Paris Match Belgique

BD & livres Match : Histoires d’hommes, Bruxelles sous les bombes, figures de la Maison-Blanche, félin qui déride, anagrammes coquins…

Planche extraite de "Bruxelles 43", de Patrick Weber et Baudouin Deville, éditions Anspach.

Littérature

Sélection de fin d’année, BD et beaux livres : une brochette succincte qui reprend quelques titres parus ces derniers mois. Dont des Anagrammes dans le boudoir, un Chat qui fait son come-back en semi-lockdown, des pépites historiques et graphiques : La Maison Blanche et ses 45 occupants, dépeints par Hervé Bourhis en pavés didactiques et enlevés; Bruxelles 43, de Patrick Weber et Baudouin Deville – du grand public instructif et une ligne claire qui ravit; ou Ils s’aiment, fabuleuse collection de clichés d’hommes amoureux remontant au XIXe siècle.

 

Anagrammes / Jacques Perry-Salkow & Laurence Castelain : Des rites et des lettres

« Rue d’Aerschot – terre du chaos / Tu me rends folle – le mufle s’endort / Félicien Rops – siècle fripon / De battre mon coeur s’est arrêté– ce terrestre et obsédant amour »… Ils sont amoureux des mots, aiment la musique et nous offrent un recueil d’anagrammes intimiste, coquin, poudré. L’excellente et très rock’n’roll Laurence Castelain, romaniste, compositrice, bassiste du groupe belge Alk-A-Line (avec la tout aussi épatante Sandra Hagenaar) a créé avec Jacques Perry-Salkow, pianiste de jazz et auteur d’autres anagrammes fameux, ce petit bijou baptisé Anagrammes dans le boudoir. Un programme kitsch et feutré comme il doit. Drôle aussi, et bourré de fantaisie, il évoque des rituels amoureux, enflammés ou polissons et des auteurs culte.

Jacques Perry-Salkow et Laurence Castelain. ©Natacha Giraldo – Ed. Actes Sud

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Diplômé de la Dick Grove School of Music de Los Angeles, Perry-Salkow est fou de littérature à contraintes. Il a écrit les Anagrammes renversantes avec Etienne Klein (Flammarion, 2011), Anagrammes à la folie, avec Sylvain Tesson (Équateurs, 2013), Anagrammes pour lire dans les pensées, avec Raphaël Enthoven (Actes Sud, 2016). En duo avec la belle et Belge Laurence Castelain, plume audacieuse et onirique, il traite du génie de l’amour “en tenue légère”. C’est fin, divinement léger, de fait, et légèrement décadent. Un cadeau qui se lit d’une traite et donne, en ces temps de cocooning imposé, une furieuse envie d’entamer un Scrabble amélioré.

« Anagrammes dans le boudoir », de Jacques Perry-Salkow & Laurence Castelain, illustrations Stéphane Trapier, éd. Actes Sud Hors Collection, 144 p., 15 €.

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BD / Patrick Weber & Baudouin Deville : Bruxelles occupée

Kathleen, héroïne de Sourire 58 et Léopoldville 60 est au coeur de ce nouvel opus scénarisé par Patrick Weber, historien, et dessiné par Baudouin Deville. Après ces deux cartons en librairie, les auteurs poursuivent la saga historique centrée sur les dates clés de la Belgique. Le lien se fait à travers ce personnage de Kathleen, que l’on découvrit en hôtesse d’accueil à l’Expo 58, en hôtesse de l’air ensuite pour la Sabena dans Léopoldville 60. Ici, c’est une tranche de son enfance qui est narrée par le duo, et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit d’évoquer Bruxelles sous le joug teuton. Ou « la jeunesse de Kathleen sous les bombes » : Bruxelles, vue sous ses angles architecturaux majeurs, Bruxelles historique, ambitieuse, mais étouffée par l’ennemi. Le 7 septembre 1943, les Forces alliées entendent anéantir une bonne part de l’aviation allemande. Parmi les objectifs : l’aérodrome d’Evere où se situent les ateliers de réparation des bombardiers et chasseurs allemands. Mais une autre cible est frappée : le quartier des casernes à Ixelles.

Cette année-là, Kathleen a 12 ans. Son père, passionné de BD, tient un kiosque à journaux, place de Brouckère. Il rencontre Bob, un dessinateur, qui lui montre sa production qui s’attaque à un ennemi de poids, Hitler. Il entend publier ses « strips » dans un organe de la résistance. Mais il est surveillé par un collaborateur rexiste… Orchestré, comme les précédents albums, sous la forme d’un thriller joliment didactique, Bruxelles 43 met en scène une intrigue mêlant rafles anti-juifs, collaboration, dénonciations, espionnage en règle et délation adolescente. Bruxelles est étouffée, des amitiés sont esquintées.

Des personnages cultes de la production de BD belge sont évoqués, de même que la résistance dans la presse, avec l’épisode magnifique de la fabrication du Soir volé… « Zwanze et courage ». L’ensemble est accompagné d’un volet didactique de huit pages. Et de traductions des belgicismes et expressions brusseleir, mais aussi des interjections allemandes. L’ensemble, rythmé par un texte à rebondissements, dans le graphisme épuré d’une ligne claire parfaite, se dévore d’une traite.

« Bruxelles 43 », de Patrick Weber et Baudouin Deville. Mise en lumière Bérengère Marquebreucq, éd. Anspach, 64 p., 14,50 €

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BD / Philippe Geluck : He is back

“Durant le confinement, Geluck n’a pas chômé”, explique dans la Gazette du Chat, ‘Aymeric Geluck’ en personne. Merveilleuse idée d’ailleurs de l’auteur d’assumer, tant qu’à faire, sa promo. Quelle meilleure façon de convaincre directo et franco. Geluck, c’est la classe internationale. Sans ce lockdown, explique par ailleurs l’auteur, cet album n’aurait pas existé. Il est donc historique aussi.

Philippe Geluck, le maître absolu, champion toutes catégories for ever. ©Studio Fifty-Fifty. Editions Casterman

Nous vous en parlions il y a un an : Philippe Geluck devait présenter en avril son exposition de sculptures monumentales sur les Champs-Élysées, mais l’expo a été reportée à 2021 pour les raisons sanitaires que nul n’est censé ignorer. “Il déambulera plus tard”, dit encore Aymeric Geluck himself, ce qui vaut son pesant d’or en termes d’info évidemment. Bref, Ce volume 23 est un grand cru. Fou-rires en moult endroits. Personnellement, on s’est gondolé du début à la fin. Prenons la page 23. Le Chat évolue en voiture. Un trajet interminable avec la délicieuse mise en abîme d’un GPS amélioré, à peine caricaturale. Ce GPS propose, lorsque vous donnez une direction, un historique complet sur l’endroit visité tout en faisant, par association d’idées, quelques digressions chronophages.

On est dans un humour parfaitement geluckien bien sûr, donc teinté de belgitude avec ces touches anglo-saxonnes qui comblent de joie intérieure. Il y a toujours quelques constantes : ces fixations délectables sur le voile intégral (supplice du pal pour femme voilée – un parasol dans la vraie vie) ou le clergé.

Il y a aussi quelques cases simples et drôlissimes dont Geluck seul a le secret, comme ce patient suivi (physiquement) par un psychiatre.

On raffole aussi des gravures détournées, comme celle-ci, intitulée « Peut-on rire du nom des gens ? ». On y voit le visage – portrait ancien – d’un certain Monsieur Thiers à qui l’on propose, dans une bulle, une part de quatre-quarts et un demi. Citons encore, au hasard, ce ballet inédit de Béjart intitulé « Frites plongeant dans l’eau bouillante ». Ce 23e opus est dense, d’une qualité très égale. On est dans un humour parfaitement geluckien bien sûr, donc teinté de belgitude avec ces touches anglo-saxonnes qui comblent de joie intérieure. Il y a toujours quelques constantes : ces fixations délectables sur le voile intégral (supplice du pal pour femme voilée – un parasol dans la vraie vie) ou le clergé. « Ça fait toujours un peu bizarre de voir un champion de natation en costume-cravate. Mais pas tellement plus que de croiser un évêque en maillot de bain. Et sinon, vous, à part ça, tout va bien ? » Pour nous dérider, le maître ne recule devant rien.

“Le Chat est parmi nous. Tome 23”, de Philippe Geluck. éd. Casterman. 11,95 €.

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BD / Hervé Bourhis : Grands hommes et petits pavés bien serrés

Quarante-cinq portraits des dirigeants de la première puissance mondiale depuis sa création en 1776, de Georges Washington à Donald Trump, une double page par mandat et des infos brossées en petits pavés illustrés, compilées de façon didactique et divertissante. C’est l’histoire de la Maison Blanche en bulles. Les géants sont présentés de façon succincte dans ces petits blocs drôles et éloquents, ciblés sur un moment fort, une phrase, une campagne, un personnage de premier ou deuxième plan qui fait basculer ou rebondir une trajectoire…

Parlons, au hasard, de Nixon, si souvent caricaturé qu’il est entré aussi dans la mémoire collective même des gamins. Son chapitre est rythmé par les rubriques Man on the Moon, Vietnam ou Choc pétrolier. Il y a bien sûr l’apothéose Watergate, admirablement résumée. Sous l’intitulé Checkers, il est question de ce cocker dont il fait usage pour attendrir les foules en 1952 alors qu’on l’accuse de corruption. Bondissons vers le chapitre Trump, marqué du sceau Make America Great Again. On y trouve les cases First Lady, Mike Pence ou Hillary, ce portrait de Donald avec bulle « Ça va être génial, vous allez voir ! ». Et bien sûr quelques blocs aide-mémo pour les distraits dont l’Impeachment, Valse (des conseillers), Golf, Tweet, #BlackLivesMatter !, Virus chinois ou encore #Obamagate.

On trouve aussi dans ce beau livre, en vrac et à titre d’exemples, Herbert Hoover et le Krach, la grande dépression ; Franklin D. Roosevelt, le New Deal, Yalta, la « soviétophilie » ; Harry S. Truman, la Guerre froide, Hiroshima Nagasaki, le McCarthysme ; Dwight Eisenhower et son spot télé créé par Disney ; JFK, le gang de la Ivy League, la Lune, le Mur de Berlin ou Air Force One ; Lyndon B. Johnson, « vieux briscard » selon la « mafia irlandaise » de JFK, Commission Warren et Vietnam. L’ensemble est nourri, parfait pour la mémoire visuelle. Cadeau absolu tant pour les aficionados de l’Oncle Sam que pour les profanes.

« La Maison Blanche », de Hervé Bourhis, éd. Casterman, 160 p., 22 euros.

 

BD / François Schuiten & Benoît Peeters : Un épisode des sacrées Cités obscures revient en couleur

C’est un album mythique, un épisode clé de la série des Cités obscures, chef d’œuvre de la bande dessinée contemporaine, écrit et dessiné par les monuments Benoît Peeters et François Schuiten. Publié dans le journal (A suivre) en 1983, La Fièvre d’Urbicande, initialement prévu pour une publication en couleur, fut sacré meilleur album au Festival d’Angoulême en 1985. Il sort aujourd’hui colorisé, enfin, par le Belge Jack Durieux. Un travail sobre, aux tons profonds, un peu étouffé, qui donne un relief supplémentaire, une nouvelle amplitude à cette aventure de premier plan. Les dessins d’architecture par Schuiten sont toujours grandioses, ce n’est évidemment pas un secret. La trame est fine, le scénario, intelligent. Le pitch, les aficionados le connaissent : « L’urbatecte Eugen Robick est insatisfait. La Commission des Hautes Instances, qui gouverne Urbicande, refuse l’aménagement d’un pont qui, selon Robick, rétablirait un équilibre urbain menacé. C’est dans ce contexte qu’un étrange objet fait son apparition sur le bureau de Robick : une structure cubique évidée d’origine inconnue, faite d’un métal indestructible, qui commence à lentement croître… »

“La Fièvre d’Urbicande – édition couleur”, de François Schuiten et Benoît Peeters, mise en couleur Jack Durieux, Ed. Casterman, 104 p., 24,00 €

Beau livre photos / Hugh Nini et Neal Treadwell : Histoires d’hommes

Ils ont des tenues rétro. Des costumes un peu mou, des chemises à carreaux, des chapeaux ronds, des des pantalons rayés, des bottillons pointus ou des godillots crottés, des joues rosies, les pieds nus parfois, le mollet à l’air en short de bain, des cheveux ras, des houppettes dorées… Ce sont des dandies bon teint de la côte Est américaine, des « blue collars » des banlieues pauvres, des militaires en vadrouille, des fermiers du Midwest, la fleur à la bouche ou presque. Ils sont beaux, souvent, ont des bouilles plutôt régulières, s’enlacent ou se tiennent en mode fraternel ou sensuel. Leurs jambes s’entrecroisent, s’embrassent parfois avec gourmandise. Ils sont vibrants de modernité avant la lettre. Tellement qu’ils en ressemblent aux mannequins d’un magazine de mode glossy qu’on aurait fait poser sur une toile de fond historique, avec une patine d’antan, façon Novecento de Bertolucci.

Courtesy of the Nini-Treadwell Collection © “Loving » by 5 Continents Editions.

Ce sont des couples d’hommes amoureux, immortalisés entre 1850 et 1950, à une époque où les relations homosexuelles étaient encore taboues, pour le dire aimablement. Ils regardent l’objectif timidement ou d’un regard plus aguerri, captés dans l’intimité de leurs sentiments par on ne sait qui. « Ils s’aiment » est un recueil imposant : 350 clichés extraits d’une série qui en compte des milliers. Les scènes racontent ces duos timides ou revendiqués. De photos qui viennent d’Europe, d’Amérique ou d’Asie. Hugh Nini & Neal Treadwell ont rassemblé ces instantanés, créant la plus belle collection privée de ce type, Une collection « accidentelle », expliquent les auteurs. Des photos qu’ils ont glanées parce qu’elles leur « parlaient personnellement ». Et auxquelles ils se sont attachés au fur et à mesure, se sentant investis d’« une sorte de mission de sauvetage » et dans un rôle de « gardiens de ces improbables survivants d’un monde qui vient à peine de les rattraper». Ce travail de compilation est un hymne séduisant à la liberté.

« Ils s’aiment. Un siècle de photographies d’hommes amoureux 1850-1950”, recueil photos de Hugh Nini et Neal Treadwell, éd. Les Arènes, Cinq Continents, 336 p., 49 €

Un volet romans est à lire bientôt dans Paris Match Belgique et en ligne.

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