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Quand les romancières volent dans les plumes

Nina Bouraoui

Nina Bouraoui a publié son nouveau roman Otages. | © JOEL SAGET / AFP

Littérature

Agacées que le sexisme soit aussi présent dans le monde des lettres, des autrices très culottées prennent la parole.

La rentrée de janvier 2020 n’échappe pas à la règle masculine. On ne jure déjà que par Beigbeder, Lemaitre, Echenoz et Orsenna. Pourtant, le cru de cette nouvelle décennie est aussi fort pour les autrices, avec Eliette Abécassis, Anne-Marie Garat ou Nina Bouraoui. Sans oublier le bouleversant témoignage de Vanessa Springora, Le consentement, réimprimé avant même sa sortie et déjà en tête des ventes. De quoi bousculer le bel ordonnancement préétabli ?

Les grands prix d’automne ont quasiment tous été attribués à ces messieurs : le Goncourt à Jean-Paul Dubois, le Renaudot à Sylvain Tesson, l’Académie française à Laurent Binet, le Médicis à Luc Lang, le Femina à Sylvain Prudhomme. Reste l’Interallié enfin décerné à une femme : Karine Tuil. Les jurys des grands prix seraient-ils sexistes ? En cent seize ans, le Goncourt n’aura été attribué qu’à… 12 femmes contre 104 hommes. Certes, le nombre de lauréates a augmenté ces dernières années. Mais, pour Françoise Chandernagor, « il reste de gros progrès à accomplir », même si elle est totalement opposée à toute idée de parité. Interrogé par Paris Match, Bernard Pivot, qui venait de quitter la vénérable institution, avait alors lancé cette explication : « Les membres du jury ont un tropisme pour les histoires de guerre, et les femmes écrivent davantage sur l’amour, les questions familiales ou de société. »

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De quoi faire bondir quelques-unes des écrivaines en vogue. En novembre 2019, et jusqu’à la dernière minute, le nom d’Amélie Nothomb est resté suspendu au lustre de Drouant. Mais exit la romancière au chapeau dont le dernier livre évoque la crucifixion du Christ… et non pas une amourette. Deux mois plus tard, plusieurs membres du jury confient mezza voce qu’il n’a jamais été envisagé sérieusement de lui attribuer le prix. Bernard Pivot tenait à ce faux suspense pour assurer un vrai buzz ! Aurait-on joué de la même façon avec un homme ? On comprend la déception et la colère de l’écrivaine. Elle n’est pas la seule.

Le même livre écrit par un homme aurait bénéficié d’un regard différent.

Brigitte Giraud s’insurge : « Ce qui est frustrant, c’est la réception critique pour les femmes, dont on dit plus aisément qu’elles ont “une plume sensible” et qu’elles écrivent sur l’intime. Je repense à la façon dont avait été accueilli Un loup pour l’homme [2017], mon roman sur la guerre d’Algérie, dont il avait été dit qu’il était un roman familial, sensible, délicat, alors qu’il pose la question de savoir comment la guerre conditionne et manipule pour transformer les hommes en salauds, en traîtres, en héros, en lâches… Le même livre écrit par un homme aurait bénéficié d’un regard différent. » Giraud s’amuse qu’un Goncourt ait été autrefois attribué à Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye, comme s’il fallait que quelque chose relevant de l’autorité s’affiche pour mériter ce prix. Karine Tuil, qui aurait pu être récompensée également pour son précédent roman, L’insouciance, regrette : « Le “grand écrivain” reste un homme. Les autrices ont le droit de vivre de leur travail, d’être consacrées, il y a une véritable injustice sur ce point. »

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On dit que les femmes vont être amenées à déballer leurs petites histoires. Il y a une minoration scandaleuse des écrivaines !

Eliette Abécassis, qui publie Nos rendez-vous (éd. Grasset), regrette que « les femmes soient cantonnées aux sujets de femmes. Elles sont toujours moins considérées. Un critique m’avait même surnommée Bécassine ». Pourtant normalienne et agrégée de philosophie, Abécassis se sent exclue de la communauté des philosophes. « J’essaie pourtant de mener une réflexion sur notre société, y compris dans mes romans. » Et ne parlons pas de l’autofiction, dénigrée lorsqu’elle est conjuguée au féminin, comme l’a noté Camille Laurens lors d’une master class : « On dit que les femmes vont être amenées à déballer leurs petites histoires. Il y a une minoration scandaleuse des écrivaines ! » Il faut dire que 30 % seulement de l’édition provient de femmes, comme le remarque Paule Constant, neuvième lauréate du Goncourt. Selon elle, les premières grandes écrivaines ont dû prendre des noms masculins, telle George Sand. « Les hommes n’aimaient pas voir leurs femmes glorifiées ou alors seulement lorsqu’elles écrivaient de la littérature ménagère, c’est ce qu’on retrouve aujourd’hui avec le feel-good » note-t-elle. Également membre du Goncourt, elle reconnaît que « ce prix est au départ très misogyne. N’oublions pas qu’il a été créé par deux vieux garçons… »

Camille Laurens et Eliette Abécassis.
Camille Laurens et Eliette Abécassis. © Franck Ferville / Agence VU et Alexandre Isard/Paris Match

Autre constatation : les premières femmes à obtenir le Goncourt sont des « femmes de » : Elsa Triolet, compagne d’Aragon, Simone de Beauvoir, de Sartre. Paule Constant porte aussi un regard sévère sur « ces dames du Femina qui, souvent, récompensent des candidates qui ne leur feront pas d’ombre. Quand elles ne préfèrent pas les hommes ».

Les autrices n’ont pas dit leur dernier mot. Véronique Olmi a préféré décaler son roman, Les évasions particulières, pour retenter sa chance après avoir échoué avec son excellent Bakhita en 2017. Reste à savoir si les femmes reçoivent des à-valoir moindres que ceux des hommes. Antoine Gallimard assure qu’il ne fait pas de différence. Mais le secret des cachets est mieux gardé encore que celui de… l’isoloir.

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