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Leïla Slimani retrace l’art de la beauté dans une bande dessinée

Leïla Slimani, l’art de la beauté

Leïla Slimani. | © Alexandre MARCHI / L'Est Republicain

Littérature

La romancière retrace dans une bande dessinée l’incroyable destin de Suzanne Noël, pionnière de la chirurgie esthétique. Nous l’avons invitée à dialoguer avec l’une de ses spécialistes, la docteure Déborah-Eve Seroussi. Interview.

 

D’après un article Paris Match France de Mariana Grépinet

Fascinée par Suzanne Noël, première femme à pratiquer  la chirurgie esthétique moderne, Leïla Slimani lui consacre une bd, À mains nues , écrite avec le dessinateur Clément Oubrerie. D’emblée, elle a accepté la rencontre proposée par Paris Match avec Déborah-Eve Seroussi, spécialiste en chirurgie plastique et reconstructrice. Dans le cabinet de cette dernière, aux allures d’appartement bourgeois parisien, l’intellectuelle et la médecin ont évoqué le parcours d’une personnalité d’exception qui a fait de son métier un outil d’émancipation pour ses semblables. Toutes deux plaident pour le droit de chacune à disposer de son corps. Et pour la réhabilitation de la chirurgie esthétique, souvent mal jugée.

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Paris Match. Pourquoi vous être intéressée à Suzanne Noël ?
Leïla Slimani. Après avoir vu son nom dans un livre, j’ai fait une recherche sur Internet et appelé ma mère, médecin, qui m’a dit qu’elle en avait entendu parler. Comment est-ce possible qu’une femme qui a inventé tellement de choses soit tombée dans les oubliettes de l’Histoire ? Un homme avec un destin pareil serait devenu célèbre… J’ai eu envie de lui donner vie, de la voir exister dans ce Paris des années 1910 puis 1920, sur fond de Première Guerre mondiale et de grippe espagnole.
Déborah-Eve Seroussi. Je devais avoir 20 ans quand j’ai découvert le parcours de Suzanne Noël. À un siècle d’écart, j’ai l’impression d’avoir vécu la même chose. Il y a cent ans, il y avait une seule chirurgienne plasticienne. Aujourd’hui, nous sommes environ 240 femmes sur 1 000, c’est peu. La vocation n’est pas un mythe… Petite, Suzanne savait déjà qu’elle était faite pour ce métier. Moi, je m’amusais à reconstituer la carcasse des homards. Il y avait cette évidence de la chirurgie. Et aussi un père disparu trop tôt. J’ai perdu le mien, médecin, il y a presque vingt ans.
L.S. Pareil pour moi. Mon père croyait en moi et m’a donné confiance. J’ai toujours eu envie, même par-delà sa mort, de le rendre fier. Suzanne Noël a vécu ça aussi. Son père l’adorait, il la portait sur ses épaules, à Laon, et lui disait : “Cette ville est trop petite pour toi.” Qu’un homme dise à sa fille qu’elle peut conquérir le monde est extraordinaire.

Dans un milieu très masculin, il y a ces rencontres avec des hommes qui croient en vous avant vous …
D.-E.S. Suzanne a pour son mentor, le professeur Morestin, la même admiration que moi pour Maurice Mimoun, chef du service chirurgie plastique, reconstructrice et traitement des brûlés à l’hôpital Saint-Louis à Paris, mon maître.
L.S. Absolument. Entre son mari qui l’encourage à suivre des études, son mentor, son amant, elle est tombée sur des hommes assez admirables. Et dans un moment où on se retrouve avec des femmes qui disent qu’il ne faut plus parler aux hommes, ne plus lire leurs livres et qu’il faut même les éliminer… mon féminisme n’est pas celui-là. La chirurgie esthétique pose cette question. Je défends les droits des femmes, celui à l’avortement, celui d’avoir une sexualité libre au Maroc… Mais j’ai toujours été coquette. J’aime marcher sur des talons. Ça ne veut pas dire que je suis une mauvaise féministe ! De la même manière, on pourrait considérer qu’une femme qui a recours à la chirurgie ne peut pas être une vraie féministe.

Je m’habille plus en fonction de mon calendrier d’épilation qu’à cause des mecs. On ne se maquille pas pour eux, on ne se fait pas opérer pour eux…

Quelle est la place du regard masculin dans cette pratique ?
D.-E.S. Il y a un siècle déjà, Suzanne Noël expliquait que l’apparence corporelle est un enjeu social. Elle voulait offrir aux femmes la place qu’on ne leur accordait pas en leur redonnant confiance en elles. Des détracteurs féministes diront que recourir à la chirurgie répond à une domination masculine. C’est faux. Aucune de mes patientes ne vient en me disant “mon mec veut…”.
L.S. Je m’habille plus en fonction de mon calendrier d’épilation qu’à cause des mecs. Cette jupe, par exemple, je l’ai mise parce que je l’aime. On ne se maquille pas pour eux, on ne se fait pas opérer pour eux.
D.-E.S. On a le droit d’avoir envie de se plaire…
L.S. … et d’être bien dans sa peau. Il y a dans la beauté, dans la recherche d’une certaine maîtrise de son corps beaucoup plus que de la frivolité. Pourquoi un jour décide-t-on de transformer son nez ? Juliette Gréco a raconté que, pendant longtemps, elle était obsédée par le sien. Son opération lui a permis d’arrêter d’y penser.
D.-E.S. C’est ce que je dis en consultation : “Vous allez oublier ce qui vous a habitée pendant des années.” Voilà la vraie liberté. Nous ne sommes pas là pour juger nos patientes mais pour les réparer, les restaurer, corriger les effets de la maladie, de leurs grossesses, de la vieillesse. Une chirurgie réussie ne doit pas se voir.
L.S. Il y a aussi cette culture judéo-chrétienne culpabilisante qui prétend qu’il faut accepter ce que la nature – ou Dieu – nous a donné. Bien sûr, cela pose aussi des questions sur notre société, la difficulté que nous avons à appréhender la mort ou la vieillesse, ce qui nous conditionne sans doute à vouloir à tout prix une jeunesse un peu factice.

Leïla Slimani et Déborah-Eve Seroussi
Leïla Slimani et Déborah-Eve Seroussi. © Claire Delfino / Paris Match

Pendant la Première Guerre mondiale, Suzanne Noël opère les “gueules cassées”. Mais la société d’alors n’est pas prête pour la chirurgie esthétique. L’est-elle désormais ?
D.-E.S. Aujourd’hui comme hier, on soigne les grands brûlés. Mais la cicatrice que laisse la brûlure, que l’on traite aussi, c’est de la chirurgie esthétique puisqu’il n’y a plus d’implication pathologique. Idem pour une reconstruction mammaire après une mastectomie. Et la chirurgie de l’amaigrissement est une chirurgie sociale qui permet à un patient de retrouver une place dans la société. La chirurgie esthétique est la même, qu’elle soit au service des blessures de guerre ou de celles du temps. La séparation entre le fonctionnel et le morphologique n’existe pas.

Vous arrive-t-il de dire non ?
D.-E.S. Aux femmes qui ne sont pas prêtes, qui sont plus habitées par la peur que par l’envie. Le passage à l’acte reste un geste courageux. Il faut aussi que l’état de santé général le permette. Je dis non aussi aux patientes qui attendent plus que ce que je peux leur offrir car je sais que je ne les rendrai pas heureuses.
L.S. Les femmes aux origines modestes y auront-elles accès ?
D.-E.S. Il existe une prise en charge par la Sécurité sociale. À l’hôpital, elles ne paient rien, mais les délais d’attente sont longs, de l’ordre de deux ans. Quant à la chirurgie esthétique non remboursée, elle est également accessible à l’hôpital, payante mais moins onéreuse qu’en libéral.

Une similitude m’a frappée entre le parcours de Suzanne et celui de Déborah-Eve : votre rapport à l’art…
L.S. Suzanne se passionnait pour la peinture, les formes, les couleurs, les artistes… Elle a collectionné des œuvres toute sa vie.
D.-E.S. Quand je ne suis pas au bloc, je passe mon temps libre dans les galeries et à l’hôtel des ventes Drouot. Mon cabinet est plein de tableaux, de sculptures, la plupart représentant des visages de femmes.

La chirurgie plastique est-elle un métier d’artiste ?
L.S. Suzanne le pensait. Elle compare Morestin à un sculpteur travaillant la glaise. Le chirurgien utilise sa subjectivité et l’idée qu’il se fait du beau.
D.-E.S. C’est un art !
L.S. On pourrait parler de chirurgie artistique, qui véhicule encore de nombreux clichés. On met en avant les bêtes de foire et les grands ratages, comme pour culpabiliser les gens ou les mettre en garde sur ce qui pourrait advenir.
D.-E.S. Ces dérives concernent une minorité de praticiens et de patientes. Si elles ne vous le disent pas, vous ne savez pas que les miennes ont été opérées. Je ne sauve pas la vie mais je contribue à l’améliorer. Un jour, une patiente m’a glissé : “Vous êtes une psychiatre avec un bistouri.”

Et vous, l’avez-vous déjà envisagé ?
L.S. Je me trouve très bien comme je suis ! Mais Déborah-Eve nous a montré des photos et, si j’avais eu un ventre dans cet état, la question se poserait.
D.-E.S. Je n’ai aucun problème à recourir à un acte de chirurgie. Après mes accouchements, j’ai fait une liposuccion. Je ne suis pas encore passée au lifting mais je le ferai, c’est certain.

« À mains nues », de Leïla Slimani et Clément Oubrerie, éd. Les Arènes BD, 104 pages, 20 euros.

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