Paris Match Belgique

Livres d’été : ségrégation, féminisme, Congo, jihad armé… Des tranches de société saignantes et à point nommé

Au menu de cette brochette de lectures, des tranches de société saignantes ou à point dont la ségrégation raciale et l’Amérique profonde, le féminisme flamboyant, le Congo en roman très noir ou en BD ligne claire... Photo Thought Catalog/Unsplash

Littérature

Au menu de cette brochette littéraire – basée sur des parutions de ces derniers mois et d’autres, imminentes – des tranches de société saignantes : la ségrégation raciale et l’Amérique profonde (« Delicious Foods », « Balèze », « Mécanique de la chute »); des pamphlets sacrément féministes (« Rassemblez-vous en mon nom », de la militante culte Maya Angelou, ou « Madame S », thriller historique de Sylvie Lausberg); la pédosexualité et des abus sur mineurs suggérés dans la torpeur du bush australien (« Les sœurs Van Apfel ont disparu »); le Congo en premier roman très sombre (« Ténèbre ») et en BD ligne claire (« Léopoldville 60); le jihad hexagonal décortiqué par le chercheur français Hugo Micheron…

Nourritures terrestres

Un gamin aux moignons en sang s’échappe d’un enfer. Il y retournera pour libérer sa mère. Delicious Foods, en Louisiane, exploite des esclaves via la came, la terreur et le fric.

James Hannaham, l’auteur du sublime et puissant « Delicious Foods ». Photo Ian Curtis

Eddie, 17 ans, conduit sans les mains sa vieille Subaru pour rejoindre une âme bienveillante. Il roule comme un fou sans pouvoir fermer l’œil. La douleur rythme sa cavale. Il fait une halte à Hungry Haven, « un établissement coquet avec (…) faux lambris et fibres d’agrumes collées aux couverts. » Écriture enlevée, scènes cruelles ou désopilantes qui catapultent le lecteur dans de folles virées, pimentées par des élans hallucinatoires aux accents fruités. Comme au cinéma, un cinéma speedé, qui sent la friture et où les pastèques sont polymorphes. Eddie s’est échappé d’une ferme d’exploitation géante, Delicious Foods. Il cherche à localiser sa tante Bethella, dans le Minnesota. Planque ses moignons dans des manches d’un pull, s’adapte, se lance dans le bricolage avant de tenter de voler au secours de sa mère, toxicomane, habituée des trottoirs de Houston, détenue par Delicious Foods où elle a été embauchée quelques années plus tôt. Maltraitée, corps et âme liés à cet enfer producteur de primeurs où les ouvriers sont tenus par l’endettement, la terreur physique et la dépendance aux drogues qui leur son livrées. Un incroyable récit, haletant, puissant, raconté par trois voix – la mère victime du système, le fils fébrile et la came qui fait la retape. Né en 68 dans le Bronx, James Hannaham a passé sa prime jeunesse à Yonkers où il a connu la ségrégation raciale. Il a étudié l’art à Yale et enseigné l’écriture au Pratt Institute de Brooklyn. Delicious Foods lui a valu en 2016 le monumental Pen/Faulkner Award for Fiction.

« Delicious Foods », de James Hannaham, traduit par Cécile Deniard, éd. Globe, 400 p., 22 €. Parution le 26/08/20.

 

Roman/Seth Greenland :  la gamelle du siècle

2012. L’Amérique est nerveuse en diable. New York crépite. Obama est en campagne pour un second mandat. Quinqua rutilant, les idées larges, branché sur la culture « nègre », Jay Gladstone, au faîte de la gloire et d’un empire financier qu’il a fait fructifier, incarne la réussite cool made in Manhattan. Son plaisir, sa danseuse, sa passion de jeunesse, c’est cette équipe de basket dont il est le fringant propriétaire. Ses joueurs black sont des stars, en devenir ou en déclin. Cruauté et cynisme ordinaire du sport où règne un ultralibéralisme décomplexé. Glorioles, caprices et infidélités. Un Blanc tue un Noir accidentellement. Le fait divers met le pays en émoi et resserre la vis éthique.

Lire aussi > Livres de fêtes Paris Match, 2e sélection : Western écolo, « bulletin Metoo », quête échevelée du mâle engagé

Une erreur de parcours engendrera la dégringolade de Gladstone. La gamelle est sévère. Dans ce roman brillant, luxuriant, paru il y a plusieurs mois en français mais plus brûlant que jamais, on suit la trajectoire d’un New-Yorkais bon teint, dandy policé qui voit sa vie se fracasser. Seth Greenland, scénariste pour la télévision et le cinéma, décortique aussi avec un humour constant et réjouissant l’antiracisme perverti et les travers de l’Amérique contemporaine. « Mécanique de la chute », son cinquième roman, a été comparé au très culte Bûcher des vanités de Tom Wolfe. Une référence que l’auteur, fan de Wolfe, accepte avec cœur. On regrettera simplement le titre original “The Hazards of good fortune” (les dangers de la bonne fortune), plus sobre, moins « tendance » que son adaptation française.

« Mécanique de la chute », de Seth Greenland, éd. Liana Levi, 672 p., 24 €.

Récit intime/Kiese Laymon : Poids-lourd

Ce bombesque roman raconte la vie de l’auteur, son enfance dans le Sud des États-Unis et les violences raciales qui l’ont impacté corps et âme.

Kiese Laymon, auteur du prodigieux « Balèze » (« Heavy » dans sa version originale), évoque notamment son Mississipi natal. Photo Kiese Laymon

Cité comme « l’un des meilleurs récits de 2018 » par le New York Times, «Balèze » (« Heavy » en version originale – ici encore, ne pas se fier au titre français qui semble relever d’un argot de banlieue d’un autre siècle) raconte le parcours de l’auteur, Kiese Laymon prof de littérature. Fils d’une mère journaliste d’investigation, personnage cultivé au profil riche, il quitte son Mississippi natal pour suivre la fac à New York. Il y a, dans ce texte à l’intelligence bouillonnante, du baston, des coups de ceinture et un humour décapant. Laymon parle, dans un langage survolté, profondément original, des effets indirects de la discrimination dont l’addiction aux glucides, signe de paupérisation et ultime compensation. Il évoque la chair, faible donc, ce rapport au sucre qui l’obsède et autres dépendances.

Les chapitres sont un poème en soi. Sous l’intitulé Addictions américaines notamment, on trouve « Légumes verts », « Terreurs », « Ceintures de sécurité » et « Promesses ». L’humour, une énorme sensibilité extralucide et une langue libre, unique, font le sel de ce roman virevoltant qui transcende et bouscule les poncifs sur la condition des noirs aux États-Unis et sur la société américaine et cette confiance fanfaronne qui place en tête de gondole une notion factice de progrès.

« Balèze », de Kiese Laymon, éd. Les Escales, 289 p., 20,90€. Parution le 17/09/20.

Thriller psychologique/Felicity McLean : A l’ombre des jeunes filles en fleurs

En 1992, banlieue de Sidney. Tikka, écolière, et sa sœur aînée se sont liées d’une amitié vorace avec trois voisines, les sœurs Van Apfel, filles d’un pasteur aux méthodes d’éducation pour le moins austères.

 

L’Australienne Felicity McLean signe un formidable thriller, sombre et lumineux sur l’adolescence massacrée dans la banlieue de Sidney. Photo A. Hollingworth/ Presses de la Cité

Un jour de fancy-fair, les sœurs Van Apfel disparaissent. Les enquêteurs retrouveront la plus jeune, morte au creux d’une falaise. Les autres se sont évanouies dans la nature moite. Dans ce thriller à la chaleur organique, l’Australienne Felicity McLean fait planer le doute sur les axes du drame. Entre spiritualité de pacotille et coups de trique du pasteur, qui conserve jalousement des clichés de sa fille préférée, et mouvements de ce nouvel instituteur au passé trouble et au torse velu, qui rôde sur les chemins déserts, et coupe son moteur derrière les piscines où s’ébrouent les jeunes filles, c’est une atmosphère épaisse que l’auteur dépeint. Le portrait palpitant d’une adolescence incandescente et d’une Australie qui brûle.

« Les sœurs Van Apfel ont disparu », épatant thriller de Felicity McLean. Tableau magistral de l’adolescence et d’une Australie incandescente. Ed. Presses de la Cité, 288 pages, 21 €.

 

Mémoires/Maya Angelou : In my name

« Des Noirs du Sud, qui n’avaient jamais eu d’outil plus compliqué qu’une charrue, avaient appris à se servir de tours, de perceuses et de fers à souder pour produire leur quota de machines de guerre ». Son texte, must absolu, démarre en fanfare. Figure emblématique de la vie politique américaine, militante culte, Maya Angelou est une auteur prisée par des noms qui scintillent, de Michelle Obama à Rihanna ou Oprah Winfrey en passant par Christiane Taubira. Elle a côtoyé Martin Luther King, Nelson Mandela ou Malcom X. Dans ce volet de son autobiographie, publié en 1974 et traduit en français, celle qui fut actrice, enseignante, réalisatrice raconte l’après-guerre, la discrimination et la toute-puissante liberté sur un ton délicieusement mordant, rythmé, saccadé et allègre à la fois.

« Rassemblez-vous en mon nom », de Maya Angelou, éd. Notabilia, 272 p, 18 €. Parution le 20/08/20.

 

Thriller historique/Sylvie Lausberg : Une femme libre

Il y eut ces quatre pages cédées comme un trésor par une grand-mère peu coutumière des petites attentions. Sur trois quarts de page en noir et blanc, dans un vieux numéro de Paris Match, ce cliché d’ « une femme en deuil, encadrée par deux policiers à moustaches et casquettes à pompons. Marguerite Steinheil. L’accusée, poursuivie pour le meurtre de son mari… »

 

Historienne, psychanalyste, présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique Sylvie Lausberg a enquêté vingt ans durant sur la sulfureuse Marguerite Steinheil. Le résultat: un thriller historique dense, pétri d’infos inédites. Photo Jean-Pierre Latour.

Un souvenir de jeune fille de l’auteure qui prendra tout son sens alors que cette dernière réside, hasard de la vie, dans la maison de l’unique femme présent au procès de Mme Steinheil, une journaliste féministe prénommée Séverine. C’est dans ce havre de Pierrefonds, dans l’Oise que le déclic a lieu. Historienne, psychanalyste, présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique Sylvie Lausberg va se lancer dans une enquête sur la vie de cette créature pétillante d’intelligence et à la notoriété sulfureuse. Ces recherches, elle les mènera pendant vingt ans. C’est dire la passion qui anime l’auteur pour la trajectoire unique de cette « oubliée de l’histoire » qui, il y a plus d’un siècle fit jaser la bonne société. Madame S. c’est Marguerite Japy-Steinheil. Amante du président français Félix Faure, elle est à ses côtés dans une séquence d’alcôve lorsque celui-ci rend l’âme. Tandis qu’il est à l’agonie, sa sulfureuse partenaire, taxée de « connaissance » comme le veut la coutume verbale de l’époque, fuit par l’escalier de service. Taxée de « putain de la République », de « pompe funèbre », de « Lucrèce Borgia de l’Élysée », la dame, traînée dans la boue, maudite par l’Hexagone, sera la maîtresse d’autres personnalités.

Lire aussi > Musique, livres, séries et films, Barack Obama dévoile son top pour 2019

On reprochera notamment à Madame S. la mort de son mari, le peintre Adolphe Steinheil. L’intrigante brillante sera acquittée lors d’un procès qui fit jaser. Sylvie Lausberg a pu compiler dans ce travail dense une série de documents inédits, des archives d’exception. Son enquête foisonnante sur cette femme fatale, victime d’une misogynie aux accents toujours terriblement contemporains, se lit, de fait, comme un  thriller historique. Dans un style classique et précis, elle multiplie les passerelles avec le monde d’aujourd’hui. Outre le sexisme qui fait rage et ne meurt point, l’auteur aborde aussi l’antisémitisme et l’affaire Dreyfus.

« Madame S » de Sylvie Lausberg, éd. Slatkine & Cie, 306 p., 20 €.

 

Premier roman/ Paul Kawczak : L’art du bourreau

Un géomètre belge parti délimiter le Congo croise un tatoueur chinois. Ce premier roman, pur coup de maître, est une eau-forte, un bijou aiguisé qui offre un regard coupant sur la colonisation.

Paul Kawczak, auteur de Ténèbre », un premier roman maîtrisé à mort. Somptueux. Il est français et vit au Canada. Photo Laurence Grandbois Bernard.

1890. Pierre Claes est un géomètre belge mandaté par son souverain pour tracer les contours précis des terres, dépecer cette tranche d’Afrique juteuse. Il est chef d’expédition et évolue sur le fleuve Congo à bord d’un bateau appelé Fleur de Bruges. Son équipage est fait de travailleurs bantous. Également à bord, Xi Xiao, un maître tatoueur chinois de son état. Un “bourreau” spécialisé dans l’art de la découpe des chairs humaines, champion de la lacération. Claes est un homme qui, entre “sentiment d”infériorité” et “culpabilité secrète”, manque de cette assurance mâle dont font preuve à ses yeux ses congénères au Plat pays. Il retrouve, en terre congolaises, « un semblant de confiance en soi et d’entregent viril”. Il y loue les gorges chaudes de femmes. Un jour il découvre ce qu’il prend d’abord pour des crustacés – “sept crabes tout juste pêchés”. Ce sont des mains droites, alignées au sol, offertes en trophées, “fraîchement tranchées”… “Le sang, les mouches, et pourtant encore, l’odeur de vie (…)”. Le géomètre, “saisi d’angoisses”, “dissout son monde en une nuit”. C’est un basculement de trajectoire. Il y aura l’attirance qui naît entre lui et le tatoueur chinois, et ce regard neuf, cru, sur ces terres dont il ne voyait que la surface, ces frontières arbitraires qui marquent la possession d’un lieu comme celle du corps des êtres soumis à l’esclavage. Il y a la chaleur, la moiteur, la fièvre – malaria, les hallucinations. Entre érotisme profond, crudité organique, poésie et spiritualité. « Ténèbre » est une eau forte aux relents de boue, de sueur et de sang. Le sang de l’Afrique qui coule. La moiteur des corps qui s’unissent, se cherchent, se maudissent, s’amenuisent. C’est le récit d’une fracture, d’une découpe. D’une mutilation. Un univers tronqué laisse entrevoir un autre monde. Celui que Xi Xiao a déjà perçu : celui des atrocités de la colonisation. A travers des descriptions d’un sévérité parcimonieuse, dont les techniques pointues du bourreau chinois, c’est la sensualité brutale, l’érotisme violent de plusieurs terres mêlées, qui dominent. Parmi celles-ci, le continent et le confinement mental d’un homme qui évolue entre Europe et Afrique profonde et ouvre les yeux sur le sang versé, la cruauté humaine, l’amour de chair auquel il n’avait pas songé.
Poétique, philosophique, organique, le roman incroyable dépèce les tripes et les pensées aussi. Ténèbre, au singulier, c’est l’épaisseur d’une vision, l’aveuglement initial avant la grande découpe. Celle qui donne à voir plus loin. C’est une ère entière que raconte Paul Kawczak, ce surdoué. Auteur français basé au Québec et dont ce premier opus est maîtrisé à mort. Un must qui figurait parmi le top trois du Prix Première 2020.

« Ténèbre» de Paul Kawczak, éd. La Peuplade, 310 pages couleur, 25,95 €.

BD/ Léopoldville 60 : thriller vintage et ligne claire

Après Sourire 58, magnifique BD sur l’Exposition universelle de 58 à Bruxelles, l’historien Patrick Weber, le dessinateur Baudouin Deville et la coloriste Bérengère Marquebreucq publient Léopoldville 60, qui marque les 60 ans de l’indépendance du Congo.

On y retrouve un récit riche et une ambiance délicieusement rétro. Patrick Weber au scénario s’y entend en suspense vintage et touches d’humour belgo-belge. Dans Sourire 58, en toile de fond, de l’espionnage international du meilleur cru. Et l’Atomium trônant au centre de l’Expo merveilleuse, animée par des hôtesses au sourire ample et siglé. L’une d’elle en particulier se montra prompte à se plonger dans des aventures épiques digne des meilleurs thrillers d’époque. Attachante comme les personnages de nos années Fantômette ou autres Alice, une certaine Kathleen Van Overstaeten, intrépide hôtesse en héroïne un peu hitchockienne : sous la glace et la bienséance, le feu sacré, le goût de l’enquête. On la retrouve dans Léopoldville 60, toujours aussi pro, en hôtesse de la Sabena, sur un long courrier direction le Congo. Elle a les traits lisses bien sûr, sans légèreté outrancière, le nez impertinent et une certaine dose d’indépendance discrète. Régulièrement rabrouée par sa supérieure qui guette ses écarts lors des escales à Léopoldville – écarts géographiques s’entend -, elle n’en suit pas moins son chemin, de terre parfois, intrépide, seulement émue par la présence de blattes dans sa salle de bains du légendaire Memling, havre des équipages sabeniens au Congo. Qu’à cela ne tienne, elle se procurera une fiole, que dire, un bidon, d’insecticide dans une pharmacie belge face à un vendeur qui lui assure en gros qu’il pourrait anéantir un troupeau d’éléphants, et en présence d’une cliente plus âgée qui cherche un produit contre les hémorroïdes. On retrouve là l’humour de Patrick Weber qui, par petites touches, rappelle les séquences délicieusement décalées de Typhon Tournesol dans Tintin. Kathleen profite au maximum de ses escapades congolaises pour enquêter notamment sur une mystérieuse cabale dont est victime le fiancé noir de son amie Monique, accusé, à tort de viol.

Avec le dessinateur Baudouin Deville et la coloriste Bérengère Marquebreucq, Patrick Weber, historien, signe Léopoldville 60, digne suite du best-seller Sourire 58. Photo éditions Anspach.

Les intrigues sont multiples – l’espionnage industriel autour des mines d’uranium notamment -, s’entrecroisent en rythme sur fond d’indépendance qui se profile et de quartiers qui grondent. L’ensemble, tous publics, est savoureux, se lit d’une traite et se complète par huit pages de synthèse documentée qui brossent le tableau du contexte historique, avec des témoignages d’époque, une page sur les enjeux et la manne de l’uranium.. Sans prendre parti, Patrick Weber évoque dans les grandes lignes la décolonisation brutale, précipitée du Congo belge et cette autre odyssée humaine : le rapatriements des colons via la Sabena qui met alors sur pied le plus long – en temps et en espace – pont aérien de son histoire.

« Léopoldville 60 », de Patrick Weber, Baudouin Deville et Bérengère Marquebreucq, éd. Anspach, 66 p., 14,5€

Enquête/Hugo Micheron : Nature profonde du jihad hexagonal

Cinq ans après les attentats qui ont meurtri la France – de la tuerie de Charlie Hebdo au massacre du Bataclan –, Hugo Micheron, chercheur français, connaisseur des banlieues, arabisant, déroule un récit rare : celui des ressorts du jihadisme, captés en direct derrière les barreaux. Enseignant à Sciences Po, ce spécialiste de la radicalisation islamique s’est immergé longuement dans le monde carcéral français, y a rencontré des dizaines de Foreign Terrorist Fighters. Il tire de 80 entretiens de terroristes détenus une narration utile, drue, pleine de ramifications sur le prosélytisme de Daech. L’organisation a mené les âmes perdues des cités de banlieue vers la terre promise, celle du califat de l’EI.

Le chercheur français Hugo Micheron. Photo Francesca Mantovani. Editions Gallimard.

Sur l’idéologie, Hugo Micheron rejoint l’islamologue Gilles Kepel, dont il a été l’élève et qui signe la préface de son livre. Il rappelle que l’Hexagone est loin d’en avoir terminé aujourd’hui avec le jihadisme, qui se restructure au sein même des institutions pénitentiaires. Les pouvoirs publics français sont, insiste Micheron, dépassés. Les méthodes de « déradicalisation » sont candides, les gardiens submergés, mal formés et d’un niveau intellectuel insuffisant. Les détenus radicalisés se renforcent entre eux, se fédèrent. Ce sont, dit-il, des bombes à retardement. L’EI est en train souligne-t-il, d’œuvrer au déploiement de ses troupes en silence, l’organisation terroriste travaille à la formation d’intellectuels. Les prisonniers narguent déjà les surveillants au bagage intellectuel moindre. La détention constitue un cadre propice et contient le meilleur public pour le recrutement et le prosélytisme. Les membres du groupe terroriste voudraient revenir « plus forts que Daech », plus nombreux et mieux préparés. Ils ne viseraient plus l’attaque frontale, mais la subversion du système de l’intérieur. Loin d’être coupée du reste de la société, la prison est en interaction constante avec les quartiers, explique le chercheur qui décortique aussi la transplantation du jihad européen, en l’occurrence essentiellement français, dans son équivalent syrien.
Il raconte notamment comment, en Syrie, l’EI veille à “préserver les environnements nationaux d’origine des immigrés et encourager l’endogamie pour “coloniser des populations qui n’auraient pu évoluer ensemble au quotidien. (…) De même, les unions entre ressortissants d’une même ère culturelle et linguistique (Français et Belges par exemple) prévenaient les tensions observées en 2013 (…)”
“Le califat”, ajoute Micheron, “a ainsi sédentarisé les étrangers en instaurant un ordre colonial jihadiste au Levant. La ségrégation de l’espace autour de la dichotomie entre “immigrés” et autochtones en a été la première expression ».

 

« Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons », de Hugo Micheron, éd. Gallimard/Esprit du monde, 416 p, 22 €.

Beau livre/ Vincent Patar et Stéphane Aubier : Drôles de drames

Dans un registre un brin plus léger, quoique, rappelons que Vincent Patar et Stéphane Aubier sont deux génies belges de l’animation. Le duo, diplômé de La Cambre, a créé les sublimes Panique au village, sélectionné au Festival Cannes en 2009, et coréalisé avec Benjamin Renner l’adaptation audiovisuelle d’Ernest et Célestine, César 2013 du meilleur film d’animation et nommée aux Oscars dans la catégorie Meilleur film d’animation en 2014.

 

Patar et Aubier ©Kris Dewitte. Editions Casterman.

Ils sont aussi comme on sait auteurs de BD. Dans ce beau recueil de planches parues notamment dans Télémoustique (une version BD des courts métrages « Pic Pic André Show », soit une centaine de gags), on retrouve forcément André le mauvais cheval (prononcez à la liégeois, avec un é bien traînant of course), le cochon Magik, Éléphant… Des scènes du quotidien pour animaux humanistes à la bonne franquette, aux accents de beaufitude noble et revendiquée : pur collector. Ces séquences, on leur donne un relief supplémentaire en les agrémentant mentalement d’un fond musical emballant, sans parler d’une bonne blonde et de saines lectures. Les saynètes ressemblent à s’y méprendre à quelques bribes de la vie des auteurs telle qu’on l’imagine. Vincent Patar est un merveilleux amateur du meilleur rock garage, entre autres grandioses fixations. Leur humour, placide, absurde, fuyant la chute, oscillant entre divers degrés d’appréhension, est simplement inqualifiable. Comme toute intervention divine.

« Pic Pic, André et leurs amis », de Vincent Patar et Stéphane Aubier, éd. Casterman. 19,95 €

 

CIM Internet