphora, au Travellers (en bas des Champs-Elysées), au Crazy Horse, à l’Arc, au Raspoutine, au Medellin… Pour lui, quasiment des lieux de pèlerinage. Son allée d’aubépines à Méséglise ! Il se rappelle les fêtes du Caca’s Club avec l’émotion d’un ancien de la 2e DB. On était anarchiste et mondain sans se poser mille questions sur la paix, la justice sociale et le bilan carbone de la nuit. Il a la nostalgie du Bal Tchernobyl ou du Bal des dégoûtantes, toutes ces fiestas qu’on n’oserait plus organiser sous peine d’être crucifié sur les réseaux. Au même moment, sous ses yeux, les Tuche mettent le feu au quartier. Ça lui donne à penser.

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Rassurez-vous : on est chez Beigbeder. Décadence, révolution, bonnes formules et paradoxes fonctionnent comme des roulements à billes. Si ça grince, une coupette de Veuve Clicquot et ça repart. Dans le bon sens. Frédéric est gentil. Comme tout le monde, il est fait de pièces de récupération mais les siennes viennent du meilleur stock : Bukowski, Oscar Wilde, Rimbaud, Huysmans, Houellebecq… Il a beau aligner les shots de vodka, ses phrases restent fraîches comme un verre d’eau.

C’est un livre sérieux contre les gens qui passent leur temps à dénigrer le système sans s’apercevoir que le système, c’est eux.

Mais je vous préviens : ça mouille. France Inter en prend sérieusement pour son grade. Une radio pour les profs qui veulent des élèves consciencieux, porte-drapeaux bien sages de leur bonne conscience. Toujours prêt à se jeter à travers les cerceaux du prêt-à-penser, le journal du matin serait l’apothéose du lieu commun bien-pensant. C’est très amusant à lire. Il cite des questions de Nicolas Demorand ahurissantes de prétention sous-intellectuelle. Mais ceux qui sortent Beigbeder de ses gonds, ce sont les humoristes qui piquent leurs blagues aux Américains, transforment les radios en machines à vannes, lèchent les bottes des invités pour les faire venir, les chatouillent gentiment pendant l’entretien et les lynchent dès qu’ils quittent le studio. Des potaches qui se prennent pour des rebelles, se croient « décalés » et sapent la démocratie en s’imaginant être son rempart. Je vous le répète : c’est un livre sérieux contre les gens qui passent leur temps à dénigrer le système sans s’apercevoir que le système, c’est eux.

Frédéric Beigbeder
Le fêtard invétéré est désormais un gentleman du Pays basque, retiré dans sa propriété de Guéthary, élevant ses enfants de 4 et 2 ans, en bon père de famille. © Hélène Pambrun / Paris Match

Évidemment, ça finit mal. Le pauvre Frédéric, allumé comme un sapin de Noël mais éteint par une nuit de fiesta, se ramasse sur le plateau. Résultat : il est viré de France Inter. Franchement, tant mieux. Beigbeder et France Inter, c’était le mariage de la taverne et de la mosquée. Et puis ça donne un excellent livre. Ce vieux Frédéric est un diamant. Même avec ses défauts, il vaut cent fois mieux que les galets de série.

« Le bouffon du roi, c’est salutaire. Mais quand les bouffons deviennent rois, c’est l’apocalypse »

Dans les premières pages de son onzième livre de fiction, Frédéric Beigbeder raconte comment il s’est fait lourder de la radio publique après une désastreuse chronique. Mais ce point de départ assez vachard lui permet aussi de raconter l’homme qu’il est devenu. Le fêtard invétéré est désormais un gentleman du Pays basque, retiré dans sa propriété de Guéthary, élevant ses enfants de 4 et 2 ans, en bon père de famille. C’est un lundi veille de Noël qu’il nous a donné rendez-vous dans un restaurant cool de Biarritz. Il est désormais ici chez lui, comme il était le prince du Montana à l’époque où il régnait sur les nuits parisiennes. Toujours aussi maigre, de plus en plus barbu, Frédéric est détendu, soulagé de ne plus avoir à jouer un personnage de mondain décadent. Prêt à passer à table.

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Paris Match. Quand vous intégrez la matinale de France Inter en 2016, vous prenez un risque. Car vous êtes tout sauf un humoriste. 
Frédéric Beigbeder. Je me suis retrouvé là par un concours de circonstances. J’étais chroniqueur chez Clara Dupont-Monod le dimanche après-midi. Vincent Dedienne a quitté la matinale et Laurence Bloch m’a proposé de le remplacer en me donnant “carte blanche”. Mais très vite j’ai vu les limites de l’affaire. Quand tu exposes à l’antenne quelque chose de sérieux, c’est chiant. Un truc poétique et littéraire aussi. La seule chose qui marche, c’est de parler de l’actualité politique, comme les autres. Donc très vite je me suis résigné à lire mes papiers, comme les autres, en essayant d’avoir l’air cool, comme les autres.

Le rire, pour moi comme pour Henri Bergson, doit être une exception.

Vous n’étiez pas à votre place ? 
Tout ce que j’ai fait pendant trois ans n’était pas nul. Mais je ne faisais pas partie du cercle. On croit que c’est facile d’écrire une chronique, en réalité c’est beaucoup de travail pour 3 minutes et 250 euros. Les humoristes de profession s’en servent pour faire la promo de leur spectacle. Moi je n’avais rien à vendre, je venais là uniquement par narcissisme, pour recevoir des compliments dans le train Paris-Saint-Jean-de-Luz. [Il rit.]

Vous vous êtes heurté à la tyrannie de l’humour ? 
Ce n’est pas propre à France Inter. C’est un phénomène social. Depuis la fin des utopies et en l’absence d’idéal, l’humour a pris une place centrale dans notre société. Récemment, j’ai pris l’avion et le pilote faisait des blagues. Or ce que j’attends de lui c’est de piloter et d’atterrir en toute sécurité. Je ne lui demande pas de raconter des vannes. Mais son numéro a marché, les gens se marraient. Le rire, pour moi comme pour Henri Bergson, doit être une exception. On remarque quelque chose qui ne va pas, qui n’est pas naturel et qui provoque le rire. Mais il ne peut pas être la norme dans la société. Parce que quand j’entends des blagues de 7 heures du matin à minuit, je n’ai justement plus envie de rire. Qu’est-ce qui fait que l’émoticône de l’homme qui pleure de rire est le signe le plus envoyé dans le monde ? L’humour n’a pas empêché l’élection de Trump. Au contraire. À force d’avoir mis des clowns partout, on leur a ouvert les portes du pouvoir, Trump en est un, Johnson, Beppe Grillo ou Zelensky aussi. Allons-nous vers Cyril Hanouna président ? Le bouffon du roi, c’est salutaire. Mais quand les bouffons deviennent rois, c’est l’apocalypse.

Yann Barthès fait un travail journalistique dément. Mais il l’abîme lui-même en faisant des vannes dessus.

Le jour de votre chronique éclate le mouvement des gilets jaunes. Vous dites qu’il échappe à l’équipe d’Inter. 
Je ne m’exclus pas de ce syndrome. Ce mouvement me permet de comprendre que les vrais rebelles ne sont pas ceux qui font un billet d’humeur le jeudi matin à la radio, mais ceux qui mettent le feu au Fouquet’s. En investissant les Champs-Elysées dans le but d’aller voir Macron, les gilets jaunes ont obtenu bien plus que tous ceux qui défilent depuis des années de République à Nation. Ce mouvement a fait sentir aux gens de ma génération que nous étions un peu ridicules, nous qui étions dans la dérision permanente, l’ironie, qui n’arrêtions pas de critiquer le pouvoir. Mais nous n’avons pas fait grand-chose pour que ça change. Moi qui ai beaucoup raillé en ne prenant jamais aucun risque tout en prônant la révolution en permanence, j’étais le nez devant mon impuissance.

Un bon mot est mieux qu’une idée ? 
La question est “peut-on critiquer l’humour”, alors qu’en France c’est une chose sacrée ? Des humoristes ont été tués à Charlie Hebdo, mais je crois néanmoins qu’on doit arrêter avec l’immunité humoristique. Ne devrait-on pas pouvoir parler de la réforme des retraites sans avoir une blague juste derrière ?

Vous critiquez Yann Barthès, et son émission “Quotidien”, qui est l’expert en la matière. 
Yann Barthès fait un travail journalistique dément. Mais il l’abîme lui-même en faisant des vannes dessus. Mediapart ne blague pas sur les sujets sur lesquels il écrit. L’intérêt de notre démocratie n’est pas d’être dézinguée en permanence. Cela conduit à l’élection de comico-populistes. Donc méfiance. Peut-être est-il temps de tirer la sonnette d’alarme. Dans le vide idéologique, le dézinguage devient pouvoir, c’est un problème.

Ça fait cinquante ans que l’on sait qu’un système économique basé sur la croissance ne tient pas dans une planète dont les ressources sont limitées.

Vous pouvez dire cela parce que vous êtes loin de la vie parisienne ? 
Je mène désormais une vie familiale simple, celle d’un néorural ou d’un post-décadent. [Il rit.] Ce moment où tu t’aperçois que l’ancien monde est mort mais que tu n’as pas vraiment envie de faire partie du nouveau. Si les gens veulent rigoler, c’est parce qu’ils savent que l’humanité est en train d’organiser sa propre extinction. La Boétie écrivait dans son Discours de la servitude volontaire : “L’intérêt du pouvoir c’est de distraire le peuple pour le maintenir dans son asservissement.” C’est une idée qui date du XVIe siècle et qui est toujours valable…

Donc vous avez choisi la fuite ? 
J’ai foutu le camp pour aller dans un endroit agréable où la vie est moins chère, où mes enfants voient le ciel, la mer et les montagnes. Et j’avais aussi envie d’essayer une autre vie avant de crever. Chaque geste que nous faisons est une violence contre l’environnement. Mais je disais déjà ça dans “99 francs”, il y a vingt ans. Ça fait cinquante ans que l’on sait qu’un système économique basé sur la croissance ne tient pas dans une planète dont les ressources sont limitées. On ne peut pas dire qu’on n’était pas prévenus. Octave, mon héros, vit désormais à la campagne. Et dès qu’il arrive à Paris, il boit, il se drogue, il drague des prostituées ou des groupies. Il veut baiser mais il n’y arrive pas. En fait, il se défonce parce qu’il est malheureux d’être sans sa femme et ses enfants.

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Quand tu fais une soirée Tchernobyl peu de temps après la catastrophe, que tu viens déguisé avec un troisième bras et des pustules sur tout le visage, ce ne serait plus possible aujourd’hui » © Hélène Pambrun / Paris Match

C’est ce que vous avez vécu ? 
Oui, je crois. Parfois. Heureusement pas tout le temps. J’ai quitté Paris parce que c’était ça ou continuer à sortir tous les soirs. Et quand tu as 50 balais, au bout d’un moment, tu as fait le tour des toilettes du Montana. Surtout qu’elles ne sont pas très grandes. [Il rit.] Mon espérance de vie est de 79 ans, comme tous les hommes. Donc il me reste 25 ans au mieux. Mais avec ce que j’ai fait comme bêtises, il ne me reste probablement que la moitié.

Toutes ces années où vous étiez le roi de la nuit sont du temps perdu ? 
Je ne renie rien. C’est un livre très nostalgique de ma jeunesse, du Caca’s Club, qui serait désormais détruit par un post Instagram. Quand tu fais une soirée Tchernobyl peu de temps après la catastrophe, que tu viens déguisé avec un troisième bras et des pustules sur tout le visage, ce ne serait plus possible aujourd’hui. Il y aurait des photos qui sortiraient, on se ferait péter la gueule. Et on l’aurait mérité.

Aujourd’hui, les jeunes ne vont plus en boîte, ils se parlent des heures sur les réseaux sociaux, sur Tinder. Et moi je n’ai pas ces codes-là.

Le livre raconte aussi la misère sexuelle d’Octave. Est-ce un hommage à #MeToo ? 
Moi j’ai grandi dans les années 1970 en pleine libération sexuelle. Octave vient de ce monde-là. Quand il se retrouve dans la France actuelle, il ne comprend plus rien. Ce n’est pas la même séduction aujourd’hui, les jeunes ne vont plus en boîte, ils se parlent des heures sur les réseaux sociaux, sur Tinder. Et moi je n’ai pas ces codes-là.

#MeToo a quand même aidé à la libération de la parole des femmes. 
J’ai deux filles, je suis pour que les femmes puissent parler. Mais je pense quand même que, lorsqu’elles ont un problème, elles doivent parler à la police plutôt qu’à la presse. Un hashtag ne sert à rien. Il y a quinze ans, j’ai été juré de cour d’assises à Paris, et il a fallu juger un viol. Ce qui est bien dans la justice c’est d’entendre les deux versions. La fille qui pleure, puis les mecs, menottés, qui racontent. Tout le monde expose sa version des faits. Dans mon jury, l’ADN confondait les prévenus, j’ai demandé la peine maximale et je pense qu’ils sont encore en taule. Ce qui ne va pas dans la justice digitale, c’est que tu n’as que la version de la victime. Le tribunal numérique dit à l’accusé : “Il faut censurer vos films, interdire vos livres.” Le système de la justice contradictoire a été un progrès, pourquoi le laisserait-on tomber ? Maintenant, une personne montre une autre du doigt et la vie de cette dernière est terminée. Je crois pour le coup que c’était mieux avant.

Vous êtes toujours à l’antenne sur France Inter, puisque vous intervenez dans “Le masque et la plume”. Vous n’avez pas totalement été viré…
Oui, c’est une émission que j’aime beaucoup. Par décence, quand l’un des chroniqueurs sort un livre, il ne vient pas à l’antenne. Donc je ne serai pas au “Masque” en janvier. Mais la grande question est : “Y serai-je encore en février ?” [Il rit.]

Frédéric Beigbeder, éd. Grasset, 307 pages, 20,90 euros.
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