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Fan de Harry Potter et djihadiste en fleur: « Sœur » d’Abel Quentin, Prix Première 2020

Abel Quentin, avocat pénaliste au barreau de Paris, qui a traité plusieurs dossiers "syriens" remporte le Prix Première 2020. Celui-ci lui a été remis ce jeudi à la Foire du livre de Bruxelles. ©Audrey Dufer / Editions de L'Observatoire

Littérature

Il aurait pu s’appeler « Les jeunes filles ». Ou « Djihadiste en fleur »… Sœur d’Abel Quentin (éd. de l’Observatoire) remporte le Prix Première 2020. C’est un roman nourri de terrain et d’observation fignolée. Il raconte comment une ado de banlieue, franchouillarde et fan de Harry Potter, bascule dans le djihad armé.

L’auteur, jeune pénaliste parisien, a reçu son trophée ce 5 mars lors de la Foire du livre de Bruxelles à Tour&Taxis. En présence de Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF et de l’excellent Laurent Dehossay, qui préside le jury des auditeurs de la chaîne et le comité de présélection du Prix composé de journalistes et de libraires. Participaient aussi à la cérémonie plusieurs primoromanciers figurant dans la présélection – parmi eux Paul Kawczak, auteur du fabuleux Ténèbre (éd. La Peuplade), Sofia Aouine et Rhapsodie des oubliés (éd. de La Martinière), Gil Bartholeyns et Deux kilos deux (éd. JC Lattès).

L’avocat Abel Quentin (c’est son nom de plume), qui défend notamment un Belge dans le dossier du Bataclan, plonge dans les entrailles, les pulsions, les fantasmes d’une jeune fille un peu gauche oppressée par un cadre familial plan-plan.

Jenny Marchand, fan du héros de JK Rowling, glande dans un lotissement propret à se flinguer avant de s’initier, pendant deux mois, à la haine épaisse comme du sang sèché. Elle traîne donc ses guêtres dans un quartier coquet mais ennuyeux comme la mort. Ses parents, des « gens honnêtes, enfin ne filoutant qu’à la marge ». Le père, amateur de ball-trap et de disco, dont la grande affaire c’est l’argent – il « méprise ceux qui n’en ont pas, envient ceux qui en ont et détestent ceux qui en jettent par les fenêtres ». La mère qui « joue une partition plus subtile puisqu’elle se pique de vivre dans son temps, en citoyenne active et concernée, à l’écoute des battements du monde… dont elle prend le pouls une ou deux fois par semaine, en lisant Paris Match dans la salle d’attente de son kinésithérapeute. Le calvaire des minorités ouïghoures (…) trouve auprès d’elle une oreille attentive. »

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Jenny se morfond, ressasse ses idées noires, se sent promise à un autre destin, tout en se reprochant de moisir dans son jus. De se « savoir trop lâche pour (vous) faire la malle, avoir pour seule ami un personnage de J.K. Rowling, croiser votre regard dans une glace et voir un clébard apeuré, claquer l’intégralité de votre argent de poche pour ressembler à une pute et n’en rien retirer (…) ».
Cloîtrée dans le pavillon familial, « biberonnée aux séries Netflix, la tête farcie d’émoticônes », l’antihéroïne a le blues et soif d’idéal. Elle se prend à « espérer ne pas être l’enfant naturel de (ses) parents », aimerait être Bonnie Parker ou Bernadette Soubirous. Prostrée dans sa chambre de midinette renfrognée, elle se repaît des duck faces et autres facéties de ses congénères sur les réseaux sociaux.

Dounia, imprégnée de théories djihadistes, initie progressivement Jenny, alias Chafia la française, à la pensée manichéenne d’un islam trituré, malaxé, mis en scène par quelques allumés. Les vidéos s’enchaînent. Des scènes de décapitation sont présentées avec une fausse pudeur. Elles se digèrent progressivement.

Lors d’une surboum, un bellâtre de l’école accepte le slow qu’elle lui propose. Elle tente une approche sensuelle, vise ses lèvres mais le gaillard se rétracte d’un jet de tête vers l’arrière. La honte coule à la vitesse du son dans le sang alcoolisé de Jenny. De retour à domicile, rongée par l’abomination de l’humiliation publique – cette danse collée serrée était un pari comprend-elle -, elle repère un « gif » sur les réseaux sociaux, immortalisant la scène du rejet de ce baiser langoureux qu’elle a ébauché. Le gif récolte des dizaines de likes. Dès ce moment, Jenny sombre.

Elle fait une quasi tentative de suicide, se mange une série d’anxiolytique qu’elle a stocké à fabriquant de fausses ordonnances. Mais elle est tirée de son semi-coma par un signal téléphonique. Le message écrit d’une jeune femme anonyme qui l’encourage, lui dit en substance qu’elle n’est pas seule, qu’elle est « une reine », que les autres vont le payer cher. Jenny, fascinée par ces parole, et par le don de visionnaire de la personne qui la contacte, répond. Elle fait ainsi connaissance, en mode crescendo – notamment via la messagerie cryptée Telegram – de Dounia, manipulatrice de compète, imprégnée de théories djihadistes. La recruteuse initie Jenny, progressivement, à la pensée manichéenne d’un islam trituré, malaxé, mis en scène par quelques allumés. Les vidéos s’enchaînent. Des scènes de décapitation sont présentées avec une fausse pudeur. Elles se digèrent progressivement.

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Le mal-être de l’ado est un terrain en friche qui ne demande qu’à se fertiliser. Quitte à basculer du côté obscur de la force. L’islam radical sera la bouée de Jenny Marchand, son bras d’honneur au petit monde dont elle se sent exclue. Elle met tout en œuvre pour se faire adouber par son nouveau clan. Promet d’abandonner aussi sec sa vie de mécréante – la fameuse jahiliya, passage obligé vers une terre promise, celle d’un avenir codé par le califat.
La scène où on la voit débarquer voilée au domicile familial est une séquence cinématographique. Le père tond son gazon au cordeau, repère sa fille, qui, sous le hijab, a conservé ses extensions capillaires. Il éteint son engin aussi sec et lui demande si elle célèbre Halloween, tandis que la mère perd connaissance dans la maison. C’est « the final straw », la goutte qui fait déborder le vase, enferre l’adolescente dans ses convictions de rejet.

Jenny est bientôt rebaptisée Chafia la Française. Choix de Dounia qui se délecte de la voir renier les siens. Les divagations eschatologiques de l’État islamique prennent progressivement le pas sur les fixations neuneu d’une adolescente fleur bleue. Les codes se superposent, se renforcent parfois, paradoxalement. Certains Foreign Terrorist Fighters, futurs morts de Daech ou returnees en puissance ont en effet embarqué avec eux sur le front syrien leurs « codes post-modernes », qu’ils trimballeront en bord de piscine réquisitionnée, avant de terminer, pour certains, six pieds sous terre, derrière les barreaux syriens, surveillés par des Kurdes ou errant sur les vestiges de terrain de guerre, fantasmant sur la reconstruction du « Califat ».

Chafia quant à elle fomente son crime, se prépare à faire jaillir les tripes des infidèles. Celui qui punira tous ces minables. Cette large portion de l’humanité impure qui se perd dans des compromissions. Elle se prépare à passer à l’acte au cœur de Paris.

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Abel Quentin prend de la hauteur, propose, en cours de récit, une vision plus ample du tableau. Son approche microscopique (la routine d’une ado nourrie de rituels) s’élève, donne un élan politique à l’ensemble. Le paysage devient macroscopique : divagations des hommes de pouvoir, les figures politiques sont brossées avec force. Il y a le président Saint Maxence, qui sera visé. Et cette séquence magistrale qui présente une figure populiste bien connue se préparant à jaillir dans une arène pleine de militants, au son des cornes de brume. Il s’élance, plonge et clame en substance, au grand dam de ses conseillers transis et d’hommes de droite paniqués, le regard noir, qu’il y a « une culture majoritaire en France », qui entend le rester.

Le crescendo vers le martyr, intégrant quotidien fleur bleue et visions de Glock bien noires, est balancé comme un grand cri d’archi-lucidité

Le thème de l’islam radical et de la montée en puissance de l’attraction de Daech dans les esprits est raconté avec brio par un avocat qui connaît son affaire – il a défendu des jeunes djihadistes et planché sur des dossiers « syriens ». Il raconte comme rarement une jeunesse dégoûtée par le côté soumis de la précédente génération, par cette résignation d’une mère parfois femme de ménage, d’un père avec un moustache à la Omar Sharif qui rase les murs avec un petit sac à provisions. C’est aussi la meilleure démonstration de l’impact qu’une spiritualité à deux balles peut avoir dans la quête d’identité d’une génération sacrifiée, souvent désœuvrée. Les détails que distille Abel Quentin sur chaque tranche de vie sont hyperréalistes, bédéesques aussi. Un plongée minutieuse dans des cœurs d’enfants infectés, sur le dark web et ailleurs. Le crescendo vers le martyr, intégrant quotidien fleur bleue et visions de Glock bien noires, est balancé comme un grand cri d’archi-lucidité.

« Sœur » d’Abel Quentin. Editions de L’Observatoire

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