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Pénélope Bagieu : « Les héros de BD étaient tous des hommes, à part la Schtroumpfette »

Pénélope Bagieu sort une nouvelle BD

Pénélope Bagieu sort cette semaine "Sacrées sorcières". | © MAXPPP

Littérature

Elle est l’auteure de bandes dessinées qui affolent les ventes en librairie. Après Culottées et California Dreamin’, elle revient avec une adaptation personnelle de Roald Dahl.

 

D’après un article Paris Match France par Karelle Fitoussi

Paris Match. Vous êtes aujourd’hui reconnue comme une auteure de BD féministe, alors que vous avez longtemps été la caution “girly” du 9e art. En avez-vous souffert ?
Pénélope Bagieu. Pas du tout ! Ça a été une super étape, car je savais très bien que je n’étais pas la seule femme de la BD et qu’en réalité nous étions très nombreuses. D’ailleurs, dix ans après, on a enfin la parité dans les cérémonies, et des femmes sont primées dans tous les festivals. Il y a même eu une année où les plus gros succès commerciaux étaient signés par des femmes. Il faut mettre un pied dans la porte et, après, ça rentre !

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Donc votre blog et vos premiers livres plus légers, c’était histoire de mettre un pied dans la porte ?
Oui, une BD est un super cheval de Troie ! “C’est pour les enfants, c’est pas grave, c’est innocent” et, en fait, non… Grâce à Culottées, j’ai donné des conférences dans des universités féminines en Corée, je suis allée parler féminisme en Russie, dans le sud des États-Unis, en Alabama, c’est quand même fou ! Qu’il y ait eu dès mes débuts un intérêt médiatique au sein d’une profession qui n’intéressait pas les médias était déjà énorme. D’ailleurs, aujourd’hui, ce n’est toujours pas le délire en termes de médias, la BD.

 

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Demain !

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Pourtant, vous donnez des interviews à la chaîne depuis des jours !
Oui, une femme dans la BD est un sujet qui intéresse. Eh bien, parlons-en, pas de problème ! Au fur et à mesure, ce n’est plus la première chose qu’on lit sur moi dans les cinq premières lignes. Un jour, on commence à parler des livres et, à un moment, on arrêtera même de mentionner notre genre. Si quelqu’un se lançait aujourd’hui dans un sujet titré “Les filles de la BD”, il se ferait défoncer ! Mais tout cela ne s’est pas fait tout seul. Nous avons dû nous fédérer, monter des collectifs, ne rien laisser passer, et faire des scandales à Angoulême pour obtenir la parité dans les jurys. Bref, il faut se battre tout le temps !

Aujourd’hui, l’air est plus respirable ?
C’est le moment où je dois mettre le masque de l’optimisme ? Non, l’air n’est pas assez respirable ! Mon féminisme est sorti remonté comme un coucou de toute la promo que j’ai faite pour Culottées et, à la fois, complètement miné par la fatigue militante. Car on se heurte à une résistance vraiment coriace. Là où auparavant je voyais de la maladresse et de la méconnaissance de la part d’un vieux monde un peu grincheux, aujourd’hui je vois une haine farouche des femmes. Et des gens qui ont intérêt à ce que les choses ne changent pas. En même temps, j’ai aussi rencontré de vraies battantes, militantes dans des pays où il y a tout à faire et qui m’ont redonné la foi ! Cela a été une leçon.

Ce n’est pas un hasard si, de tous les livres de Roald Dahl, vous avez choisi de vous attaquer à Sacrées sorcières
J’ai ajouté un petit passage pédagogique sur les sorcières, qui n’était évidemment pas dans le livre original de Roald Dahl. Du genre : “Les enfants, le saviez-vous ? À une époque, on a brûlé des femmes en les prétendant sorcières.” Parce qu’on ne peut plus aujourd’hui faire un livre sur les sorcières sans placer une remarque sur la misogynie. Il ne s’agissait pas de faire une conférence, mais de leur mettre la puce à l’oreille sur ce qu’a déguisé le mot sorcière pendant très longtemps. Et sur ce qu’est la haine des femmes. Toutes ces libertés que j’ai prises par rapport au texte original sont très bien passées auprès des ayants droit, parce que tout avait un sens, je crois. Le fait d’ajouter un personnage féminin n’était pas un caprice, non plus. Ce n’est simplement plus possible de faire un livre pour enfants en 2020 sans personnage féminin auquel s’identifier. Moi, petite, je me suis identifiée au héros garçon, mais j’aurais adoré avoir le choix. Or ça n’existait pas. On avait le choix entre un aventurier avec son chien ou un village de Gaulois avec deux femmes : l’une belle, mais qui ne disait rien, et l’autre relou.

Une haine farouche des femmes.

Il y avait Mafalda, quand même !
Oui, heureusement ! C’est pour ça que les petites filles et les ados de la génération d’après la mienne, qui ont lu des mangas, sont complètement différentes. Elles ont eu des modèles féminins forts et nombreux. L’étape d’après, c’est des lecteurs garçons qui s’identifieront à des héroïnes. Ce à quoi on tend. Mais cela demande un travail pédagogique qui a l’air d’impliquer une gymnastique psychologique extraordinaire. Pourquoi ? Parce que, petits, on a dit aux garçons que les héros de BD étaient Tintin et Astérix ! Du coup, un héros, c’est un mec. S’il y a une femme, c’est la Schtroumpfette. Sa caractéristique, dans la vie, c’est qu’elle est une fille, point ! Fin de la description du personnage. Il faut que les femmes racontent elles-mêmes leurs histoires, et pas seulement les femmes, d’ailleurs, c’est aussi racial. Il faut donner la parole à des gens qui ne l’avaient pas jusque-là. On a tout à gagner de ce nouveau sang.

Avec le recul, y a-t-il des projets que vous ne referiez pas, des étapes dont vous vous seriez bien passée ?
Pas du tout. J’ai eu la chance de ne pas avoir eu à faire de compromis… Les couvertures, les illustrations, les livres que j’ai écrits, il n’y a rien dedans qui n’aille pas. Je vieillis, mais je ne change pas de ligne éditoriale. Une part du public qui aimait mes premiers livres a été soulagée quand j’ai fait California Dreamin” ou Culottées. Les gens se sont dit : “Bon, ça y est, elle fait des biographies, plus ses petites histoires de filles. C’est sérieux maintenant, on peut en parler.” Alors que Culottées, c’est tellement des histoires de filles aussi ! [Elle rit.] Sauf qu’aujourd’hui je suis devenue respectable aux yeux des autres !

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Vous reproche-t-on parfois votre côté militant ?
On n’ose plus me le reprocher. Les gens marchent sur des œufs parce qu’ils ont l’impression que je vais monter sur mes grands chevaux et dire : “Non, surtout pas !” Quand je vivais à New York, je me souviens qu’une comédie française d’Audrey Dana était sortie [Sous les jupes des filles], et les actrices avaient fait une promo complètement pharaonique avec 2 000 pages dans un magazine féminin, où elles se défendaient toutes d’être féministes ! Comme si c’était péjoratif et que ça allait faire peur aux mecs ! Je me disais : “Mais comment peut-on encore dire ça aujourd’hui ? Ce n’est pourtant pas un gros mot ! Ce qui est fou, c’est le décalage avec la génération des 15-20 ans, qui, elles, sont vraiment en mode “Cramez les mecs !”. [Rires.]

Culottées a ainsi rencontré un succès particulier auprès des ados…
Il a été marketé comme cela à sa sortie aux États-Unis, parce que, là-bas, la BD n’est pas lue par les adultes. Il n’y a qu’en France que l’on trouve un album de Riad Sattouf sur la table basse du salon des parents… [Elle rit.] Mais ce lectorat plus jeune est plus engagé et plus militant. Ces gamines de 10 ans que j’ai rencontrées lors de dédicaces et qui ont des clubs de lecture féministes dans leur classe en sixième, elles me tirent vers le haut. Cela devient un devoir pour moi, c’est elles qui obligent à se bouger !

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